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Full text of "Comédies et proverbes ..."

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COMEDIES 

ET PROVERBES 



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4495-78 — CoRBBiL. Typ. et stér. Cèétb. 

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ALFRED DE MUSSET 



COMEDIES 

ET PROVERBES 



TOME TROISIÈME 



PARIS 

G. CHARPENTIER, ÉDITEUR 

13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13 

1878 
Tons droits réserrés 

/ 

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I 



UN CAPRICE 

COMÉDIB EN UN ACTE 

PUBLIÉE EN 1837, REPRÉSENTÉE EN 1847 

personnages: 

; M. DE CHAVIGNV. 

MATHILDE. 

' MADAME DE LÊRY. 

I 

I La scène sd passe daça la ohambi^e à ooueher de Mathilde* 



SCENE PREMIÈRE 

MATHILDE^ seule, travaillant au filets 

Encore un point, et j'ai fini; 

Elle sonne ; un domestique entre. 
Est-on venu de chez Janisset ? 

LE DOMESTIQUE. 

Non, madame, pas encore. 

MATHILDE. 

C'est insupportable ; qu'on y retourne ; dépèchess^ 
vous. 

Le domestique sort. 

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COMEDIES. III. 



2 UN CAPRICE. 

J*âurais dû prendre les premiers glands venus ; il est 
huit helirés ; il est à sa toilette; je suis sûre qu'il va 
venir ici avant que tout soit prêt. Ce sera encore un 
jour de retard. 
Elle se lève. 

Faire une bourse en cachette à son mari, cela passe- 
rait aux yeux de bien des gens pour un peu plus que 
romanesque. Après un an de mariage I Qu'est-ce que 
madame 'de Léry, par exemple, en dirait si elle le ser- 
vait? Et lui-même, qu'en pensera-t-il ? Bon! il rira 
peut-être du mystère, mais il ne rira pas du cadeau. 
Pourquoi ce mystère, en effet? Je ne sais ; il me semble 
que je n'aurais pas travaillé de si bon cœur devant lui; 
cela aurait eu l'air de lui dire : Voyez comme je pense 
à vous ; cela ressemblerait à un reproche ; tandis qu'en , 
lui montrant mon petit travail fini, ce sera lui qui se 
dira que j'ai pensé à lui. 

LE DOMESTIQUE, rentrant. 

Ori^apporte cela à madame de che2 le bijoutier. 

Il donne un petit paquet à Mathilde. 
MATHtLDË. 

Enfin! 

Elle se rassoit. 
Quand M. de Ghavigny viendra, prévenez-moi. 

Le domestique sort» 
Nous allons donc, ma chère petite bourse, vous faire 
votre dernière toilette. Voyons si vous serez coquette 
avec ces glands-là? Pas mal. Gomment serez-vous re- 
çue maintenant? Direz-vous tout le plaisir qu'on a eu à 
vous faire, tout le soin qu'on a pris de votre petite per- 



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SCÈNE II. 3 

sonne? On ne s'attend pas S. vous, mademoiselle. On n'a 
voulu vous montrer que dans tous vos atours. Aurez* 

vous un baiser pour votre peine? 
Elle baise sa bourse et s^arrète. 
Pauvre petite I tu ne vaux pas grand'chose ; on ne te 
vendrait pas deux louis. Comment se fait-il qu'il me sem- 
ble triste de me séparer de toi? N'as-tu pas été com- 
mencée pour être finie le plus vite possible? Ah I tu as 
été commencée plus gaiement que je ne t'achève. Il n'y 
a pourtant que quinze jours décela; que quinze Jours, 
est-ce possible? Non, pas davantage ; et que de choses 
en quinze joursl Arrivons-nous trop tard, petite?... 
Pourquoi de telles idées ? On vient, je crois ; c'est lui ; 
il m'aime encore. 

UN DOMESTIQUE, entrant. 

Voilà monsieur le comte, madame. 

MATHILDE. 

Ah ! mon Dieu I je n'ai mis qu'un gland et j'ai oublié 
l'autre. Sotte que je suisIJene pourrai pas encore la lui 
donner aujourd'hui ! Qu'il attende un instant, une mi- 
nute, au salon ; vite, avant qu'il entre... 

LE DOMESTIQUE. 

Le voilà, madame. 

Il sort. Mathilde cache sa bourse. 

SCÈNE II 
MATHILDE, CHAVIGNY. 

CHAVIGNY. 

Bonsoir, ma chère ; est-ce que je vous dérange ? 

Il s'assoit. 



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4 UN CAPRICE. 

MATHILDE. 

Moi, Henri ? quelle question 1 

CHAVIGNY. 

Vous avez Tair troublé, préoccupé. J'oublie toujours, 
quand j'entre chez vous, que je suis votre mari, et je 
pousse la porte trop vite. 

MATHILDE. 

11 y a là un peu de méchanceté ; mais comme il y a 
aussi un peu d'amour, je ne vous en embrasserai pas 
moins. 

Elle Tembrasso . 
Qu'est-ce que vous croyez donc être, monsieur, quand 
vous oubliez que vous êtes mon mari ? 

CHAVIGNY. 

Ton amant, ma belle; est-ce que je me trompe? 

MATHILDE. 

Amant et ami, tu ne te trompes pas. 

A part. 

J'ai envie de lui donner la bourse comme elle est. 

CHAVIGNY. 

Quelle robe as-tu donc? Tu ne sors pas? 

MATHILDE. 

Non, je voulais..., j'espérais que peut-être... 

CHAVIGNY. 

Vous espériez?... Qu'est-ce que c'est donc? 

MATHILDE. 

Tu vas au bal? tu es superbe. 

CHAVIGNY. 

Pas trop ; je ne sais si c'est ma faute ou celle du tail- 
leur, mais je n'ai plus ma tournure du régiment. 



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SCÈNE H. :i 

MATHILDE. 

Inconstant! voi^s ne pensez pas à moi en vous mirant 
dans cette glace. 

CHAYIGNY. 

Bah ! à qui donc ? Est-ce que je vais au bal pour dan- 
ser? Je vous jure bien que c'est une corvée, et que je 
m'y traîne sans savoir pourquoi. 

MATHILDE. 

Eh bien! restez, je vous en supplie. Nous serons 
seuls, et je vous dirai... 

CHAYIGNY. 

11 me semble que ta pendule avance ; il ne peut être 
si tard. 

MATHILDE. 

On ne va pas au bal à cette heure-ci, quoi que puisse 
dire la pendule. Nous sortons de table il y a un instant. 

CHAYIGNY. 

J'ai dit d'atteler ; j'ai une visite à faire. 

MATHILDE. 

Ahl c'est différent. Je... je ne savais pas... j'avais 
cru... 

CHAYIGNY. 

Eh bien? 

MATHILDE. 

J'avais supposé..., d'après ce que tu disais... Mais la 
pendule va bien ; il n'est que huit heures. Accordez- 
raoi un petit moment. J'ai une petite surprise à vous 
faire. 

CHAYIGNY, se levant. 

Vous savez, ma chère, que je vous laisse libre et que 

1. 

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6 UN CAPRICE. 

VOUS sortez quand il vous plaît. Vous trouverez jusfe 
que ce soit réciproque. Quelle surprise me destinez- 
vous? 

MATHILDE. 

Rien ; je n'ai pas dit ce mot-là, je crois. 

CHAVIGNY. 

Je me trompe donc, j'avais cru Tentendre. Avez-vous 
laces valses de Strauss? Prêtez-les-moi, si vous n'en 
faites rien. 

MATHILDE. 

Les voilà; les voulez-vous maintenant ? 

CHAVIGNY. 

Mais, oui, si cela ne vous gêne pas. On me les a de- 
mandées pour un ou deux jours. Je ne vous en priverai 
'pas pour longtemps. 

MATHILDE. 

Est-ce pour madame de Blain ville? 

CHAVIGNY, prenant les valses. 

Plaît-il? ne parlez-vous pas de madame de Blain- 
ville? 

MATHILDE. 

Moi! non. Je n'ai pas parlé d'elle. 

CHAVIGNY. 

Pour cette fois j'ai bien entendu. 

Il se rassoit. 
Qu'est-ce que vous dites de madame de Blainville ? 

MATHILDE. 

Je pensais que mes valses étaient pour elle. 

CHAVIGNY. 

Et pourquoi pensiez-vous cela ? 



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SCÈNE II. 7 

MATHILDE. 

Mais parce que... parce qu'elle les aime. 

CHAVIGNY. 

Oui, et moi aussi ; et vous aussi, je crois. 11 y en a 
une surtout; comment est-ce donc? Je Tai oubliée... 
Gomment dit-elle donc? 

MATHILDE. 

Je ne sais pas si je m'en souviendrai. 
Elle se met au pianq et joue. 

CHAVIGNY. 

C'est cela même ! C'est charmant, divin, et vous la 
jouez comme un ange, ou, pour mieux dire, comme 
une vraie valseuse. 

MATHILDE. 

Est-ce aussi bien qu'elle, Henri? 

CHAVIGNY. 

Qui, elle? madame de Blainville? Vous y tenez, à ce 
qu'il paraît. 

MATHILDE. 

Oh ! pas beaucoup. Si j'étais homme, ce n'est pas elle 
qui mè tournerait la tète. 

% CHAVIGNY. 

Et vous auriez raison, madame. Il ne faut jamais 
qu'un homme se laisse tourner la tête, ni par une 
femme ni par une valse. 

MATHILDE. 

Comptez- vous jouer ce soir, mon^ami? 

CHAVIGNY. 

Eh ! ma chère, quelle idée avez-vous? On joue, mais 
on ne compte pas jouer. 



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8 UN CAPRICE. 

MATHILDE. 

Avez-vous de Tor dans vos poches? 

CHAYIGNY. 

Peut-être bien. Est-ce que vous en voulez? 

MATHILDE. 

Moi, grand Dieu ! que voulez-vous que j'en fasse? 

CHAYIGNY. 

Pourquoi pas? Si j'ouvre votre porte trop vite, je 
n'ouvre pas du moins vos tiroirs, et c'est peut-être un 
double tort que j'ai. 

MATHILDE. 

Vous mentez, monsieur, il n'y a pas longtemps que je 
me suis aperçue que vous les aviez ouverts, et vous me 
laissez beaucoup trop riche. 

CHAYIGNY. 

Non pas, ma chère, tant qu'il y aura des pauvres. Je 
sais quel usage vous faites de votre fortune, et je vous 
demande de me permettre de faire la charité par vos 
mains. 

MATHILDE. 

Cher Henri I que tu es noble et bon I Dis-moi un peu : 
te souviens- tu d'un jour où tu avais une petite dette à 
payer, et oîi tu te plaignais de n'avoir pas de bourse ? 

CHAYIGNY. 

Quand donc? Ah ! c'est juste. Le fait est que quand 
on sort, c'est une chose insupportable de se fier à des 
poches qui ne tiennent à rien... 

- MATHaDE, 

Aimerais- tu une bourse rouge avec un filet noir? 

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SCÈNE II. \) 

CHAYIGNY. 

Non, je n'aime pas le rouge. Parbleu ! tu me fais pen- 
ser que j'ai justement là une bourse toute neuve 
d'hier; c'est un cadeau. Qu'en pensez-vous? 

Il tire une bourse de sa poche. 

Est-ce de bon goût? 

MATHILDE. 

Voyons: voulez-vous me la montrer? 

CHAYIGNY. 

Tenez. 

Il la lui donne ; elle la regarde, puis la lui rend . 
MATHILDE. 

C'est très-joli. De quelle couleur est-elle ? 

CHAYIGNY, riant. 

De quelle couleur? La question est excellente. 

MATHILDE. 

Je me trompe... Je veux dire... Qui est-ce qui vous 
l'a donnée ? 

CHAYIGNY. 

Ah ! c'est trop plaisant ! sur mon honneur ! vos dis- 
tractions sont adorables. 

UN DOMESTIQUE, annonçant. 

Madame de Léry ! 

MATHILDE. 

J'ai défendu ma porte en bas. 

CHAYIGNY. 

Non, non, qu'elle entre. Pourquoi ne pas recevoir? 

MATHILDE. 

Eh bien! enfin, monsieur, cette bourse, peut-on sa- 
voir le nom de l'auteur ? 



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lu UN CAPRICE. 



SCENE 111 

MATHILDE, CHAVIGNY, MADAME DE LERY en toi- 
lette de bal. 

CHAVIGNY. • 

Venez, madame, venez, je vous en prie ; on n'arrive 
pas plus à propos. Mathilde vient de me faire une étour- 
derie qui, en vérité, vaut son pesant d'or. Figurez-vous 
que je lui montre cette bourse... 

MADAME DE LÉRY. 

Tiens! c'est assez gentil. Voyons donc. 

CHAVIGNY. 

Je lui montre cette bourse; elle la regarde, la tâte, 
la retourne, et, en me la rendant, savez-vous ce qu'elle 
me dit? Elle me dem^inde de quelle couleur elle est ! 

MADAME DE. LÉRY. 

Eh bien ! elle est bleue. 

CHAVIGNY. 

Eh oui! elle est bleue... c'est bien certain... et c'est 
précisément le plaisant de l'affaire... Imaginez-vous 
qu'on le demande ? 

MADAME DE LÉRY. 

C'est parfait. Bonsoir, chère Mathilde; venez vous ce 
soir à l'ambassade,? 

MATHILDE. 

Non, je compte rester. 

CHAVIGNY. 

Mais vous ne riez pas de mon histoire? 



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SCÈNE III. M 

MADAME DE LÉRY. 

Mais si. Et qui est-ce qui a fait cette bourse? Ah ! je 
la reconnais, c'est madame de Blainville. Comment ! 
vraiment vous ne bougez pas ? 

CUAVIGNY, brusquement. 
A quoi la reconnaissez-vous, s'il vous plaît? 

MADAME DE LÉRY. 

A ce qu'elle es bleue, àe l'ai vue traîner pendant des 
siècles ; on a mis sept ans à la faire, et vous jugez si pen- 
dant ce temps-là elle a changé de destination. Elle a 
appartenu en idée à trois personnes de ma connaissance. 
C'est un trésor que vous avez là, monsieur de Chavi- 
gny ; c'est un vrai héritage que vous avez fait. 

CHAVIGNY. 

On dirait qu'il n'y a qu'une bourse au monde. 

MADAME DE LÉRY. 

Non, mais il n'y a qu'une bourse bleue. D'abord, moi, 
le bleu m'est odieux; ça ne veut rien dire, c'est une 
couleur bête. Je ne peux pas me tromper sur une chose 
pareille ; il suffitque je l'aie vue une fois. Autant j'adore 
le lilas, autant je déteste le bleu. 

MATHn.DE. 

C'est la couleur delà constance. 

MADAME DE LÉRY. 

Bah! c'est la couleur des perruquiers. Je ne viens 
qu'en passant, vous voyez, je suis en grand uniforme; 
il faut arriver de bonne heure dans ce pays-là; c'est une 
cohue à se casser le cou. Pourquoi donc n'y venez-vous 
pas? Je n'y manquerais pas pour un monde. 

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12 UN CAPRICE. 

MATHILDE. 

Je n'y ai pas pensé, et il est trop tard à présent. 

MADAME DE LÉRY. 

Laissez donc, vous avez tout le temps. Tenez, chère, 
je vais sonner. Demandez une robe. Nous mettrons 
M. de Chavigny à la porte avec son petit meuble. Je 
vous coiffe, je vous pose deux brins de fleurettes, et je 
vous enlève dans ma voiture. Allons, voilà un« affaire 
bâclée. 

MATHILDE. 

Pas pour ce soir; je reste, décidément. 

MADAME DE LÉRY. 

Décidément! est-ce un parti pris? Monsieur de Cha- 
vigny, emmenez donc Mathilde. 

CHAVIGNY, sèchement. 

Je ne me mêle des affaires de personne* 
Madame de léry* 

oh ! oh 1 vous aimez le bleu, à ce qu'il paraît. Eh bien ! 
écoutez, savez-vous ce que je vais faire? Donnez-moi 
du thé) je vais rester ici. 

MATHILDE. 

Que vous êtes gentille, chère Ernestine! Non, je ne 
veux pas priver le bal de sa reine. Allez me faire un 
tour de valse, et revenez à onze heures, si vous y pen- 
sez ; nous causerons seules au coin du feu, puisque 
M. de Chavigny nous abandonne* 

CHAVIGNY. 

Moi? pas du tout; je ne sais si je sortirai. 

madame de LÉRY. 

Eh bien! c'est Convenu^ je vous quitte; A propos^ 

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SCENE III. 13 

VOUS savez mes malheurs : j'ai été volée comme dans 
un bois. 

MATHILDE. 

Volée ! qu'est-ce que vous voulez dire? 

MADAME DE LÉRY. 

Quatre robes, ma chère, quatre amours de robes qui 
me venaient de Londres, perdues à la douane. Si vous 
les aviez vues, c'est à en pleurer; il y en avait une 
perse et une puce ; on ne fera jamais rien de pareil. 

MATHILDE. 

' Je vous plains bien sincèrement. On vous les a donc 
confisquées? 

MADAME DE LÉRY. 

Pas du tout. Si ce n'était que cela, je crierais tant 
qu'on me les rendrait, car c'est un meurtre. Me voilà 
nue pour cet été. Imaginez qu'ils m'ont lardé mes robes ; 
ils ont fourré leur sonde je ne sais par où dans ma 
caisse; ils m'ont fait des trous à y mettre un doigt. 
Voilà ce qu'on m'apporte hier à déjeuner» 

CHAVIGNY. 

Il n'y en avait pas de bleue, par hasard? 

MADAME DE LÉRY. 

Non» monsieur, pas la moindre. Adieu^ belle ; je ne 
fais qu'une apparition^ J'en suis^ je crois, à ma dou- 
zième grippe de l'hiver ; je vais attraper ma treizième. 
Aussitôtfaitj j'accours, et me plonge dans vos fauteuilSi 
Nous causerons douane, chifiTons, pas vrai? Non, je 
suis toute triste, nous ferons du sentiment. Enfin, n'im- 
pdrte! Bonsoir, monsieur de l'azur*.* Si vous me re- 
conduisez, je ne reviens pas 
Elle sort. 

COMÉDIES. III; {^ ^ 1 

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14 UN CAPRICE. 

SCÈNE IV 
GHAVIGNY , MATHILDE. 

CHAYIGNY. 

Quel cerveau fêlé que cette femme ! Vous choisissez 
bien vos amies. 

MATHILDE. 

C'est vous qui avez voulu qu'elle montât. 

GHAVIGNY. 

Je parierais que vous croyez que c'est madame de 
Blainville qui a fait ma bourse. 

MATHILDE. 

Non, puisque vous dites le contraire. 

GHAVIGNY. 

Je suis sûr que vous le croyez. 

BiATHILDE. 

Et pourquoi en êtes-vous sûr ? 

GHAVIGNY. 

Parce que je connajs votre caractère : madame de 
Léry est votre oracle ; c'est une idée qui n'a pas le sens 
commun. 

MATHILDE. 

Voilà un beau compliment que je ne mérite guère. 

GHAVIGNY. 

Oh 1 mon Dieu, si ; et j'aimerais tout autant vous voir 
franche là-dessus que dissimulée. 

MATHILDE. 

Mais si je ne le crois pas, je ne puis feindre de le 
croire pour vous paraître sincère. 



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SCÈNE IV. il) 

GHAYIGNY. 

Je VOUS dis que vous le croyez ; c'est écrit sur votre 
visage. 

MATHILDE. 

S*il faut le dire pour vous satisfaire, eh bien! j'y 
consens; je le crois. 

CHAVIGNY.. 

Vous le croyez? et quand cela serait vrai, quel mal 
y aurait-il? 

MATHILDE. 

Aucun, et par cette raison je ne vois pas pourquoi 
vous le nieriez. 

CHAVIGNY. 

Je ne le nie pas; c'est elle qui Ta faite. 

n se lève. 
Bonsoir ; je reviendrai peut-être tout à l'heure pren- 
dre le thé avec votre amie. 

MATHILDE. 

Henri, ne me quittez pas ainsi. 

CHAVIGNY. 

Qu'appelez-vous ainsi? Sommes-nous fâchés? Je ne 
vois là rien que de très-simple : on me fait une bourse, 
et je la porte ; vous me demandez qui, et je vous le dis. 
Rien ne ressemble moins à une querelle. 

MATHILDE. 

Et si je vous demandais cette bourse, m'en feriez 
vous cadeau? 

CHAVIGNY. 

Peut-être; à quoi vous servirait-elle? 

MATHILDE. 

11 n'importe ; je vous la demande. 

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10 UN CAPRICE. 

CHAYIGNY. 

Ce n*est pas pour la porter, je suppose ? Je veux sa- 
voir ce que vous en feriez. 

MATHILDE. 

C'est pour la porter. 

CHAYIGNY. 

Quelle plaisanterie ! Vous porteriez une bourse faite 
par madame de Blain ville? 

MATHILDE. 

Pourquoi non? Vous la portez bien. 

CHAYIGNY. 

La belle raison ! Je ne suis pas femme. 

MATHILDE. 

Eh bien I si je ne m'en sers pas, je la jetterai au feu. 

^ CHAYIGNY. 

Ah ! ah ! vous voilà donc enfin sincère. Eh bien ! très- 
sincèremen|, aussi, je la garderai, si vous le permettez. 

MATHILDE. 

Vous en êtes libre, assurément ; mais je vous avoue 
qu'il m'est cruel de penser que tout le monde sait qui 
vous l'a faite, et que vous allez la montrer partout. 

CHAYIGNY. 

La montrer I Ne dirait-on pas que c'est un trophée ! 

MATHILDE. 

Écoutez-moi, je vous en prie, et laissez-moi votre 
main dans les miennes. 

Elle r.embrasse. 

M'aimez-vous, Henri ? répondez. 

CHAYIGNY. 

Je vous aime, et je vous écoute. 



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SCÈNE IV. M 

MATHILDE. 

Je VOUS jure que je ne suis pas jalouse ; mais si vous 
me donnez cette bourse de bonne amitié, je vous re- 
mercierai de tout mon cœur. C'est un petit échange 
que je vous propose, et je crois, j'espère du moins, que 
vous ne trouverez pas que vous y perdez, 

CHAVIGNY. 

Voyons votre échange; qu'est-ce que c'est? 

MATHILDE. 

Je vais vous le dire, si vous y tenez ; mais si vous me 
donniez la bourse auparavant, sur parole, vous me ren- 
driez bien heureuse. 

chavignV. 

Je ne donne rien sur parole. 

MATHILDE. 

Voyons, Henri, je vous en prie. 

CHAVIGNY. 

Non. 

MATHaDE. 

Eh bien I je t'en supplie à genoux. 

CHAVIGNY. 

Levez-vous, Mathilde, je vous en conjure à mon 
tour ; vous savez que je n'aime pas ces manières-là. Je 
ne peux pas souffrir qu'on s'abaisse, et je le comprends 
moins ici que jamais. C'est trop insister sur un enfan- 
tillage ; si vous l'exigiez sérieusement, je jetterais cette 
bourse au feu moi-même, et je n'aurais que faire d'é- 
change pour cela. Allons, levez-vous, et n'en parlons 
plus. Adieu; à ce soir ; je reviendrai. 

Il sort. 

2. 



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18 UN CAPRICE. 

SCÈNE V 
MATHILDE, seule. 

Puisque ce n'est pas celle-là, ce sera donc Tautre 
que je brûlerai. 

Elle va à son secrétaire et en tire la bourse qu'elle a faite. 

Pauvre petite, je te baisais tout à Theure ; et te sou- 
viens-tu de ce que je te disais? Nous arrivons trop tard, 
tu le vois. Il ne veut pas de toi, et ne veut plus de moi. 
Elle s'approche de la cheminée. 

Qu*on est folle de faire des rêves I ils ne se réalisent 
jamais. Pourquoi cet*attrait, ce charme invincible qui 
nous fait caresser une idée? Pourquoi tant de plaisir à 
la suivre, à Texécuter en secret? A quoi bon tout cela? 
A pleurer ensuite. Que demande donc l'impitoyable 
hasard? Quelles précautions", quelles prières faut-il 
donc pour mener à bien le souhait le plus simple, la 
plus chétive espérance? Vous avez bien dit, monsieur 
le comte, j'insiste sur un enfantillage, mais il m'était 
doux d'y insister; et vous, si fier ou si infidèle, il ne 
vous eût pas coûté beaucoup de vous prêter à cet en- 
fantillage. Ahî il ne m'aime plus, il ne m'aime plus. 
Il vous aime, madame de Blainville I 
Elle pleure. 

Allons ! il n'y faut plus penser. Jetons au feu ce ho- 
chet d'enfant qui n'a pas su arriver assez vite ; si je le 
lui avais donné ce soir, il l'aurait peut-être perdu de- 
main. Ah I sans nul doute, il l'aurait fait! il laisserait 
ma bourse traîner sur la table, je ne sais où, dans ses 



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SCfiNE V. 19 

rebuts, tandis que Tautre le suivra partout, tandis 
qu'en jouant, à l'heure qu'il est, il la tire avec orgueil ; 
je le vois l'étater sur le tapis, et faire résonner l'or 
qu'elle renferme. Malheureuse 1 je suis jalouse ; il me 
manquait cela pour me faire haïr! 

Elle va jeter sa bourse au feu, et s'arrôte. 
Mais qu'as-tu faiti Pourquoi te détruire, triste ou- 
vrage de mes mains? Il n'y a pas de ta faute ; tu atten- 
dais, tu espérais aussi! Tes fraîches couleurs n'ont 
point pâli durant cet entretien cruel ; tu me plais, je 
sens que je t'aime ; dans ce petit réseau fragile, il y a 
quinze jours de ma vie ; ah 1 non, non, la main qui t'a 
faite ne te tuera pas ; je veux te conserver, je veux t'a- 
chever ; tu seras pour moi une relique, je te porterai 
sur mon cœur ; tu m'y feras en même temps du bien 
et du mal ; tu me rappelleras mon amour pour lui, son 
oubli, ses caprices; et qui sait? cachée à cette place, il 
reviendra peiTt-ètre t'y chercher. 

Elle s'assoit et attache le gland qui manquait 

SCÈNE VI 
MATHILDE, MADAME DE LÉRY. 

MADAME DE LÉRY, derrière la acèno. 
Personne nulle part ! qu'est-ce que cela veut dire ? 
on entre ici comme dans un moulin. 
Elle ouvre la porte et crie en riant. 

Madame de Léry ! ' • 

Elle entre. Mathilde selèvo. 

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20 UN CAPRICE. 

Rebonsoir, chère ; pas de domestiques chez vous ; je 

cours partout pour trouver quelqu'un. Ahl je suis 

rompue ! 

Ello s'assoit. 

MATHILDE. 

Débarrassez-vous de vos fourrures. 

MADAME DE LÉRY. 

Tout à rheui'e ; je suis gelée. Aimez-vous ce renard- 
là ? on dit que c'est de la martre d'Ethiopie, je ne sais 
quoi ; c'est M. de Léry qui me l'a apporté de Hollande. 
Moi, je trouve cela laid, franchement : je le porterai 
trois fois, par politesse, et puis je le donnerai à Ursule. 

MATHttDE. 

Une femme de chambre ne peut pas mettre cela. 

MADAME DE LÉRY. 

C'est vrai ; je m'en ferai un petit tapis. 

MATHILDE. 

Eh bien î ce bal était-il beau ? 

MADAME DE LÉRY. 

Ah ! mon Dieu, ce bal ! mais je n'en viens pas. Vous 
ne croiriez jamais ce qui m'arrive. 

MATHILDE. 

Vous n'y êtes donc pas allée ? 

MADAME DE LÉRY. 

Si fait, j'y suis allée,, mais je n'y suis pas entrée. 

C'est à mourir de rire. Figurez-vous une queue..., une 

queue... 

Elle éclate de rire. 

Ces choses-là vous font-elles peur, à vous? * 

MATHILDE. 

Mais oui ; je n'aime pas les embarras de voitures. 



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SCÈNE VI. 21 

MADAME DE LÉRY. 

C'est désolant quand on est seule. J'avais beau crier 
au cocher d'avancer, il ne bougeait pas ; j'étais d'une 
colère ! j'avais envie de monter sur le siège ; je vous 
réponds bien que j'aurais coupé leur queue. Mais c'est 
si bête d'être là, en toilette, vis-à-vis d'un carreau 
mouillé ; car, avec cela, il pleut à verse. Je me suis di- 
vertie une demi-heure à voir patauger les passants, et 
puis j'ai dit de retourner. Voilà mon bal. — Ce feu me 
fait un plaisir ! je me sens renaître I 

Elle ôtc sa fourrure. Mathilde sonne, et un domestique entre. 
MATHILDE. 

Le thé. 

Le domestique sort. 

MADAME DE LÉRY. 

M. de Ghavigny est donc parti ? 

MATHILDE. 

Oui ; je pense qu'il va à ce bal, et il sera plus obstiné 
que vous. 

MADAME DE LÉRY. 

Je crois qu'il ne m'aime guère, soit dit entre nous, 

MATHILDE. 

.Vous vous trompez, je vous assure ; il m'a dit cent 
fois qu'à ses yeux vous étiez une des plus jolies femmes 
de Paris. 

MADAME DE LÉRY. 

Vraiment? c'est très-poli de sa part; mais je le mé- 
rite, car je le trouve fort bien. Voulez-vous me prêter 
une épingle? 

MATHILDE. 

Vous en avez à côté de vous. 

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2-2 Ux\ CAPRICE. 

MADAME DE LÉRY. 

Cette Palmire vous fait des robes, on ne se sent pas des 
épaules ; on croit toujours que tout va tomber. Est-ce 
elle qiii vous fait ces manches-là ? 

MATHILDE. 

Oui. 

MADAME DE LÉRY. 

Très-jolies, très-bien, très-jolies. Décidément il n'y a 
que les manches plates ; mais j*ai été longtemps à m'y 
faire ; et puis je trouve qu'il ne faut pas être trop grasse 
pour les porter, parce que sans cela on a l'air d'une ci- 
gale, avec un gros corps et de petites pattes. 

MATHILDE. 

J'aime assez la comparaison. 

On apporte le thé. 

MADAME DE LÉRY. 

N'est-ce pas? Regardez mademoiselle Saint-Ange. Il 
ne faut pourtant pas être trop maigre non plus, parce 
qu'alors il ne reste plus rien. On se récrie sur la mar- 
quise d'Ermont ; moi, je trouve qu'elle a l'air d'une po- 
tence. C'est une belle tête, si vous voulez, mais c'est 
une madone au bout d'un bâton. 

MATHILDE, riant. 

Voulez- vous que je vous serve, ma chère ? 

MADAME DE LÉRY. 

Rien que de l'eau chaude, avec un soupçon de thé et 
un nuage de lait. 

MATHILDE, versant le thé. 

Allez-vous demain chez madame d'Égly? Je vous 
prendrai, si vous voulez. 



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SCÈNE VI. 23 

MADAME DE LÉRY. 

Ah ! madame d'Égly I en voilà une autre ! avec sa fri- 
sure et ses. jambes, elle me fait l'effet de ces balais pour 
épousseter les araignées. 
Elle boit. 

Mais, certainement, j'irai demain. Non, je ne peux 
pas ; je vais au concert. 

MATHILDE. 

Il est vrai qu'elle est un peu drôle. 

MADAME DE LÉRY. 

Regardez-moi donc, je vous en prie. 

MATHILDE. 

Pourquoi ? 

MADAME DE LÉRY. 

Regardez-moi en face, là, franchement. 

MATHILDE. 

Que me trouvez-vous d'extraordinaire? 

MADAME DE LÉRY. 

Eh ! certainement, vous avez les yeux rouges ; vous 
venez de pleurer, c'est clair comme le jour. Qu'est-ce 
qui se passe donc, ma chère Mathilde ? 

MATHILDE. 

Rien, je vous jure. Que voulez-vous qu'il se passe? 

MADAME DE LÉRY. 

Je n'en sais rien, mais vous venez de pleurer ; je vous 
dérange, je m'en vais. 

MATHILDE. 

Au contraire, je vous supplie de rester. 

MADAME DE LÉRY. 

Est-ce bien franc ? Je reste, si vous voulez ; mais vous 

me direz vos peines. 

Mathilde secoue la tète. 



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24 UN CAPRICE. 

Non? Alors je m'en vais, car vous comprenez que du 
moment que je ne suis bonne à rien, je ne peux que 
nuire involontairement. 

MATHILDE. 

Restez, votre présence m'est précieuse, votre esprit 
m'amuse, et s'il était vrai que j'eusse quelque souci, 
votre gaieté le chasserait. 

MADAME DE LÉRY. 

Tenez, je vous aime. Vous me croyez peut-être lé- 
gère ; personne n'est si sérieux que moi pour les choses 
sérieuses. Je ne comprends pas qu'on joue avec le 
cœur, et c'est pour cela que j'ai Taîr d'en manquer. Je 
sais ce que c'est que de'souifrir, on me l'a appris bien 
jeune encore. Je sais aussi ce que c'est que de dire ses 
chagrins. Si ce qui vous afflige peut se confier, parlez 
hardiment ; ce n'est pas la curiosité qui me pousse. 

MATHILDE. 

Je vous crois bonne, et surtout très-sincère ; mais 
dispensez-moi de vous obéir. 

MADAME DE LÉRY* 

Ah, mon Dieu ! j'y suis ! c'est la bourse bleile. J'ai 

fait une sottise affreuse en nommant madame de Blain- 

ville. J*y ai pensé en vous quittant ; est-ce que M. de 

Ghâvigny lui fait la cour ? 

Mathilde se lève, ne pouvant répondre, se détourne et porte 
son mouchoir à ses yeux. 

MADAME DE LÉRY. 

Est-il possible? 

Un long silence. Mathilde se promène quelque temps, puis 
va s'asseoir à l'autre bout de la chambre. Madame de Léry 
semble réfléchir. Elle se lève et s'approche de Mathilde ; 
celle-ci lui tend la main. 



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SCÈNE VI. 'i.S 

MADAME DE LÉRY. 

Vous savez, ma chère, que les dentistes vous disent 
de crier quand ils vous font mal. Moi, je vous dis : 
Pleurez I pleurez î Douces ou amères, les larmes soula- 
gent toujours. 

MATUILDE. 

Ah I mon Dieu ! 

MADAME DE LÉRY. 

Mais c'est incroyable, une chose pareille! On ne 
, peut pas aimer madame de Blainville ; c'est une co- 
quette à moitié perdue, qui n'a ni esprit ni beauté. 
Elle ne vaut pas votre petit doigt ; on ne quitte pas un 
ange pour un diable. 

MATHILDE, sanglotant. 

Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis sûre. 

MADAME DE LÉRY* 

Non, mon enfant, ça ne se peut pas ; c'est un ca- 
price, une fantaisie* Je connais M. de Ghavigny plus 
qu'il ne pense ; il est méchant, mais il n'est pas mau- 
vais» Il aura agi par boutade ; avez-vous pleuré devant 
lui? 

MATHILDE* 

Oh 1 non^ jamais ! 

MADAaiE DE LÉRY* 

Vous ave;^ bien fait ; il ne m'étônnerait pas qu'il en 
fût bien aise* 

MATHILDE. 

Bien aise ? bien aise de me voir pleurer? 

MADAME DE LÉRY. 

Eh ! mon Dieu, oui. J'ai vingt-cinq ans d'hier, mais 

COMÉDIES. III. 3 

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26 IN CAPHICE. 

je sais ce qui en est sur bien des choses. Gomment tout 
cela est-il venu ? 

MATBILDE. 

Mais... je ne sais... 

MADAME DE LÉRY. 

Parlez. Avez-vous peur de moi? je vais vous rassu- 
rer tout de suite ; si, pour vous mettre à votre aise, il 
faut m'engager de mon côté, je vais vous prouver que 
j'ai confiance en vous et vous forcer à Tavoir en moi ; 
est-ce nécessaire ? je le ferai. Qu'est-ce qu'il vous plaît 
de savoir sur mon compte ? 

MATHILDË. 

Vous êtes ma meilleure amie ; je vous dirai tout, je 
me fie à vous. Il ne s'agit de rien de bien grave ; mais 
j'ai une folle tête qui m'entraîne. J'avais fait à M. de 
Ghavigny une petite bourse en cachette que je comp- 
tais lui offrir aujourd'hui ; depuis quinze jours, je le vois 
à'peine ; il passe ses journées chez madame de Blain- 
ville. Lui offrir ce petit cadeau, c'était lui faire un doux 
reproche de son absence, et lui montrer qu'il me lais- 
sait seule. Au moment où j'allais lui donner ma bourse, 
il a tiré l'autre. 

MADAME DE LÉRY. 

Il n'y a pas là de quoi pleurer. 

MATHILDE. 

Oh I si, il y a de quoi pleurer, car j'ai«fait une grande 
folie ; je lui ai demandé l'autre bourse. 

MADAME DE LÉRY. 

Aïe î ce n'est pas diplomatique. 



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SCÈNE VI. 27 

MATHILDE. 

Non, Ernestine, et il m*a refusée... El alors... Ah! 
j'ai honte... 

MADAME DE LÉRY. 

Eh bien ? 

MATHILDE. 

Eh bien ! je Tai demandée à genoux. Je voulais qu'il 
me fît ce petit sacrifice, et je lui aurais donné ma 
bourse en échange de la sienne. Je l'ai prié... je l'ai 
supplié... 

MADAME DE LÉRY. 

Et il n'en a rien fait ; cela va sans dire. Pauvre inno- 
cente ! il n'est pas digne de vous. 

MATHILDE. 

Ah I malgré tjout, je ne le croirai jamais ! 

MADAME DE LÉRY. 

Vous avez raison, je m'exprime mal. Il est digne de 
vous et vous aime, mais il est homme, et orgueilleux. 
Quelle pitié I Et où est donc votre bourse ? 

MATHILDE. 

La voilà ici sur la table. 

MADAME DE LÉRY, prenant la bourse. 

Cette bourse-là? Eh bien ! ma chère, elle est quatre 
fois plus jolie que la sienne. D'abord elle n'est pas 
bleue, ensuite elle est charmante. Prêtez-la-moi, je me 
charge bien de la lui faire trouver de son goût. 

MATHILDE. 

Tâchez. Vous me rendrez la vie. 

^lADAME DE LÉRY. 

En être là après un an de mariage, c'est inouï. Il 

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28 UN CAPRICE. 

faut qu'il y ait de la sorcellerie là dedans. Cette Blain- 
yille,.avec son indigo, je la déteste des pieds à la tête. 
Elle aies yeux battus jusqu'au menton. Mathilde, vou- 
lez-vous faire une chose ? Il ne nous en coûte rien d'es- 
sayer. Votre mari viendra-t-il ce soir ? 

MATHILDE. 

Je n'en sais rien, mais il me l'a dit. 

MADAME DE LÉRY. 

Comment étiez-vous quand il est sorti ? 

MATHILDE. 

Ah ! j'étais bien triste, et lui bien sévère. 

MADAME DE LÉRY. 

Il viendra. Avez-vous du courage? Quand j'ai une 
idée, je vous en avertis, il faut que je me saisisse au 
vol ; je me connais, je réussirai. 

MATHILDE. 

Ordonnez donc, je me soumets. 

MADAME DE LÉRY. 

Passez dans ce cabinet, habillez-vous à la hâte et je- 
tez-vous dans ma voiture. Jene veux pas vous envoyer au 
bal, mais il faut qu'en rentrant vous ayez l'air d'y être 
allée. Vous vous ferez mener où vous voudrez, aux In- 
valides ou à la Bastille ; ce ne sera peut-être pas très- 
divertissant, mais vous serez aussi bien là qu'ici pour 
ne pas dormir. Est-ce convenu ? Maintenant prenez vo- 
tre bourse, et enveloppez-la dans ce papier, je vais 
mettre l'adresse. Bien, voilà qui est fait. Au coin de 
la rue, vous ferez arrêter ; vous direz à mon groom 
d'apporter ici ce petit paquet, de le remettre au 

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SCENE VI. 29 

premier domestique qu'il rencontrera, et de s'en aller 
sans autre explication. 

MATHILDE. 

•Dites-moi du moins ce que vous voulez faire. 

MADAME DE LÉRY. 

Ce que je veux faire, enfant, est impossible à dire, et 
je vais voir si c'est possible à faire. Une fois pour tou- 
tes, vous fiez-vous à moi ? 

MATHILDE. 

Oui, tout au monde pour l'amour de lui. 

MADAME DE LÉRY. 

Allons, preste! Voilà une voiture. 

MATHILDE. 

C'est lui ; j'entends sa voix dans la cour. 

MADAME DE LÉRY. 

Sauvez-vous ! Y a-t-il un escalier dérobé par là ? 

MATHILDE. 

Oui, heureusement. Mais je ne suis pas coiffée, 
comment croira-t-onà ce bal? 

MADAME DE LÉRY, ôtant la guirlande qu'elle a sur 
la tête et la donnant à Mathilde. 

Tenez, vous arrangerez cela en route. 

Mathilde sort. 

SCÈNE VII 

MADAME DE LÉRY, seule. 

A genoux ! une telle femme à genoux I Et ce mon 

sieur-là qui la refuse ! Une femme de vingt ans, belle 

comme un ange et fidèle comme un lévrier I Pauvre 

enfant, qui demande en grâce qu'on daigne accepter 

3. 

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30 UN CAPRICE. 

une bourse faite par elle, en échange d*un cadeau de 

madame de Blainville I Mais quel abîme est donc le 

cœur de Thomme! Ah, ma foi! nous valons mieux 

qu'eux. 

Elle s'assoit et prend une brochure sur la table. Un instant 
après, on- frappe à la porte. 

Entrez. 



SCÈNE VIII 
MADAME DE LÉRY, GHAVIGNY. 

MADAME DE LÉRY, lisant d'un air distrait. 

Bonsoir, comte. Voulez-vous du thé? 

CHAYIGNY. 

Je vous rends grâces, je n'en prends jamais. 
Il s'assoit et regarde autour de lui. 
MADAME DE LÉRY. 

Était-il amusant, ce bal ? 

CHAYIGNY. 

Gomment cela? N'y étiez- vous pas ? ^ 

MADAME DE LÉRY. 

Voilà une question qui n'est pas galante. Non, je n'y 
étais pas ; mais j'y ai envoyé Mathilde, que vos regards 
semblent chercher. 

CHAYIGNY. 

Vous plaisantez, à ce que je vois? 

MADAME DE LÉRY. 

Plaît-il? je vous demande pardon, je tiens un article 
d'une Revue qui m'intéresse beaucoup. 

Un silence. Chavigny, inquiet, se lève et se promène. 

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SCÈNE VIII. 31 

CHAYIGNY. 

Est-ce que vraiment Mathilde est à ce bal ? 

MADAME DE LÉRY. 

- Mais oui ; vous voyez que je Tattends. 

CHA'YIGNY. 

C'est singulier ; elle ne voulait pas sortir lorsque vous 
le lui avez proposé. 

MADAME DE LÉRY. 

Apparemment qu'elle a changé d'idée. . 

CHAVIGNY. 

Pourquoi n'y est-elle pas allée avec vous ? 

MADAME DE LÉRY. 

Parce' que je ne m'en suis plus souciée. 

CHAVIGNY. 

Elle s'est donc passée de voiture? 

MADAME DE LÉRY. 

Non, je lui ai prêté la mienne. Avez-vous lu ça, mon- 
sieur de Ghavigny ? 

CHAVIGNY. 

Quoi? 

MADAME DE LÉRY. 

C'est la Revue des Deuœ-Mondes ; un article très-joli 
de madame Sand sur les orangs-outangs, 

CHAVIGNY. 

Sur les?... 

MADAME DE LÉRY. 

Sur les orangs-outangs. Ah ! je me trompe, ce n'est 
pas d'elle, c'est celui d'à côté ; c'est très-amusant. 

CHAVIGNY. 

Je ne comprends rien à cette idée d'aller au bal 



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3-2 UN CAPRICE. 

sans m'en prévenir. J'aurais pu du moins la ramener. 

MADAME DE LÉRY. 

Aimez-vous les romans de madame Sand ? 

CHAVIGNY. 

Non, pas du tout. Mais si elle y est, comment se fait-il 
que je ne Taie pas trouvée ? 

MADAME DE LÉRY. 

Quoi ? la Revue? Elle était là-dessus. 

CUAVIGNY. 

Vous moquez-vous de moi, madame ? 

MADAME DE LÉRY. 

Peut-être; c'est selon à propos de quoi. 

CHAVIGNY. 

C'est de ma femme que je vous parle. 

MADAME DE LÉRY. 

Est-ce que vous me l'avez donnée à garder? 

CHAVIGNY. 

Vous avez raison ; je suis très-ridicule ; je vais de ce 
pas la chercher. 

MADAME DE LÉRY. 

Bah I vous allez tomber dans la queue. 

CHAVIGNY. 

C'est vrai ; je ferai aussi bien d'attendre, et j'atten- 
drai. 

Il s'approche du feu et s'assoit. 

MADAME DE LÉRY, quittant sa lecture. 

Savez-vous, monsieur de Chavigny, que vous m'é- 
tonnez beaucoup ? Je croyais vous avoir entendu dire 
que vous laissiez Mathilde parfaitement libre, et qu'elle 
allait où bon lui semblait. 



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SCÈNE VIII. 3.1 

CHAYIGNY. 

Certainement ; vous en voyez la preuve. 

MADAME DE LÉRY. 

Pas tant ; vous avez l'air furieux. 

CHAVÏGNY. 

Moi ? par exemple I pas le moins du monde. 

MADAME DE i;^ÉRY. 

Vous ne tenez pas sur votre fauteuil. Je vous croyais 
un tout autre homme, je Tavoue, et pour parler sé- 
rieusement, je n'aurais pas prêté ma voiture à Ma- 
thilde si j'avais su ce qui en est. 

CHAYIGNY. 

Mais je vous assure que je le trouve tout simple, et je 
vous remercie de l'avoir fait. 

MADAME DE LÉRY. 

Non, non, vous ne me remerciez pas ; je vous assure, 
moi, que vous êtes fâché. A vous dire vrai, je crois que, 
si elle est sortie, c'était un peu pour vous rejoindre. 

CHAYIGNY. 

J'aime beaucoup cela! Que ne m'accompagnait-elle? 

MADAME DE LÉRY. 

Eh oui ! c'est ce que je lui ai dit. Mais voilà comme 
nous sommes, nous autres : nous ne voulons pas, et 
puis nous voulons. Décidément, vous ne prenez pas de 
thé? 

CHAYIGNY. 

Non, il me fait mal. 

MADAME DE LKRY. 

Eh bien ! donnez-m'en. 



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n UN CAPRICE. 

CUAVIGNY. 

Plaît-il, madame? 

MADAME DE LÉRY. 

Dcnnez-m'en. 

Chavigny se lève et remplit une tasse quULolTre à madame de 
Léry. 

MADAME DE LÉRY. 

C'est bon ; mettez ça là. Avons-nous un ministère ce 
soir? 

CHAVIGNY. 

Je n'en sais rien. 

MADAME DE LÉRY. 

Ce sont de drôles d'auberges que ces ministères. On 
y entre et on en sort sans savoir pourquoi ; c'est une' 
procession de marionnettes. 

CHAVIGNY. 

Prenez donc ce thé à votre tour ; il est déjà à moitié 
froid. 

MADAME DE LÉRY. 

Vous n'y avez pas mis assez de sucre. Mettez-m'en un 
ou deux morceaux. 

CHAVIGNY. 

Comme vous voudrez ; il ne vaudra rien. 

MADAME DE LÉRY. 

Bien ; maintenant, encore un peu de lait. 

CHAVIGNY. 

Êtes-vous satisfaite ? 

MADAME DE LÉRY. 

Une goutte d'eau chaude à présent. Est-ce fait? 
Donnez-moi la tasse. 



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SCÈNE VIII, 35 

GHAYIGNY, lui présentant la tasse. 
■ La voilà; mais il ne vaudra rien. 

. MADAME DE LÉRY. 

Vous croyez? En êtes-vous sûr? 

GHAYIGNY. 

Il n*y a pas le moindre doute. 

MADAME DE LÉRY. 

Et pourquoi ne vaudra-t-U rien? 

GHAYIGNY. 

Parce qu'il est froid et trop sucré. 

MADAME DE LÉRY. 

Eh bien! s'il ne vaut rien, ce thé, jetez-le. 

Chavigny est debout, tenant la tasse ; madame de Léry te re- 
garde en riant. 

MADAME DE LÉRY. 

Ah, mon Dieu! que vous m'amusez! Je n'ai jamais 
rien vu de si maussade. 

GHAYIGNY, impatienté, vide la tasse dans le feu, 'puis il se promène 
à grands pas, et dit avec humeur : 
Ma foi, c'est vrai, je ne suis qu'un sot. 

. Madame de léry. 
Je ne vous^vais jamais vu jaloux, mais vous l'êtes 
comme un Othello. 

CHAYIGNV. 

Pas le moins du monde ; je ne peux pas soutfrir 
qu'on se gêne, ni qu'on gêne les autres en rien. Gom- 
ment voulez-vous que je sois jaloux? 

MADAME de LÉRY. 

Par amour-propre, comme tous les maris. 

GHAYIGNY. 

Bah I propos de femme. On dit : « Jaloux par amour- 

Digitized by V^jOOQlC:! 



36 UN CAPRICE. 

propre, » parce que c'est une phrase toute faite, 
comme on dit : « Votre très-humble serviteur. » Le 
monde est bien sévère pour ces pauvres maris. 

ICADAME DE LÉRY. 

Pas tant que pour ces pauvres femmes. 

CHA VIGNY. 

Oh, mon Dieu, si. Tout est relatif. Peut-on permet- 
tre aux femmes de vivre sur le même pied que nous? 
C'est une absurdité qui saute aux yeux. Il y a mille 
choses très-graves pour elles, qui n'ont aucune impor- 
tance pour un homme. 

MADAME DE LÉRY. 

Oui, les caprices, par exemple. 

CHAVIGNY. 

Pourquoi pas? Eh bien! oui, les caprices. Il est cer- 
tain qu'un homme peut en avoir, et qu'une femme.... 

MADAME DE LÉRY* 

En a quelquefois. Est-ce que vous croyez qu'une 
robe est un talisman qui en préserve ? 

CHAVIGNY. 

C'est une barrière qui doit les arrêter. 

MADAME DE LÉRY. 

' A moins que ce ne soit un voile qui les couvre* J*en^ 
tends marcher. C'est Mathilde qui rentre. 

CHAVIGNY. 

' Oh ! que non; il n'est pas minuit. 

Un domestique entre, et remet un petit paquet à M. de Cha- 
vigny. 

CHAVIGNY. 

Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on? 

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SCÈNE VIII. 37 

LE DOMESTIQUE. 

On vient d'apporter cela pour monsieur le comte. 

Il sort. Chavigny défait le paquet, qui renferme la bourse 
de Mathilde. 

MADAME DE LÉRY. 

Est-ce encore un cadeau qui vous arrive ! A cette 
heure-ci, c'est un peu fort. 

CHAVIGNY. 

Que diable est-ce que ça veut dire ? Hé ! François, hé I 
qui est-ce qui a apporté ce paquet? 

LE DOMESTIQUE, rentrant. 

Monsieur ? 

CHAVIGNY. 

Qui est-ce qui a apporté ce paquet ? 

. LE DOMESTIQUE. 

Monsieur, c'est le portier qui vient de monter. 

CHAVIGNY. 

Il n'y a rien avec? pas de lettre? 

LE DOMESTIQUE. 

Non, Monsieur. 

CHAVIGNY. 

Est-ce qu'il avait ça depuis loitgtemps, ce portier? 

LE DOMESTIQUE. 

Non, monsieur; on vient de le lui remettre. 

CHAVIGNY. 

Qui le lui a remis? 

LE DOMESTIQUE. 

Monsieur, il ne sait pas. 

CHAVIGNY. 

Il ne sait pas ! Perdez-vous la tête? Est-ce un homme 
ou une femme? 

COMÉDIES. III. ^ 

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38 UN CAPRICE. 

LE DOMESTIQUE. 

C'est un domestique en livrée, mais il ne le connaît 
pas. 

CHAVIGNY. 

Est-ce qu'il est en bas ce domestique ? 

LE DOMESTIQUE. 

Non, Monsieur : il est parti sur-le-champ. 

CHAVIGNY. 

Il n'a rien dit? 

LE DOMESTIQUE. 

Non, Monsieur. 

CHAVIGNY. 

C'est bon. 

Le domestique sort. 

MADAME DE LÉRY. 

J'espère qu'on vous gâte, monsieur de Chavigny. Si 
vous laissez tomber votre argent, ce ne sera pas la faute 
de ces dames. 

CHAVIGNY. 

Je veux être pendu si j'y comprends rien. 

MADAME DE LÉRY. 

Laissez doncl vous faites l'enfant. 

CHAVIGNY. 

Non ; je vous donne ma parole d'honneur que je ne 
devine pas. Ce ne peut être qu'une méprise. 

MADAME DE LÉRY. 

Est-ce que l'adresse n'est pas dessus? 

CHAVIGNY. 

Ma foi I si, vous avez raison. C'est singulier; je con- 
nais l'écriture. 



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SCÈNE VIII. 39 

MADAME DE LÉRT. 

Peui-onvoir? 

CHAYIGNY. 

C'est peut-être une indiscrétion à moi de vous la 
montrer ; mais tant pis pour qui s'y expose. Tenez. 
J'ai certainement vu cette écriture-là quelque part. 

MADAME DE LÉRY. 

Et moi aussi très-certainement. 

CHAYIGNY. 

Attendez donc... Non, je me trompe. Est-ce en bâ- 
tarde ou en coulée? 

MADAME DE LÉRY. 

Fi donc I c'est une anglaise pur sang. Regardez-moi 
comme ces lettres-là sont fines ! Oh! la dame est bien 
élevée. 

CHAYIGNY. 

Vous avez l'air de la reconnaître. 

MADAME DE LÉRY, avec une confusion feinte. 
Moi ! pas du tout. 

Ghavigny, étonné^ la regarde, puis continue à se promener. 
MADAME DE LÉRY. 

OÙ en étions-nous donc de notre conversation? — 
Ehl mais il me semble que nous parlions caprice. Ce 
petit poulet rouge arrive à propos. 

CHAYIGNY. 

Vous êtes dans le secret, convenez-en. 

MADAME DE LÉRY. 

Il y a des gens qui ne savent rien faire ; si j'étais de 
vous, j 'aurais déjà deviné . 

CHAYIGNY. 

Voyons ! soyez franche ; dites-moi qui c'est. 



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40 UN CAPRICE. 

MADAME DE LÉRY. 

Je croirais assez que c'est madame de Blainville. 

CHAYIGNY. 

Vous êtes impitoyable, madame ; savez-vous bien 
que nous nous brouillerons I 

MADAME DE LÉRY. 

Je Tespèrebien, mais pas cette fois-ci. 

CHAYIGNY. 

Vous ne voulez pas m'aider à trouver Ténigme? 

MADAME DE LÉRY. 

Belle occupation I Laissez donc cela; on dirait que 
vous n'y êtes pas fait. Vous ruminerez lorsque vous 
serez couché, quand ce ne serait que par politesse. 

CHAYIGNY. 

Il n'y a donc plus de thé? J'ai envie d'en prendre. 

MADAME DE LÉRY. 

Je vais vous en faire ; dites donc que je ne suis pas 

bonne ! 

Un silence. 

CHAYIGNY, se promenant toujours. 
Plus je cherche, moins je trouve. 

MADAME DE LÉRY. 

Ah çà ! dites donc, est-ce un parti pris de ne penser 
qu'à cette bourse? Je vais vous laisser à vos rêveries. 

CHAYIGNY. 

C'est qu'en vérité je tombe des nues. 

MADAME DE LÉRY. 

Je vous dis que c'est madame de Blainville. Elle a ré- 
fléchi sur la couleur de sa bourse, et elle vous en envoie 
une autre par repentir. Ou mieux encore : elle veut 



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SCÈNE YIII. 41 

VOUS tenter, et voir si vous porterez celle-ci ou la 
sienne*. 

CHAVIGNY. 

Je porterai celle-ci sans aucun doute. C'est le seul 
moyen de savoir qui l'a faite. 

MADAME DE LÉRT. 

Je ne comprends pas ; c'est trop profond pour moi. 

CHAVIGNY. 

Je suppose que la personne qui me l'a envoyée me la 
voie demain entre les mains ; croyez-vous que je m'y 
tromperais ? 

MADAME DE LÉRY, éclatant de rire. 

Ah! c'est trop fort; je n'y tiens pas. 

CHAVIGNY. 

Est-ce que ce serait vous, par hasard? 
Un silence. 

MADAME DE LÉRY. 

Voilà votre thé, fait de ma blanche main, et il sera 
meilleur que celui que vous m'avez fabriqué tout à 
l'heure. Mais finissez donc de me regarder. Est-ce que 
vous me prenez pour une lettre anonyme? 

CHAVIGNY. 

C'est vous, c'est quelque plaisanterie . U y a un com- 
plot là-dessous. 

MADAME DE LÉRY. 

C'est un petit complot assez bien tricoté. 

CHAVIGNY. 

Avouez donc que vous en êtes. 

MADAME DE LÉRY. 

Non. 

4. 



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42 UN CAPRICE. 

CHAYIGNY. 

Je VOUS en prie. 

MADAME DE LÉRY. 

Pas davantage. 

CHAYIGNY. 

Je vous en supplie. 

MADAME DE LÉRY. 

Demandez-le à genoux, je vous le dirai. 

CHAYIGNY. 

A genoux? tant que vous voudrez. 

MADAME DE LÉRY. 

Allons ! voyons ! 

CHAYIGNY. 

Sérieusement ? 

Il se met à genoux en riant devant madame de Léry. 
MADAME DE LÉRY, sèchement. 

J'aime cette posture, elle vous va à merveille ; mais 
je vous conseille de vous relever, afin de ne pas trop 
m'attendrir. 

CHAYIGNY, se relevant. 

Ainsi, vous ne direz rien, n'est-ce pas? 

MADAME DÉ LÉRY. 

Avez-vous là votre bourse bleue ? 

CHAYIGNY. 

Je n'en sais rien, je crois que oui. 

MADAME DE LÉRY. 

Je crois que oui aussi. Donnez-la-moi, je vous dirai 
qui a fait l'autre. 

CHAYIGNY. 

Vous le savez donc ? 



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SCÈNE VIII. 43 

MADAME DE LÉRY. 

Oui, je le sais. 

CHAVIGNY. 

Est-ce une femme ? 

MADAME DE LÉRY. 

A moins que ce ne soit un homme, je ne vois pas... 

CHAVIGNY. 

Je veux dire : est-ce une jolie femme ? 

liADAME DE LÉRY. 

C'est une femme qui, à vos yeux, passe pour une des 
plus jolies femmes de Paris. 

CHAVIGNY. 

Brune ou blonde ? 

MADAME DE LÉRY. 

Bleue. 

CHAVIGNY. 

Par quelle lettre commence son nom ? 

MADAME DE LÉRY. 

Vous ne voulez pas de mon marché ? Donnez-moi la 
bourse de madame de Blainville. 

CHAVIGNY. 

Est-elle petite ou grande ? 

MADAME DE LÉRY. 

Donnez-moi la bourse. 

CHAVIGNY. 

Dites-moi seulement si elle a le pied petit. 

MADAME DE LÉRY. 

La bourse ou la vie ! 

CHAVIGNY. 

Me direz-vous le nom si je vous donne la bourse ? 



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44 UN CAPRICE. 

uâdahe de LÉRY. 
Oui. 

CHAVIGNY, tirant la bourse bleue. 
Votre parole d'honneur I 

MADAME DE LÉRT. 

Ma parole d'honneur. 

CHAYIGNY semble hésiter ; madame de Léry tand la maio, 

il la regarde attentivement. Tout à coup il s'assoit 

à. côté d'elle, et dit gaiement: 

Parlons caprice. Vous convenez donc qu'une femme 
peut en avoir? 

MADAME DE LÉRY. 

Est-ce que vous en êtes à le demander ? 

CHAYIGNY. 

Pas tout à fait ; mais il peut arriver qu'un homme 
marié ait deux façons de parler, et, jusqu'à un certain 
point, deux façons d'agir. 

MADAME DE 'léry. 

Eh bien I et ce marché, est-ce qu'il s'envole ? je 
croyais qu'il était conclu. 

CHAYIGNY. 

Un homme marié n'en reste pas moins un homme ; 
la bénédiction ne le métamorphose pas, mais elle l'o- 
blige quelquefois à prendre un rôle et à en donner les 
répliques. Il ne s'agit que de savoir, dans ce monde, à 
qui les gens s'adressent quand ils vous parlent, si c'est 
au réel ou au convenu, à la personne ou au personnage. 

MADAME DE LÉRY. 

J'entends, c'est un choix qu'on peut faire ; mais où 
s'y reconnaît le public ? 



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SCÈNE VIII. 46 

CBAYIGNY. 

Je ne crois pas que, pour un public d'esprit, ce soit 
long jii bien difficile. 

MADAME DE LÉRT. 

Vous renoncez donc à ce fameux nom? Allons I 
voyons ! donnez-moi cette bourse. 

CHAVISNY. 

Une femme d'esprit, par exemple (une femme d'es- 
prit sait tant de choses !), ne dbit pas se tromper, à ce 
que je crois, sur le vrai caractère des gens : elle doit 
bien voir au premier coup d'œil. 

MADAME DE LÉRY. 

Décidément vous gardez la bourse? 

CHAVIGNY. 

Il me semble que vous y tenez beaucoup. Une femme 
d'esprit, n'est-il pas vrai. Madame, doit savoir faire la 
part du mari , et celle de l'homme par conséquent. 
Gomment êtes-vous donc coiffée? Vous étiez tout en 
fleurs ce matin. 

MADAME DE LÉRY. 

Oui ; ça me gênait, je me suis mise à mon aise. Ah ! 
mon Dieu! mes cheveux sont défaits d'un côté. 
Elle se lève et s'ajuste devant la glace. 
CHAVIGNY. 

Vous avez la plus jolie taille qu'on puisse voir. Une 
femme d'esprit comme vous... 

MADAME DE LÉRY. 

Une femme d'esprit comme moi se donne au diable 
quand elle a affaire à un homme d'esprit comme vous. 



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46 UN CAPRICE. 

CHAVIGNY. 

Qu'à cela ne tienne ; je suis assez'bon diable. 

MADAME DE LÉRT. 

Pas pour moi, du moins, à ce que je pense. 

CHAYIGNY. 

C'est qu'apparemment quelque autre me fait tort. 

MADAME DE LÉRY. 

Qu'est-ce que ce propos-là veut dire? 

CHAYIGNY. 

Il veut dire que, si je vous déplais, c'est que quel- 
qu'un m'empêche devons plaire. 

MADAME DE LÉRY. 

C'est modeste et poli ; mais vous vous trompez : per- 
sonne ne me plaît, et je ne veux plaire à personne. 

CHAYIGNY, 

Avec votre âge et ces yeux-là, je vous en défie. 

liADAME DE LÉRY. 

C'est cependant la vérité pure. 

CHAYIGNY. 

Si je le croyais, vous me donneriez bien mauvaise 
opinion des hommes. 

MADAME DE LÉRY. 

Je Toas le ferai croire bien aisément. J'ai une vanité 
qui ne veut pas de maître. 

CHAYIGNY. 

Ne peut-elle souffrir un serviteur? 

MADAME DE LÉRY. 

Bah! serviteurs ou maîtres, vous n'êtes que des 
tyrans. 



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SCÈNE VIII. 47 

CHAYIGNY, se levant. 

C'est assez vrai, et je vous avoue que là-dessus j'ai 
toujours détesté la conduite des gommes. Je ne sais 
d'où leur vient cette manie de s'imposer, qui ne sert 
qu'à se faire haïr. 

MADAME DE LÉRY. 

Est-ce votre opinion sincère ? 

CHAYIGNY. 

Très-sincère ; je ne conçois pas comment on peut se 
figurer que, parce qu'on a plu ce soir, on est en droit 
d'en abuser demain. 

MADAME DE LÉRY. 

C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire uni- 
verselle. 

CHAYIGNY. 

Oui, et si les hommes avaient le sens commun là- 
dessus, les femmes ne seraient pas si prudentes. 

MADAME DE LÉRY. 

C'est possible ; les liaisons d'aujourd'hui sont des 
mariages, et, quand il s'agit d'un jour de noce, cela 
vaut la peine d'y penser. 

CHAYIGNY. 

Vous avez mille fois raison ; et, dites-moi, pourquoi 
en est-il ainsi? pourquoi tant de comédie et si peu de 
franchise? Une jolie femme qui se fie à un galant 
homme ne saurait-elle le distinguer ? il n'y a pas que 
des sots sur la terre. 

MADAME DE LÉRY. 

C'est une question en pareille circonstance. 



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48 UN CAPRICE. 

CHAVIGNY. 

Mais je suppose que, par hasard, il se trouve un 
homme qui, sur ce point, ne soit pas de Tavis des sots ; 
et je suppose qu'une occasion se présente où Ton puisse 
être franc sans danger, sans arrière-pensée, sans crainte 
des indiscrétions. 

Il lui prenH la main. 

Je suppose qu'on dise à une femme : Nous sommes 
seuls, vous êtes jeune et belle, et je fais de votre esprit 
et de votre cœur tout le cas qu'on en doit faire. Mille 
obstacles nous séparent, mille chagrins nous attendent 
si nous essayons de nous revoir demain. Votre fierté ne 
veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un 
lien ; vous n'avez à redouter ni l'un ni l'autre. On ne 
vous demande ni prostestaLion, ni engagement ni sa- 
crifice, rien qu'un sourire de ces lèvres de rose et un 
regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que cette 
porte e3t fermée : votre liberté est sur le seuil ; vous la 
retrouverez en quittant cette chambre ; ce qui s'ofTre à 
vous n'est pas le plaisir sans amour, c'est l'amour sans 
peine et sans amertume ; c'est le caprice, puisque nous 
en parlons, non l'aveugle caprice des sens, mais celui 
du cœur, qu'un moment fait naître et dont le souvenir 
est éternel. 

MADAME DE LÉRY. 

Vous me parliez de comédie ; mais il paraît qu'à l'oc- 
casion vous en joueriez d'assez dangereuses. J'ai quel- 
que envie d'avoir un caprice, avant de répondre à ce 
discours-là. 11 me semble que c'en est l'instant, puisque 
vous en plaidez la thèse. Avez-vous là un jeu de cartes ? 



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SCÈNE VIII. 49 

CHAVIGNY. 

Oui, dans cette table ; qu'en voulez- vous faire? 

MADAME DE LÉRY. 

Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous êtes forcé 
d'obéir si vous ne voulez vous contredire. 
Elle prend une carte dans le jeu. 
Allons, comte, dites rouge ou noir. 

CHAYIGNY. 

Voulez-vous me dire quel est Tenjeu ? 

MADAME DE LÉRY. 

L'enjeu est une discrétion *. 

CHAVIGNY. 

Soit. — J'appelle rouge. 

MADAME DE LÉRY. 

C'est le valet de pique ; vous avez perdu. Donnez-moi 
cette bourse bleue. 

CHAVIGNY. 

De tout mon cœur ; mais je garde la rouge, et, quoi- 
que sa couleur m'ait fait perdre, je ne le lui reproche- 
rai jamais ; car je sais aussi bien que vous quelle est la 
main qui me l'a faite. 

MADAME DE LÉRY. 

Est-elle petite ou grande, cette main ? 

CHAVIGNY. 

Elle est charmante et douce comme le satin. 

MADAME DE LÉRY. 

Lui permettez-vous de satisfaire un petit mouvement 

de jalousie ? 

Elle jette au fou la bourse bleue. 

1. On appelle discrétion un pari dans lequel le perdant s'oblige 
à donner au gagnant ce que celui-ci lui demande, à sa discrétion. 

{Note de Pattteur.) 

COMÉDIES, m. 5 



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50 UN CAPRICE. 

CHAVIGNY. 

Ernestine, je vous adore I 

MADAME DE LÉRY regarde brûler la bourse. Elle s^ap- 
proche de Chavigny, et lui dit tendrement : 
Vous n'aimez donc plus madame de Blainville ? 

CHAVIGNY. 

Ah ! grand Dieu I je ne Tai jamais aimée. 

MADAME DE LÉRY. 

Ni moi non plus, monsieur de Ghavigny. 

CHAVIGNY. 

Mais qui a pu vous dire que je pensais à cette femme- 
là? Ah I ce n'est pas elle à qui je demanderai jamais 
un instant de bonheur ; ce n'est pas elle qui me le 
donnera I 

MADAME DE LÉRY. 

Ni moi non plus, monsieur de' Ghavigny. Vous venez 
de me faire un petit sacrifice, c'est très-galant de votre 
part ; mais je ne veux pas vous tromper : la bourse rouge 
n'est pas de ma façon. 

CHAVIGNY. 

Est- il possible ? Qui est-ce donc qui Ta faite ? 

MADAME DE LÉRY. 

G'est une main plus belle que la mienne. Faites-moi 
la grâce de réfléchir une minute et de m'expliquer cette 
énigme à mon tour. Vous m'avez fait, en bon français, 
une déclaration très-aimable ; vous vous êtes mis à 
deux genoux par terre, et remarquez qu'il n'y a pas de 
tapis ; je vous ai demandé votre bourse bleue, et vous 
me l'avez laissée brûler. Qui suis-je donc, dites-moi, 



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SCÈNE VIII. 51 

pour mériter tout cela? Que me trouvez-vous de si 
extraordinaire ? Je ne suis pas mal, c'est vrai ; je suis 
jeune ; il est certain que j'ai le pied petit. Mais enfin ce 
n'est pas si rare. Quand nous nous serons prouvé l'un à 
l'autre que je suis une coquette et vous un libertin, 
uniquement parce qu'il est minuit et que nous sommes 
en tête-à-tête, voilà un beau fait d'armes que nous au- 
rons à écrire dans nos Mémoires I C'est pourtant là 
tout, n'est-ce pas? Et ce que vous m'accordez en riant, 
ce qui ne vous* coûte pas même un regret, ce sacrifice 
insignifiant que vous faites à un caprice plus insigni- 
fiant encore, vous le refusez à la seule femme qui vous 
aime, à la seule femme que vous aimiez I 
On entend le bruit d'une voiture. 

- CHAVIGNY. 

Mais, Madame, qui a pu vous instruire ? 

MADAME DE LÉRY. 

Parlez plus bas. Monsieur, la voilà qui rentre, et 
cette voiture vient me chercher. Je n'ai pas le temps de 
vous faire ma morale ; vous êtes homme de cœur, et 
votre cœur vous la fera. Si vous trouvez que Mathilde a 
les yeux rouges, essuyez-les avec cette petite bourse 
que ses larmes reconnaîtront, car c'est votre bonne, 
brave et fidèle femme qui a passé quinze jours à la faire. 
Adieu ; vous m'en voudrez aujourd'hui, mais vous au- 
rez demain quelque amitié pour moi, et croyez-moi, 
cela vaut mieux qu'un caprice. Mais sll vous en faut un 
absolument, tenez, voilà Mathilde, vous en avez un 
beau à vous passer ce soir. Il vous en fera, j'espère, 

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52 ^ UN CAPRICE. 

oublier un autre que personne au monde, pas même 

elle, ne saura jamais. 

Mathilde entre, madame de Léry va à sa rencontre et l*em- 
brasse; M. de Chavigny les regarde» il s* approche d^elles, 
prend sur la tète de sa femme la guirlande de fleurs de 
madame de Léry, et dit à celle-ci en la lui rendant : 

Je VOUS demande pardon, Madame, elle le saura, et 

je n'oublierai jamais qu'un jeune curé fait les meilleurs 

sermons. 



Fnf D UN CÀPBICE. 



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IL FAUT 

QU'UNE PORTE 

SOIT OUVERTE OU FERMÉE 

PmOTKBBK B!f VTX ACTI 

PUBLIÉ EN 1845, REPRÉSENTÉ EN 1848. 



PERSONNAGES 

LE COMTE. 
LA MARQUISE. 

La scène est à Paris. 
Un petit salon. 



LE COMTE, LA MARQUISE. 

La marquise, assise sur un canapé, près de la cheminée, fait de la 
tapisserie. Le comte entre et salue. 

LE COMTE. 

Je ne sais pas quand je me guérirai de ma mala- 
dresse, mais je suis d*une cruelle étourderie. 11 m'est 
impossible de prendre sur moi de me rappeler votre 
jour, et toutes les fois que j'ai envie de vous voir, cela 
ne manque jamais d'être un mardi. 

LA MARQUISE. 

Est-ce que vous avez quelque chose à me dire ? 

5. 



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54 IL FAUT QU'UNE PORTE 

LE COMTE. 

Non ; mais, en le supposant, je ne le pourrais pas, car 
c'est un hasard que vous soyez seule, et vous allez 
avoir, d*ici à un quart d'heure, une cohue d'amis in- 
times qui me fera sauver-, je vous en avertis. 

LA MARQUISE. 

11 est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne sais 
trop pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a pour- 
tant sa raison. Nos mères laissaient leur porte ouverte ; 
la bonne compagnie n'était pas nombreuse, et se bor- 
nait, pour chaque cercle, à une fournée d'ennuyeux 
qu'on avalait à la rigueur. Maintenant, dès qu'on reçoit, 
on reçoit tout Paris ; et tout Paris, au temps où nous 
sommes, c'est bien réellement Paris tout entier, ville et 
faubourgs. Quand on est chez soi, on est dans la rue. 
Il fallait bien trouver un remède ; de là vient que cha- 
cun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le moins 
possible et, quand on dit : Je suis chez moi le mardi, il 
est clair que c'est comme si on disait : Le reste du 
temps laissez-moi tranquille. 

LE COMTE. 

Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, 
puisque vous me permettez de vous voir dans la se- 
maine. 

LA MARQUISE. 

Prenez votre parti et mettez-vous là. Si vous êtes de 
bonne humeur, vous parlerez; 5inon, chauffez-vous. Je 
ne compte pas sur grand monde aujourd'hui, vous re- 
garderez défilei* ma petite lanterne magique; mais 
qu'avez-vous donc? vous me semblez... 

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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 35 

LE COMTE. 

Quoi? 

LA MARQUISE. 

Pour ma gloire, je neveux pas le dire. 

LE COMTE. 

Ma foi, je vous l'avouerai, avant d'entrer ici, je Tétais 
un peu. 

LA MARQUISE. 

Quoi? je le demande à mon tour. 

LE COMTE. 

Vous fàcherez-vous si je vous le dis? 

LA MARQUISE. 

J'ai un bal ce soir où je veux être jolie : je ne me 
fâcherai pas de la journée. 

LE COMTE. 

Eh bienl j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que 
j'ai; c'est un mal à la mode, comme vos réceptions. Je 
me désole depuis midi ;] j'ai fait quatre visites sans 
trouver personne. Je devais dîner quelque part; je me 
suis excusé sans raison. Il n'y a pas un spectacle ce 
soir. Je suis sorti par un temps glacé ; je n'ai vu que 
des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que 
faire, je suis bête comme un feuilleton. 

LA MARQUISE. 

Je vous en offre autant; je m'ennuie à crier. C'est le 
temps qu'il fait, sans aucun doute. 

LE COMTE. 

Le fait est que le froid est odieux ; l'hiver est une 
maladie. Les badauds voient le pavé propre, le ciel 
clair, et, quand un vent bien sec leur coupe les oreilles, 



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56 IL FAUT QU'UNE PORTE 

ils appellent cela une belle gelée. C'est comme qui 
dirait une belle fluxion de poitrine. Bien obligé de ces 
beautés-là. 

LA MARQUISE. 

Je suis plus que de votre avis. Il me semble que mon 
ennui me vient moins de Tair du dehors, tout froid 
qu'il est, que de celui que les autres respirent. C'est 
peut-être que nous vieillissons. Je commence à avoir 
trente ans, et je perds le talent de vivre. 

LE COMTE. 

Je n'ai jamais eu ce talent-là, et ce qui m'épouvante, 
c'est que je le gagne. En prenant des années, on devient 
plat ou fou, et j'ai une peur atroce de mourir comme 
un sage. 

LA MARQUISE. 

Sonnez pour qu'on mette une bûche au feu; votre 
idée me gèle. 

On entend le bruit d^une sonnette au dehors. 
LE COMTE. 

Ce n'est pas la peine; on sonne à la porte, et votre 
procession arrive. 

LA MARQUISE. 

Voyons quelle sera la bannière, et surtout tâchez de 
rester. 

LE COMTE. 

Non; décidément je m'en vais^ 

LA MARQUISE. 

OÙ allez-vous ? 

LE COMTE. 

Je n'en sais rien. 

n se lève, salue et ouvre la porte. 



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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 57 

Adieu, Madame, à jeudi soir. 

LA MARQUISE. 

Pourquoi jeudi? 

LE COMTE, debout, tenant lo bouton de la porte. 

N'est-ce pas votre jour aux Italiens? J'irai vous faire 
une petite visite. 

LA MARQUISE. 

Je ne veux pas de vous ; vous êtes trop maussade. 
D'ailleurs, j'y mène M. Camus. 

LE COMTE. 

M. Camus, votre voisin de campagne? 

LA MARQUISE. 

Oui ; Il m'a vendu des pommes et du foin avec beau* 
coup de galanterie, et je veux lui rendre sa politesse. 

LE COMTE. 

C'est bien vous, par exemple I L'être le plus ennuyeux î 
on devrait le nourrir de sa marchandise. Et, à propos, 
savez-vous ce qu'on dit ? 

LA MARQUISE. 

Non. Mais on ne vient pas : qui avait donc sonné ? 

LE COMTE, regardant par la fenêtre. 

Personne, une petite fille, je crois, avec un carton, 
je ne sais quoi, une blanchisseuse. Elle est là, dans la 
cour, qui parle à vos gens. 

LA MARQUISE. 

Vous appelez cela je ne sais quoi; vous êtes poli, 
c'est mon bonnet. Eh bien I qu'est-ce qu'on dit de moi 
et de M. Camus? — Fermez donc cette porte... Il vient 
un vent horrible. 

LE COMTE, fermant la porte. 

On dit que vous pensez à vous remarier, que 



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58 IL FAUT QU'UNE PORTE 

M. Camus est millionnaire, et qu'il vient chez vous bien 

souvent. 

LA MARQUISE. 

En vérité! pas plus que cela? Et vous me dites cela 
au nez tout bonnement? 

LE COMTE. 

Je vous le dis, parce qu'on en parle. 

LA MARQUISE. 

C'est une belle raison. Est-ce que je vous répète tout 
ce qu'on dit de vous aussi par le monde ? 

LE COMTE. 

De moi, Madame? Que peut-on dire, s'il vous plaît, 
qui ne puisse pas se répéter? 

LA MARQUISE. 

Mais"vous voyez bien que tout peut se répéter, puis- 
que vous m'apprenez que je suis à la veille d'être an- 
noncée madame Camus. Ce qu'on dit de vous est au 
moins aussi grave, car il paraît malheureusement que 
c'est vrai. 

LE COMTE. 

Et quoi donc ? Vous me feriez peur. 

LA MARQUISE. 

Preuve de plus qu'on ne se trompe pas. 

LE COMTE. 

Expliquez-vous, je vous en prie. 

LA MARQUISE. 

Ah I pas du tout; ce sont vos affaires. 

LE COMTE, se rasseyant. 

Je vous en supplie, marquise, je vous le demande en 
grâce. Vous êtes la personne du monde dont l'opinion 
a le plus de prix pour moi. 



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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 59 

La marquise. 
L'une des personnes, vous voulez dire. 

LE COMTE. 

Non, Madame, je dis : la personne, CQlle dont Fes- 
time, le sentiment, la... 

LA MARQUISE. 

Ah, ciel ! vous allez faire une phrase. 

LE COMTE. * 

Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'appa- 
remment vous ne voulez rien voir. 

LA MARQUISE. 

Voir quoi ? 

LE COMTE. 

Gela s'entend de reste. 

LA MARQUISE. 

Je n'entends que ce qu'on me dit, et encore pas des 
deux oreilles. 

LE COMTE. 

Vous riez de tout ; mais, sincèrement, serait-il pos- 
sible que, depuis un an, vous voyant presque tous les 
jours, faite comme vous êtes avec votre esprit, votre 
grâce et votre beauté... 

LA MARQUISE. 

Mais, mon Dieu I c'est bien pis qu'une phrase, c'est 
une déclaration que vous me faites là. Avertissez au 
moins : est-ce une déclaration, ou un compliment de 
bonne année? 

LE COMTE. 

Et si c'était une déclaration ? 

LA MARQUISE. 

Oh! c*est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai 



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60 IL FAUT QU'UNE PORTE 

dit que j'allais au bal, je suis exposée à en entendre ce 
soir; ma santé ne me permet pas ces choses-là deux 
fois par jour. 

LE COMTE. 

En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjoui- 
rai de bon cœur quand vous y serez prise à votre tour. 

LA MARQUISE. 

Moi aussi je m*en réjouirai. Je vous jure qu'il y a 
des instants où je donnerais de grosses sommes pour 
avoir seulement un petit chagrin. Tenez, j'étais comme 
cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard que tout 
à l'heure. Je poussais des soupirs à me fendre l'âme, 
de désespoir de ne penser à rien. 

•LE COMTE. 

Raillez, raillez I Vous y viendrez. 

LA MARQUISE. 

C'est bien possible ; nous sommes tous mortels. Si je 
suis raisonnable, à qui la faute? Je vous assure que je 
ne me défends pas. 

LE COMTE. 

Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour? 

LA MARQUISE. 

Non. Je suis très-bonne personne, mais quant à cela, 
c'est par trop bête. Dites-moi un peu, vous qui avez le 
sens commun, qu'est-ce que signifie cette chose-là : 
faire la cour à une femme? 

LE COMTE. 

Gela signifie que cette femme vous plaît, ^et qu'on est 
bien aise de le lui dire. 

LA MARQUISE. 

A la bonne heure ; mais cette femme, cela lui plaît-il 

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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 61 

à elle, de vous plaire? Vous me trouvez jolie, je sup- 
pose, et cela vous amuse de m'en faire part. Eh bieni 
après? Qu'est-ce que cela prouva? Est-ce une raison 
pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un 
me plaît, ce n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y 
gagne-t-il à ces compliments? La belle manière de se 
faire aimer que de venir se planter devant une femme 
avec un lorgnon, de la regarder des pieds à la tète, 
comme une poupée dans un étalage, et de lui dire bien 
agréablement : Madame, je vous trouve charmante I 
Joignez à cela quelques phrases bien fades, un tour de 
Taise et un bouquet, voilà pourtant ce qu'on appelle 
faire sa cour. Fi donc ! Gomment un homme d'esprit 
peut-il prendre goût à ces niaiseries-là? Gela me met en 
colère, quand j'y pensé. 

LE COMTE. 

Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher. 

LA MARQUISE. 

Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tète bien 
vide et un grand fond de sottise, pour se figurer qu'on 
la charme avec da pareils ingrédients. Groyez-vous que 
ce soit bien divertissant de passer sa vie au milieu d'un 
déluge de. fadaises, et d'avoir du matin au soir les 
oreilles pleines de balivernes? Il me semble, en vérité, 
que, si j'étais homme et si je voyais une jolie femme, 
je me dirais : Voilà une pauvre créature qui doit être 
bien assommée de compliments. Je l'épargnerais, j'au- 
rais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de lui plaire, 
je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de 
son malheureux visage. Mais non, toujours : Vous êtes 

COMÉDIES, ni. G 

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62 IL FAUT QU'UNE PORTE 

jolie, et puis : Vous êtes jolie, et encore jolie. Eh, mon 
Dieu I on le sait bien. Voulez-vous que je vous dise? 
vous autres hommes à la mode, vous n'êtes que des 
confiseurs déguisés. 

LE COMTE. 

Eh bien! Madame, vous êtes charmante, prenez-le 
comme vous voudrez. 

On entend la sonnette. 

On sonne de nouveau; adieu, je me sauve. 
11 se lève et ouvre la porte. 

LA MARQUISE. 

Attendez donc, j'avais à dire,... je ne sais plus ce que 
c'était... Ah! passez-vous par hasard du côté de Possin, 
dans vos courses? 

LE COMTE. 

Ce ne sera pas par hasard, Madame, si je puis vous 
être bon à quelque chose . 

LA MARQUISE. 

Encore un compliment! Mon Dieu, que vous m'en- 
nuyez! C'est une bague que j'ai cassée; je pourrais 
bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est qu'il faut 
que je vous explique... 

Elle ôte la bague de son doigt. 

Tenez,* voyez-vous, c'est le chaton. Il y a là une petite 
pointe, vous voyez bien, n'est-ce pas ? Ça s'ouvrait de 
côté, par là; je l'ai heurté ce matin je ne sais où, le 
ressort a été forcé. 

LE COMTE. 

Dites donc, marquise, sans indiscrétion, il y avait 
des cheveux là dedans. 



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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 63 

LA MARQUISE. 

Peut-être bien. Qu'ave^-vous à rire? 

LE COMTE. 

Je ne ris pas le moins du monde. 

LA MARQUISE. 

Vous êtes un impertinent; ce sont des cheveux de 
mon mari. Mais je n'entends personne. Qui avait donc 
sonné encore? 

LE COMTE, regardant à la fenêtre. 

Une autre petite fille, et un autre carton. Encore un 
bonnet, je suppose. A propos, avec tout cela, vous me 
devez une confidence. 

LA MARQUISE. 

Fermez donc cette porte, vous me glacez. 

LE COMTE. 

Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter 
ce qu'on vous a dit de moi, n'est-ce pas, marquise ? 

LA MARQUISE. 

Venez ce soir au bal, nous causerons. 

LE COMTE. 

Ah, parbleu ! oui, causer dans un bal ! Joli endroit 
de conversation, avec accompagnenient de trombones 
et un tintamarre de verres d'eau sucrée I L'un vous 
marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude, pen- 
dant qu'un laquais tout poissé vous fourre une glace 
dans votre poche. Je vous demandé un peu si c'est là... 

LA MARQUISE. 

Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que vous 
m'enrhumez. Puisque personne ne vient, qu'est-ce qui 
vous chasse? 



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64 IL FAUT qu'une PORTE 

LE COMTE, fermant la porto et venant se rasseoir. 

C'est que je me sens, malgré moi, de si mauvaise 
humeur, que je crains vraiment de vous excéder. Il faut 
décidément que je cesse de venir chez vous. 

LA MARQUISE. 

C'est honnête; et à propos de quoi? 

LE COMTE. 

Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous mêle disiez 
vous-même tout à l'heure, et je le sens bien ; c'est très- 
naturel. C'est ce malheureux logement que j'ai là en 
face; je ne peux pas sortir sans regarder vos fenêtres^ 
et j'entre ici machinalement, sans réfléchir à ce que j'y 
viens faire. 

LA MARQUISE. 

Si je vous ai dit que vous m'ennuyiez ce matin, c'est 
que ce n'est pas une habitude. Sérieusement, vous me 
feriez de la peine ; j'ai beaucoup de plaisir à vous voir* 

LE COMTE. 

Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire? 
Je vais retourner en Italie. 

LA MARQUISE. 

Ah I qu'est-ce que dira mademoiselle... 

LE COMTE. 

Quelle demoiselle, s'il vous plaît? 

LA MARQUISE. 

Mademoiselle je ne sais qui, mademoiselle votre 
protégée. Est-ce que je sais le nom de vos danseuses? 

LE COMTE. 

Ah I c'est donc là ce beau propos qu'on vous a tenu 
sur mon compte? 



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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 65 

LA MARQUISE. 

Précisément. Est-ce que vous niez? 

LE COMTE. 

C'est un conte à dormir debout. 

è 

LA MARQUISE. 

Il est fâcheux qu'on vous ait vu très-distinctement 
au spectacle avec un certain chapeau rose à fleurs, 
comme il n'en fleurit qu'i l'Opéra. Vous êtes dans les 
chœurs, mon voisin; cela est connu de tout le monde. 

LE COMTE. 

Gomme votre mariage avec M. Camus* 

LA MARQUISE. 

Vous y revenez? Eh bien ! pourquoi pas? M. Camus 
est un fort honnête homme ; il est plusieurs fois million- 
naire; son âge, bien qu^assez respectable, est juste à 
point pour un mari. Je suis veuve, et il est garçon ; il 
est très-bien quand il a des gants. 

LE COMTE. 

Et un bonnet de nuit : cela doit lui aller. 

LA MARQUISE. 

Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plaît I Est-ce 
qu'on parle de choses pareilles ? 

LE COMTE. 

Dame 1 à quelqu'un qui peut les voir. 

LA MARQUISE. 

Ce sont apparemment ces demoiselles qui vous ap- 
prennent ces jolies façons-là. 

LE COMTE, Be levant et prenant son chapeau. 

Tenez, marquise, je vous dis adieu. Vous me feriez 
dire quelque sottise. 

6. 

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66 IL FAUT QU'UNE PORTE 

LÂMAHQUISE.. 

Quel excès de délicatesse ! 

LE COMTE. 

Non,. mais, en vérité, vous êtes trop cruelle! C'est 
bien assez de défendre qu'on vous aime, sans m'accu- 
ser d'aimer ailleurs. 

LA MARQUISE. 

De mieux en mieux. Quel ton tragique 1 Moi, je vous 
ai défendu de m'aimer? 

LE COMTE. 

Certainement, — de vous en parler, du moins. 

LA MARQUISE. 

Eh bien I je vous le permets ; voyons votre éloquence. 

LE COMTE. 

Si vous le disiez sérieusement.. . 

LA MARQUISE. 

Que vous importe! pourvu que je le dise. 

LE COMTE. 

C'est que, tout en riant, il pourrait bien y avoir quel- 
qu'un ici qui courût des risques. 

LA MARQUISE. 

Oh I oh ! de grands périls. Monsieur? 

LE COMTE. 

Peut-être, Madame; mais, par malheur, le danger 
ne serait que pour moi. 

LA MARQUISE. 

Quand on a peur, on ne. fait pas le brave. Eh bien I 
voyons. Vous ne dites rien? Vous me menacez, je 
m'expose, et vous ne bougez pas ? Je m'attendais à vous 
voir au moins vous précipiter à mes pieds comme Ro- 



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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 67 

drigue, ou M. Camus lui-même. Il y serait déjà, à 
votre place. 

LE COMTE. 

Gela vous divertit donc beaucoup de vous moquer 
du pauvre monde? 

LA MARQUISE. 

Et vous, cela vous surprend donc bien qu'on ose vous 
braver en face? 

LE COMTE. 

ÎPrenez garde! Si vous êtes brave, j'ai été hussard, 
moi. Madame, je suis bien aise de vous le dire, et il n'y 
a pas encore si longtemps. 

LA MARQUISE. 

Vraiment ! Eh bien ! à la bonne heure. Une déclara- 
tion de hussard, cela doit être curieux ; je n*ai jamais 
vu cela de ma vie. Voulez- vous que j'appelle ma femme 
de chambre? Je suppose qu'elle saura vous répondre. 
Vous me donnerez une représentation. 
On entend la sonnette. 

LE COMTE. 

Encore cette sonnerie ! Adieu donc, marquise. Je ne 
vous en tiens pas quitte, au moins. 
Il ouvre la porte. 

LA MARQUISE. 

A ce soir, toujours, n'est-ce pas ? Mais qu'est-ce donc 
que ce bruit que j'entends ? 

LE COMTE, regardant à la fenêtre. 

C'est le temps qui vient de changer. Il pleut et il 
grêle à faire plaisir. On vous apporte un troisième bon- 
net, et je crains bien qu'il n'y ait un rhume dedans. 



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68 IL FAtJT QU'UNE PORTE 

LA MARQUISE. 

Mais ce tapage-là, est-ce que c'est le tonnerre? en 
plein mois de janvier I Et les almanachs? 

LE COMTE. 

Non; c'est seulement un ouragan, une espèce de 
trombe qui passe. 

LA MARQUISE. 

C'est effrayant. Mais fermez donc la porte ; vous ne 
pouvez pas sortir de ce temps-là. Qu'est-ce qui peut 
produire une chose pareille ? 

LE COMTE, fermant la porte. 

Madame, c'est la colère céleste qui châtie les car- 
reaux de vitre, les parapluies, les mollets des dames et 
les tuyaux de cheminée. 

LA MARQUISE. 

Et mes chevaux qui sont sortis I 

LE COMTE. 

Il n'y a pas de danger pour eux, s'il ne leur tombe 
rien sur la tète. 

LA MARQUISE. 

Plaisantez donc à votre tour! Je suis très-propre, 
moi. Monsieur, je n'aime pas à crotter mes chevaux. 
C'est inconcevable I Tout à l'heure il faisait le plus beau 
ciel du monde. 

LE COMTE. 

Vous pouvez bien compter, par exemple, qu'avec 
cette grêle vous n'aurez personne. Voilà un jour de 
moins parmi vos jours. 

LA MARQUISE. 

Non pas, puisque vous êtes venu. Posez donc votre 
chapeau, qui m'impatiente. 

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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 69 

LE COMTE. 

Un compliment, Madame I Prenez garde. Vous qui 
faites profession de les haïr, on pourrait prendre les 
vôtres pour la vérité. 

LA MARQUISE. 

Mais je vous le dis et c'est très-vrai. Vous me faites 
grand plaisir en venant me voir. 

LE COMTE, se rasseyant près de la marquise^ 
Alors laissez-moi vous aimer. 

LA MARQUISE. 

Mais je vous le dis aussi, je le veux bien; cela ne me 
fâche pas le moins du monde. 

LE COMTE. 

Alors laissez-moi vous en parler. 

LA MARQUISE. 

A la hussarde, n'est-il pas vrai? 

LE COMTE. 

Non, Madame; soyez convaincue qu'à défaut de 
cœur, j'ai assez de bon sens pour vous respecter. Mais 
il me semble qu'on a bien le droit, sans offenser une 
personne qu'on respecte... 

LA MARQUISE. 

D'attendre que la pluie soit passée, n'est-ce pas? 
Vous êtes entré ici tout à l'heure sans savoir pourquoi, 
vous l'avez dit vous-même ; vous étiez ennuyé, vous 
ne saviez que faire, vous pouviez même passer pour 
assez grognon. Si vous aviez trouvé ici trois personnes, 
les premières venues, là, au coin du feu, vous parle- 
riez, à l'heure qu'il est, littérature ou chemins de fer, 
après quoi vous iriez dîner. C'est donc parce que je me 



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70 IL FAUT QU'UNE PORTE 

<«nis trouvée seule que vous vous croyez tout à coup 
obligé, oui, obligé, pour votre honneur, de me faire 
cette même cour, cette éternelle, insupportable cour, 
qui est une chose si inutile, si ridicule, si rebattue. 
Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il arrive ici 
une visite, vous allez peut-être avoir de l'esprit; mais 
je suis seule, vous voilà plus banal qu'un vieux cou- 
plet de vaudeville; et vite, vous abordez votre thème, 
et si je voulais vous écouter, vous m'exhiberiez une 
déclaration, vous me réciteriez votre amour. Savez- 
vous de quoi les hommes ont l'air en pareil cas ? De 
ces pauvres auteurs siffles qui ont toujours un manus- 
crit dans leur poche, quelque tragédie inédite et injoua- 
ble, et qui vous tirent cela pour vous en assommer, dès 
que vous êtes seul un quart d'heure avec eux. 

LE COMTE. 

Ainsi, vous me dites que je ne vous déplais pas, je 
vous réponds que je vous aime, et puis c'est tout, %. 
votre avis. 

LA MARQUISE. 

Vous ne m'aimez pas plus que le Grand Turc. 

LE COMTE. 

Oh! par exemple, c'est trop fort. Écoutez-moi un 
seul instant, et si vous ne me croyez pas sincère... 

LA MARQUISE. 

Non, non, et non! mon Dieul croyez-vous que je ne 
sache pas ce que vous pourriez me dire? J'ai très-bonne 
opinion de vos études; mais, parce que vous avez de 
l'éducation, pensez-vous que je n'aie rien lu? Tenez, 
je connaissais un homme d'esprit qui avait acheté, je 

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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 7i 

ne sais où, une collection de cinquante lettres, assez 
bien faites, très-proprement écrites, des lettres d*amour 
bien entendu. Ces cinquante lettres étaient graduées 
de façon à composer une sorte de petit roman, où tou- 
tes les situations étaient prévues. Il y en avait pour les 
déclarations, pour les dépits, pour les espérances, pour 
les moments d'hypocrisie où Ton se rabat sur Tamitié, 
pour les brouilles, pour les désespoirs, pour les instants 
de jalousie, pour la mauvaise humeur, même pour les 
jours de pluie comme aujourd'hui. J'ai lu ces lettres. 
L'auteur prétendait, dans une sorte de préface, en avoir 
fait usage pour lui-même, et n'avoir jamais trouvé une 
femme qui résistât plus tard que le trente-troisième nu- 
méro. Eh bien! j'ai résisté, moi, à toute la collection. Je 
vous demande si j'ai delà littérature, et si vous pourriez 
vous flatter de m'apprendre quelque chose de nouveau. 

LE COMTE. 

Vous êtes bien blasée, marquise. 

LA MARQUISE. 

Des injures ? J'aime mieux cela ; c'est moins fade que 
ces sucreries. 

LE COMTE. 

Oui, en vérité, vous êtes bien blasée. 

LA MARQUISE. 

Vous le croyez? Eh bien ! pas du tout. 

LE COMTE. 

Gomme une vieille Anglaise, mère de quatorze en* 
fants. 

LA MARQUISE. 

Gomme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous 



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72 IL FAUT QU'UNE PORTE 

VOUS figurez donc que c'est une science bien profonde 
que de vous savoir tous par cœur? Mais il n'y a pas 
besoia d'étudier pour apprendre ; il n'y a qu'à vous 
laisser faire. Réfléchissez; c'est un calcul bien simple. 
Les hommes assez braves pour respecter nos pauvres 
oreilles, et pour ne pas tomber dans la sucrerie, sont 
extrêmement rares. D'un autre côté, il n'est pas contes- 
table que, dans ces tristes instants où vous tâchez de 
mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez 
tous comme des capucins de cartes. Heureusement 
pour nous, la justice du ciel n'a pas mis à votre dispo- 
sition un vocabulaire très-varié. Vous n'avez tous, 
comme on dit, qu'une chanson, en sorte que le seul 
fait d'entendre les mêmes' phrases, la seule répétition 
des mêmes mots, des mêmes gestes apprêtés, des 
mêmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures 
diverses qui peuvent être plus ou moins bien par elles- 
mêmes, mais qui prennent toutes, dans ces moments 
funestes, la même physionomie humblement conqué- 
rante, cela nous sauve par l'envie de rire, ou du moins 
par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais 
la préserver de ces entreprises qu'on appelle dange- 
reuses, je me garderais bien de lui défendre d'écouter 
les pastorales de ses valseurs. Je lui dirais seulement : 
N'en écoute pas un seul, écoute-les tous; ne ferme pas 
le livre et ne marque pas la page ; laisse-le ouvert, 
laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries. 
Si, par malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends 
pas, attends seulement ; il en viendra un autre tout pa- 
reil qui te dégoûtera de tous les deux. Tu as quinze 



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SOJT OUVERTE OU FERMÉE. , 73 

ans, je suppose; eh bien, mon enfant, cela ira ainsi jus- 
qu'à trente, et ce sera toujours la même chose. Voilà 
mon histoire et ma science ; appelez-vous cela ôti'e 
blasée? 

LE COMTE. 

Horriblement, si ce que vous dites est vrai ; et cela 
me semble si peu naturel, que le doute pourrait être 
permis. 

LA MARQUISE. 

Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou 
non? 

LE COMTE. 

Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi! à votre 
âge, vous méprisez l'amour? Les paroles d'un homme 
qui vous aime vous font l'effet d'un méchant roman? 
Ses regards, ses gestes, se§ sentiments vous semblent 
une comédie? Vous vous piquez de dire vrai, et vous 
ne voyez que mensonge dans les autres? Mais d'où Be- 
venez-vous donc, marquise ? Qu*est-ce qui vous a donné 
ces maximes-là? 

LA MARQUISE.^ 

Je reviens de loin, mon voisin* 

LE COMTE. 

Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles 
savent toute chose au monde; elles ne savent rien du 
tout. Je vous le demande à vous-même, quelle expé- 
rience pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur qui, à 
l'auberge, avait vu une femme rousse, et qui écrivait 
sur son journal i « Les femmes sont rousses dans ce 
pays-ci. » 

COMÉDIES, ut. 



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74 IL FAUT QU'UNE PORTÇ 

LA MARQUISE. 

Je VOUS avais prié de mettre une bûche au feu. 

LE COMTE, mettant la bûche. 

Être prude, cela se conçoit : dire non, se boucher les 
oreilles, haïrramour, cela se peut; mais le nier, quelle 
plaisanterie ! Vous découragez un pauvre diableen lui 
disant : Je sais ce que vous allez me dire. Mais n'est-il 
pas en droit de vous répondre : Oui, Madame, vous le 
savez peut-être; et moi aussi, je sais ce qu'on dit quand 
on aime, mais je l'oublie en vous parlant ! Rien n'est 
nouveau sous le soleil ; mais je dis à mon tour : Qu'est- 
ce que cela prouve? 

LA MARQUISE. 

A la bonne heure, au moins ! vous parlez très bien ; à 
peu de chose près, c'est comme un livre. 

LE COMTE. 

Oui, je parle, et je vous assure que si vous êtes telle 
qu'il vous plaît de le paraître, je vous plains très sincè- 
irement. 

-* LA MARQUISF*. 

A votre aise ; faites comme chez vous. 

LE COMTE. 

11 n'y a rien là qui puisse vous blesser. Si vous avez 
le droit de nous attaquer, n'avons-nous pas raison de 
nous défendre? Quand vous nous comparez à des au- 
teurs siffles, quel reproche croyez-vous nous faire ? 
Ehl mon Dieul si l'amour est une comédie 

LA MARQUISE. 

, Le feu ne va pas; la bûche est de travers. 

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SOIT OUVERTE OU FERMÉE; 75 

LE COMTE, arrangeant le feu. 

Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille 
comme le monde, sifflée ou non, est, au bout du 
compte, ce qu'on a encore trouvé de moins mauvais. 
Les rôles sont rebattus, j'y consens; mais, si la pièce 
ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par cœur ; 
— et je me trompe en disant qu'elle est vieille. Est-ce 
être vieux que d'être immortel? 

LA MARQUISE. 

Monsieur, voilà de la poésie. 

LE COMTE. 

Non, Madame; mais ces fadaises, ces balivernes qui 
vous ennuient, ces compliments, ces déclarations, tout 
ce radotage, sont de très bonnes anciennes choses, 
convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules parfois, 
mais qui en accompagnent une autre, laquelle est tou- 
jours jeune. 

LA MARQUISE. 

Vous vous embrouillez; qu'est-ce qui est toujours 
vieux, et qu'est-ce qui est toujours jeune? 

LE COMTE. 

L'amour. 

LA MARQUISE. 

Monsieur, voilà de l'éloquence. 

LE COMTE. 

Non, Madame; je veux dire ceci : que l'amour est 
immortellement jeune, et que les façons de l'exprimer 
sont et demeureront éternellement vieilles. Les formes 
usées, les redites, ces lambeaux de romans qui vous 
sortent du cœur on ne sait pas pourquoi, tout cet en- 



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76 IL FAUT QU'UNE PORTE 

tourage, tout cet attirail, c'est un cortège de vieux 
chambellans, de vieux diplomates, de vieux ministres, 
c'est le caquet de l'antichambre d'un roi ; tout cela 
passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort, 
vive l'amour ! 

LA MARQUISE. 

L'amour? 

LE COMTE. 

L'amour. Et quand même" on ne ferait que s'imagi- 
ner... 

LA MARQUISE. 

Donnez-moi l'écran qui est là. 

LE COMTE. 

Celui-là? 

LA MARQUISE. 

Non, celui de taffetas; voilà votre feu qui m'aveugle. 

LE COMTE, donnant Técran à la marquise. 

Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime, 
est-ce que ce n'est pas une chose charmante? 

LA MARQUISE. 

Mais je vous dis, c'est toujours la môme chose. 

LE COMTE. 

Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que 
voulez-vous donc qu'on invente? Il faut apparemment 
qu!on vous aime en hébreu. Cette Vénus qui est là sur 
votre pendule, c'est aussi toujours la même chose ; en 
est-elle moins belle, s'il vous plaît? Si vous ressemblez 
à votre grand mère, est-ce que vous en êtes moins jolie? 

LA MARQUISE. 

Bon, voilà le refrain : jolie. Donnez-moi le coussin 
qui est près de vous. 



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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 77 

LE COMTE, prenant le coussin et le tenant à la main. 
Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée 
et admirée, cela ne Tennuie pas du tout. Si le beau 
corps trouvé à Milo a jamais eu un modèle vivant, assu- 
rément cette grande gaillarde a eu plus d'amoureux 
qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laissé aimer comme 
une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie 
et Manon Lescaut. 

LA MARQUISE. 

Monsieur, voilà de la mythologie. 

LE COMTE, tenant toujours le coussin. 

Non, Madame; je ne puis dire combien cette indiffé- 
rence à la mode, cette froideur qui raille et dédaigne, 
cet air d'expérience qui réduit tout à rien, me font 
peine à voir à une jeune femme. Vous n'êtes pas la pre- 
mière chez qui je les rencontre; c'est une maladie qui 
court les salons. On se détourne, on bâille, comme vous 
en ce moment, on dit qu'on ne veut pas entendre par- 
ler d'amour. Alors, pourquoi mettez-vous de la den- 
telle? Qu'est-ce que ce pompon-là fait sur votre tête? 

LA MARQUISE. 

Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main? Je 
vous l'avais demandé pour le mettre sous mes pieds. 

LE COMTE. 

Eh bien 1 l'y voilà, et moi aussi; et je vous ferai une 
déclaration, bon gré, mal gré, vieille comme les rues et 
bête comme une oie ; car je suis furieux contre 
vous. 

Il pose le coussin à terre devant la marquise, et se met à ge- 
noux dessus. 

7. 

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78 IL FAUT QU'UNE PORTE 

LA MARQUISE. 

Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là, s'il 
vous plaît? 

LE COMTE. 

Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez. 

LA MARQUISE. 

Vous ne voulez pas vous lever? 

LE COMTE. 

Non, non, et non I comme vous le disiez tout à 
l'heure, à moins que vous ne consentiez à m'entendre. 

LA MARQUISE. 

J'ai bien l'honneur de vous saluer. 
Elle se lève. 

LE COMTE, toujours à genoux. 

Marquise, au nom du ciel I cela est trop cruel. Vous 
me rendrez fou, vous me désespérez. 

LA MARQUISE. 

Gela vous passera au Café de Paris. 
LE COMTE, de même. 

Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'âme. Je con- 
viendrai, tant que vous voudrez, que j'étais entré ici 
sans dessein; je ne comptais que vous voir en passant, 
témoin cette porte que j'ai ouverte trois fois pour m'en 
aller. La conversation que nous venons d'avoir, vos 
railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus 
loin qu'il ne fallait peut-être ; mai^ ce n'est pas d'au- 
jourd'hui seulement, c'est du premier jour où je vous 
ai vue, que je vous aime, que je vous adore... Je n'exa- 
gère pas en m'exprimant ainsi ;... oui, depuis plus d'un 
an, je vous adore, je ne songe... 



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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. * 70 

- LA MARQUISE. 

Adieu. 

La marquise sort et laisse la porte ouverte. 

LE COMTE, demeure seul, reste un moment encore à genoux, puis 
il se lève et dit : 
C'est la vérité que cette porte est glaciale. 

Il va pour sortir et voit la marquise. 
LE COMTE. 

Ah I marquise, vous vous moquez de moi. 

LA MARQUISE, appuyée sur la porte entr'ouverte. 
Vous voilà debout ? 

LE COMTE. 

Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir. 

LA MARQUISE. 

Venez ce soir au bal, je vous garde une valse. 

LE COMTE. 

Jamais, jamais je ne vous reverrai I je suis au déses- 
poir, je suis perdu. 

LA MARQUISE. 

Qu'avez-vous? 

LE COMTE. 

Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je 
vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré au monde... 

LA MARQUISE. 

Adieu. 

Elle veut sortir. 

LE COMTE. 

C'est moi qui sors, Madame ; restez, je vous en sup- 
plie. Ah! je sens combien je vais souffrir I 
LA MARQUISE, d'un ton sérieux. 
Mais, enfin, Monsieur, qu'est-ce que vous me voulez? 

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80 IL FAUT QU'UNE PORTE 

LE COMTE. 

Mais, Madame, je veux,... je désirerais... 

LA MARQUISE. 

Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imagi- 
nez-vous que je vais être votre maîtresse, et hé- 
riter de vos chapeaux roses? Je vous préviens qu'une 
pareille idée fait plus que me déplaire, elle me ré- 
volte. 

LE COMTE. 

Vous, marquise! grand Dieu! s'il était possible, ce 
serait ma vie entière que je mettrais à vos pieds; ce 
serait mon nom, mes biens, mon honneur même que 
je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un seul 
instant, je ne dis pas seulement avec ces créatures dont 
vous ne parlez que pour me chagriner, mais avec au- 
cunefemme au monde ! L'avez-vous bien pu supposer? 
me croyez-vous si dépourvu de sens? mon étourderie 
ou ma déraison a-t-elle donc été si loin que de vous 
faire douter de mon respect? Vous qui me disiez tantôt 
que vous aviez quelque plaisir à me voir, peut-être 
quelque amitié pour moi (n'est-il pas vrai, marquise?), 
pouvez-vous penser qu'un homme ainsi distingué par 
vous, que vous avez pu trouver digne d'une si précieuse, 
d'une si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous 
valez? Suis-je donc aveugle ou insensé? Vous, ma 
maîtresse ! non pas, mais ma femme ! 

LA MARQUISE. 

Ah ! — Eh bien I si vous m'aviez dit cela en arrivant, 
nous ne nous serions pas disputés. — Ainsi, vous vou- 
lez m'épouser? 



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SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 81 

LE COMTE. 

Mais certainement, j'en meurs d'envie ; je n'ai jamais 
osé VOUS le dire, mais je ne pense pas à autre chose 
depuis un an ; je donnerais mon sang pour qu'il me fût 
permis d'avoir la plus légère espérance. 

LA MARQUISE. 

Attendez donc, vous êtes plus riche que moi. 

LE COMTE. 

Oh! mon Dieu ! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela 
vous fait? Je vous en supplie, ne parlons pas de ces 
choses-là ! Votre sourire, en ce moment, me fait frémir 
d'espoir et de crainte. Un mot par grâce! ma vie est 
dans vos mains. 

LA MARQUISE. 

Je vais vous dire deux proverbes : le premier, c'est 
qu'il n'y a rien de tel que de s'entendre. Par consé- 
quent, nous causerons de ceci. 

LE COMTE. 

Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas? 

LA MARQUISE. 

Mais non. Voici mon second proverbe : c'est qu'il 
faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Or, voilà 
trois quarts d'heure que celle-ci, grâce à vous, n'est ni 
l'un ni l'autre, et cette chambre est parfaitement gelée. 
Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras 
pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous irez 
chez Fossin. 

LE COMTE. 

Chez Fossin, Madame ? pourquoi faire? 



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82 IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. 
LA MABQUISE. 

Ma bague. 

LE COMTE. 

Ahl c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien! votre 
bague, marquise. 

LÀ MARQUISE. 

Marquise, dites-vous? Eh bien ! à ma bague, il y a 
justement sur le chaton une petite couronne de mar- 
quise; et comme cela peut servir de cachet... Dites 
donc, comte, qu'en pensez-vous? Il faudra peut-être 
ôter les fleurons? Allons, je vais mettre un chapeau. 

LE COMTE. 

Vous me comblez de joie!.. . comment vous expri- 
mer... 

LA MARQUISE. 

Mais fermez donc cette malheureuse porte! cette 
chambre ne sera plus habitable. 



FIN DE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OLWERTE OU FERMÉE. 



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LOUISON 

COMÉDIE EX DEUX ACTES 
1849 



A MADEMOISELLE ANAIS 



RONDEAU 

Que rien ne puisse en liberté 
Passer sous le sacré portique 
Sans être quelque peu heurté 
Par les bornes de la critique, 
C'est un axiome authentique. 

Pourquoi tant de sévérité ? 
Grétry disait avec gaîté : 
« J'aime mieux un peu de musique 
Que rien. » 

A ma Louison ce mot s'applique. 
Sur le théâtre elle a jeté 
Son petit bouquet poétique. 
Pourvu que vous l'ayez porté, 
Le reste est moins, en vérité, 
Que rien. 



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LOUISON 



PERSOiNNAGES : 

LE DUC. 

BERTHAUD. 

LA MARÉCHALE. 

LA DUCHESSE. 

LISETTE. 

Valets, une FEMHii:. 

CkMtumes du temps de Louis XVI. 



ACTE PREMIER 



SCENE PREMIERE 

LISETTE, seule. 

Me voilà bien chanceuse ; il n'en faut plus qu'autant. 
Le sort est, quand il veut, bien impatientant. 
Que les honnêtes gens se mettent à ma place, 
Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse. 
Voici tantôt vingt ans que je vivais chez nous ; 
Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux. 
J'avais pour précepteur le curé du village ; 
J'appris ce qu'il savait, môme un peu davantage. 
Je vivais sur parole, et je trouvais moyen 
D'avoir des amoureux sans qu'il m'en coûtât rien 4 
Mon père était fermier; j'étais sa ménagère. 
Je courais la maison, toujours brave et légère. 



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ACTE I, SCÈNE I. 85 

Et j'aurais de grand cœur, pour obliger nos gens, 

Mené les vaches paître, ou les dindons aux champs. 

Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche, 

Un paquet sous les bras, dix écus dans ma poche^ 

On me promet, for tune et la fleur des maris, 

On m'expédie en poste, et je suis à Paris. 

Aussitôt, de paniers largement affublée. 

De taffetas vêtue et de poudre aveuglée. 

On m'apprend que je suis gouvernante céans. 

Gouvernante de quoi? monsieur n'a pas d'enfants. 

Il en fera plus tard. — On meuble une chambrette ; 

On me dit : Désormais, tu t'appelles Lisette. 

J'y consens, et mon rôle est de régner en paix 

Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais . 

Jusque-là mon destin ne faisait pas grand'peine. 

La maréchale m'aime; au fait, c'est ma marraine. 

Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent. 

Mais monseigneur le duc alors était absent; 

Où? je ne sais pas trop, à la noce, à la guerre. 

Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait guère, 

Il écrit qu'il revient, il arrive, et, ma foi, 

Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi. 

Je vous demande un peu quelle étrange folie ! 

Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie. 

Elle l'aime, Dieu sait ! et ce libertin-là 

Ne peut pas bonnement s'en tenir à cela ; 

11 m'écrit des poulets, me conte des fredaines, 

Me donne des rubans, des nœuds et des mitaines; 

Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu'à présent, 

Du brillant que voici veut me faire présent. 

Un diamant, à moi 1 la chose est assez claire. 

Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire? 

Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter. 

Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter. 

Voyons, me fâcherai-je? — 11 n'est pas très commode 

De les heurter de front, ces tyrans à la mode, 

COMÉDIES. III. C^^nin]o 

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86 LOUISON. 

Et la prison est là, pour un oui, pour un non, 

Quand sur un talon rouge on glisse à Trianon. 

Faut-il être sincère et tout dire à madame ? 

C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'âme, 

Troubler une maison, peut-être pour toujours, 

Et pour un pur caprice en chasser les amours. 

Vaut-il pas mieux agir en personne discrète, 

Et garder dans le cœur cette injure secrète ? 

Oui, c'est le plus prudent. — Ah I que j'ai de souci! 

€e brillant est gentil... et monseigneur aussi. 

Je vais lui renvoyer sa bague à l'instant môme. 

Ici, dans ce papier. — Ma foi, tant pis s'il m'aime! 



SCÈNE II 
LISETTE, LE DUC. 

LE DUC, à part. 

Personne encore ici? — L'on va souper, je croi. 
C'est Lisette. — Elle écrit. Bon ! c'est sans doute à moi. 
Les femmes ont vraiment un instinct que j'admire, 
D'écrire bravement ce qu'elles n'osent dire. 
Tu te défends, ma belle ? Oh ! j'en triompherai ! 
J'en ai fait la gageure, et je la gagnerai. 

Haut. 
Le souper est-il prêt? Bonsoir, belle Lisette. 

LISETTE, se levant. 

Monseigneur... 

LE DCC. 

Qu'as-tu donc? Tu semblés inquiète, 
Troublée, oui, sur l'honneur. Qu'est-ce? quoi? tu rêvais. 
Et que faisais-tu là ? 

USETTE. 

Monseigneur, j'écrivais. 



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ACTE I, SCÈNE IL 87 

LE DOC. 

A qui donc, par hasard? à quelque amant, petite? 

LISETTE, 

A vous-même; tenez. 

Elle lui donne la lettre et veut sortir. 

LE DUC. 

Et tu t'en vas si vite ? 
Non, parbleu! reste là. Que veut dire ceci? 
Que vois-je? Mon anneau que tu me rends ainsi ! 
Il lit. 
« Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez... » 

Oui, certes, je le dis, le fait est véritable. 
Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable ? 
Il lit. 

« Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien dif- 
ficile à croire, car, pour aimer une personne, il faut, j'ima- 
gine, commencer par la connaître, et, toute servante que je 
suis... » 

Servante! que dis-tu? Fi donc ! tu ne l'es point. 
Servante ! ce mot-là me choque au dernier point. 

Il lit. 

« Toute servante que je suis, vous me connaissez assuré- 
ment bien peu si vous me croyez intéressée, et si vous avez 
pensé, Monseigneur, qu'on pouvait payer un amour qui 
refuse de se donner. » 

Qu'est-ce à dire, payer? Moi, te payer, ma belle? 
Quoi, pour un simple anneau, pour une bagatelle, 
Pour un hochet d'enfant qui plaît à voir briller. 
Tu me crois assez sot pour vouloir te payer? 
Si tel était mon but, si j'osais l'entreprendre. 
Si l'amour de Lisette était jamais à vendre. 
Pour payer dignement de semblables appas, 
Mes biens y passeraient et n'y suffiraient pas. 



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88 LOUISON. 

Est-ce donc une offense à la personne aimée, 

Et s'en doit-elle au fond croire moins estimée, 

Si Ton veut la parer, sans pouvoir l'embellir, 

D'un pauvre diamant que ses yeux font pâlir? 

Gomment! mettre une bague aux plus beaux doigts du monde, 

Il lui remet la bague au doigt. 

Poser quelques bijoux sur cette épaule ronde. 

Sur ce cœur qui palpite un céladon changeant, 

Serrer ce petit pied dans un réseau d'argent, 

Entourer la beauté, dans sa fleur et sa grâce. 

Des prestiges de l'art qu'elle égale et surpasse, 

Ce serait donc, ma chère, un grand crime à tes yeux? 

Payer! efface donc; ce mot est odieux. 

Oublions ce billet, n'y songeons, plus, Lisette. 

On paye un intendant, un rustre, une grisette ; 

Mais, dans ce monde-ci, je ne sais pas encor 

Qu'on se soit avisé de payer un trésor. 

Et ton cœur est sans prix, quand tu serais moins belle. 

LISETTE. 

Mais, Monseigneur, pourtant... 

LE DUC. 

Fi ! tu fais la cruelle. 
On ouvre ia porte du fond. 

Deux mots : — on va souper; les gens ouvrent déjà. 

Écoute : — nous allons au bal de l'Opéra ; 

Mais je reviendrai seul, et, grâce à la cohue, 

A peine entré, je sors et regagne la rue. 

Tu seras seule aussi, mes laquais ne voient rien ; 

Accorde-moi, de grâce, un moment d'entretien. 

Un seul instant, pour moi, Lisette, et pour toi>môme. 

Ce n'est pas un amant, c'est un ami qui t'aime, 

Songes-y. 

LISETTE. 

Mais vraiment.., 

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ACTE I, SCÈNE III. 89 

LE DUC. 

Je comprends ton souci. 
Je voudrais de grand cœur te voir ailleurs qu'ici, 
Et, dans quelque retraite aux bavards inconnue, 
Tu me rendrais bien mieux ma liberté perdue. 
Ce n*est assurément mon goût ni ma façon 
De donner au plaisir cet air de trahison. 
Mais, dans ce triste hôtel toujours emprisonnée, 
Tu n'en saurais sortir sans être soupçonnée. 
Chez moi, seuls, en secret, nous trompons tous les yeux. 
A quatre pas d'ici nous serions odieux. 
Telle est la loi du monde ; il en faut être esclave. 
Facile à qui s'en rit, sévère à qui le brave, 
Débonnaire et terrible j il ne compte pour rien 
Qu'on se moque de lui, si l'on s'en moque bien. 
Tout s'excuse ici-bas, hormis la maladresse. 
Bonsoir, Louison. 



SCÈNE III 

LISETTE, seule. 

Bonsoir I Quelle étrange faiblesse! 
Il me trompe, il me raille, il ment comme un païen ; 
Comment arrive-t-il que je ne dise rien? 
Nous serons seuls, dit-il. Que c'est d'une belle âme 
D'aller chez le voisin pour y laisser sa femme. 
Et revenir gaîment sur la pointe du pié. 
Sitôt que dans la foule il se croit oublié 1 
Ah! quand j'étais Louison avant d'être Lisette, 
' Au lieu d'un pouf en l'air quand j'avais ma cornette. 
Si j'avais rencontré ces diseurs de grands mots, - 
Je leur aurais au nez jeté mes deux sabots. 
— Mais, avec tout cela, je n'ai su que répondre. 
Que faire s'il revient? Le laisser se morfondre? 

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90 " LOUISON. 

M'enfermer dans ma chambre et sous deux bonsi verrous. 
Ouais! il faut y songer; monseigneur n*est pas doux. 
Avec ses airs badins et sa cajolerie, 
Je ne sais trop comment il prend la raillerie. 
Ne faut-il pas plutôt l'attendre bravement, 
Lui donner mes raisons, l'écouter un moment? 
N'est-il donc pas possible? Ah! Louison, malheureuse! 
Est-ce qu'un grand seigneur va te rendre amoureuse? 
Est-ce que?... Qui vient là? 



SCENE IV 

LISETTE, BERTHAUD. 

BERTHÂUD. 

C'est moi. 

LISETTE. 



BERTHAUD. 



Qui, toi? 

Berthaud. 



LISETTE. 

Berthaud? Que nous veux- tu? 

BERTHAUD. 

Moi? Rien. 

LISETTE. 

Tu n'es qu'un sot. 
On n'entre pas ainsi que l'on ne vous appelle. 

BERHBAUD. 

Oh ! mam'selle Louison, comme vous êtes belle ! 
Comme vous voilà propre et de bonne façon ! 

LISETTE. 

Que dis-tu donc, l'ami? — Je connais ce garçon. 

BERTHAUD. 

Quels beaux tire-bouchons vous avez aux oreilles! 
Quelle robe ! on dirait d'une ruche d'abeilles. 



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ACTE I, SCÈNE IV. 91 

LISETTE. 

Tu te nommes, dis-tu? 

BERTHAUD. 

Berthaud. Quel gros chignon ! 
Et ces souliers tout blancs, ça doit vous coûter bon ; 
Pas moins, vous devez bien être un brin empêtrée. 

LISETTE. 

M*as-tu de pied en cap assez considérée? 
Hé ! mais, c'est toi, Lucas ! 

BERTHAUD. 

Vous me reconnaissez? 

LISETTE. 

Oui certe ; et d'où viens-tu? 

BERTHAUD. 

Par ma foi, je ne sais. 

LISETTE. 

Bon! 

BERTHAUD. 

Pour venir ici, j'ai pris par tant de rues. 
J'en ai l'esprit tout bête et les jambes fourbues. 

LISETTE. * 

Assieds-toi. 

BERTHAUD. 

Que non pasl je suis bien trop courtois. 
Quand j'ai mon habit neuf, jamais je ne m'assois. 

LISETTE. 

Fort bien, cela pourrait gâter ta broderie. 

Tu n'es donc plus berger dans notre métairie? 

Mais tu viens du pays? Comment va-t-on chez nous? 

BERTHAUD. 

Je n'en sais rien non plus; moi, j'ai fait comme vous. 
Oh! je ne garde plus les vaches! — Au contraire. 
C'est Jean qui les conduit, et Suzon va les traire. 
Oh! ce n'est plus du tout comme de votre 'temps. 
C'est la grande Nanon qui fait de l'herbe aux champs ; 
Pierrot est sacristain, et Thomas fait la guerre ; 
Catherine est nourrice, et Nicole... 

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92 LOUISOi\. 

LISETTE. 

Et mon père? 

BERTHAOD. 

Votre père, pardine! il ne lui manque rien. 

On est sûr, celui-là, qu'il mange et qu'il dort bien. 

Ceux qui vivent chez lui n'ont pas la clavelée. 

LISETTE. 

Mais, toi, par quel hasard as-tu pris ta volée? 

BERTHAUD. 

Voyez- vous, quand j'ai vu que vous étiez ici, 

Et que votre départ vous avait réussi, 

Je me suis dit : Paris, ça n'est pas dans la lune. 

J'avais comme un instinct de faire ma fortune. 

Et puis je m'ennuyais avec mes animaux ; 

Et puis je vous aimais, pour tout dire en trois mots. 

LISETTE. 

Toi, Lucas? 

BERTHAUD. 

Moi, Lucas. En êtes-vous fâchée ? 
Un chien regarde bien... 

LISETTE. 

Non, non, j'en suis touchée. 
Tu te nommes Berthaud? d'où te vient ce nom-là? 

BERTHAUD. 

C'est mon nom de famille ; à Paris, il faut ça. 
Quand on va dans le monde... 

LISETTE. 

Et tu vis bien, j'espère? 

BERTHAUD. 

Vingt-six livres par mois, et presque rien à faire. • 
Quand on a de l'esprit, l'emploi ne manque pas. 

^ LISETTE. 

Sans doute; et ton chemin s'est donc fait à grands pas? 

BEnniAUD, 
Je crois bien, je suis clerc. 



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ACTE 1, SCÈNE IV. 93 



Non. 

Chez un procureur? 



LISETTE. 

Ah! ah! chez un notaire? 

BERTHAUD. 
LISETTE. 



BERTHAUD. 

Chez un apothicaire. 

LISETTE. 

Pesie ! voilà de quoi mettre en jeu tes talents. 

Eh bien ! monsieur Berthaud, que voulez- vous céans ! 

BERTHAUD. 

Ah! dame! en arrivant, j'avais bien une idée; 
J'ai l'imaginative un tant soit peu bridée : 
Je ne m'attendais pas à tous vos affîquets. 
Jarni! vos jupons courts étaient bien plus coquets ; 
Vous étiez bien plus leste, et bien plus féminine. 
On ne vous voit plus rien, qu*un peu dans la poitrine. 
Pourtant, malgré vos nœuds et vos mignons souliers, 
Je vous épouserais encor, si vous vouliez. 

LISETTE. 

Toi? 

BERTHAUD. 

Mon père est fermier, pas si gros que le vôtre ; 
Mais enfin, dans ce monde, on vit l'un portant l'autre. 

LISETTE. 

Tu croîs donc que ma main serait digne de toi? 

BERTHAUD. 

Dame ! si vous vouliez, ih ne tiendrait qu'à moi. 
Écoutez, puisqu'enfin la parole est lâchée, 
Et puisqu'à votre avis vous n'êtes point fâchée. 
Vous êtes bien gentille, on le sait, on voit clair; 
Mais, moi, je ne suis pas si laid que j'en ai l'air. 
Si la grosse Margot n'était point tant fautive. 
J'en aurais vu le tour, oui, sans crier qui vive, 
Et dans la rue aux Ours, où je loge à présent. 
On ne remarque pas que je sois déplaisant. 



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94 LOUISON. 

Je sais signer moi-môme, et je lis dans les livres. 
Je viens de vous conter que j'avais vingt-six livres, 
Mais il est des secrets qu'on peut vous confier ; 
Mon maître au jour de l'an va me gratifier. 
C'est déjà quelque chose. A présent, autre idée : 
Ma tante Labalue est presque décédée. , 

Elle a dans ses tiroirs, qu'il soit dit entre nous. 
Pour plus de cent écus en joyaux et bijoux. 
On ne sait pas les gains qu'elle amassait chez elle, 
Ni les bardes qu'elle a, sans compter sa vaisselle. 
Elle a mis trois quarts d'heure à faire un testament. 
Et j'hérite de tout universellement. 
Ça commence à sourire. Encore une autre histoire : 
Thomas donc est soldat, embarqué pour la gloire. 
Moi, j'aurais à sa place épousé Jeanneton ; 
Mais il ne lui faudrait qu'un coup de mousqueton. 
C'est mon cousin germain ; que le ciel le protège ! 
Ce métier-là, toujours, n'est pas blanc comme neige. 
Vous voyez que je suis un assez bon parti; 
Nous pourrions faire un couple un peu bien assorti. 
Contre la pharmacie avez-vous à reprendre ? 
On n'est point obligé d'y goûter pour en vendre. 
Mon pourparler vous semble un peu risible et sot, 
Vous avez l'esprit riche et vous visez de haut. 
Mais, voyez-vous, le tout est d'être ou de paraître. 
Vous portez du clinquant, mais c'est à votre maître. 
Que l'on vous remercie, il ne vous reste rien ; 
Moi, je n'ai qu'un habit, d'accord, mais c'est le' mien. 
J'ai lu dans les écrits de monsieur de Voltaire 
Que les mortels entre eux sont égaux sur la terre. 
Sur ce proverbe-là j'ai beaucoxip médité, 
Et j'ai vu de mes yeux que c'est la vérité. 
Il ne faut mépriser personne dans la vie. 
Car tout le monde peut mettre à la loterie . 
Ce grand homme l'a dit, c'est son opinion. 
Et c'est pourquoi, jarnil j'ai de l'ambition. 

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ACTE I, SCÈNE IV. 95 

LISETTE. 

Je t'écoute, Lucas; ta rhétorique est forte. 
Changeras-tu d'avis? 

BERTHAUD. 

Non, le diable m'emporte. 

LISETTE. 

Eh bien ! reste à l'hôtel, et ne t'éloigne pas. 
Observe monseigneur, et suis bien tous ses pas. 

BERTHAUD. 

Oui. 

LISETTE. 

Si tu le vois seul, mets-toi sur son passage. 

BERTHAUD . 

Bienl 

LISETTE. 

Dis-lui tes projets pour notre mariage . 

BERTHAUD. 

Bon! 

LISETTE. 

Dis-lui que c'est moi qui le prie instamment 
D'y prêter sa faveur et son consentement. 

BERTHAUD. 

Mais vous consentez donc? 

LISETTE. 

Sans doute. — Le temps presse ; 
Va-t*en. 

BERTHAUD. 

Vous consentez? 

LISETTE. 

On vient, c'est la duchesse ; 
Dépêche, — hors d'ici. 

BERTHAUD. 

Vous consentez, Louison ! 

LISETTE. 

Va, ne bavarde pas surtout dans la maison. 



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96 LOUISON. 



SCENE V 

LA MARÉCHALE, LE DUC, LA DUCHESSE, LISETTE, dans 

le fond. 
LE DUC. 

Vous ne venez donc pas à l'Opéra, ma chère? 

LÀ DUCHESSE. 

Non, Monsieur, pas ce soir. 

LE DUC. 

Pourquoi pas? 

LA DUCHESSE. 

Pourquoi faire? 

LE DUC. 

C'est une fête où va tout ce qui touche au roi. 

LA DUCHESSE. 

Une fête? pour qui? 

LE DUC. 

Pour nous. 

LA DUCHESSE. 

Non pas pour moi. 

LA MARÉCHALE. 

Vos querelles, mon fils, me font mourir de rire. 

A Lisette, qui veut sortir. 
Lisette, demeurez; j'ai deux motlà à vous dire. 

LE DUC. 

Riez, si vous voulez, Madame, à vous permis; 

Vous ne me ferez pas du tout changer d'avis. 

Non, je ne conçois pas, sur quoi que l'on se fonde, 

Cette obstination à s'exiler du monde, 

Cette rage de vivre au fond d'un vieil hôtel. 

De bouder le plaisir comme un péché mortel, 

Et de rester à coudre une tapisserie. 

Quand tout Paris se masque, et quand je vous en prie. 



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ACTE 1, SCÈNE V. »7 

LA DUCHESSE. 

Je ne veux rien qui soit contre votre désir ; 
Monsieur, je suis souffrante, et je ne puis sortir. 

LE DUC. 

Bon ! souffrante, c'est là votre excuse ordinaire. 

LA MARÉCHALE. 

Mais s'il est vrai, mon fils... 

LE DUC. 

Il n'en est rieu, ma mère. 
Souffrante ! voilà bien le grand mot féminin. 
Mais l'étiez- vous hier? le serez- vous demain? 
Non, vous Fêtes ce soir, et qu'avez-vous, de grâce? 
Un mal qui vous arrive aussi vite qu'il passe, 
Des vapeurs, sûrement. La belle invention! 

LA DUCHESSE. 

L'exigez -VOUS, Monsieur? J'obéis. 

LE DUC. 

Mon Dieu, non. 
Exiger ! — Obéir! — Le bon Dieu vous bénisse ! 
Dirait-on pas vraiment qu'on vous traîne au supplice? 

LA MARÉCHALE, au duc. 

Ne la chagrinez pas. — Pour l'égayer un peu, 
Nous ferons un piquet ce soir au coin du feu. 

LA DUCHESSE. 

Permettez-vous, Monsieur ? 

LE DUC. 

Certainement. 

A part. 
J'enrage. 
Voilà mes projets morts. Quel ennui ! Quel dommage ! 
Lisette, j'en suis sûr, en a le^cœur navré ; 
Mais, avant de sortir, je la retrouverai. 
Le dial)le est donc logé dans la tête des femmes? 

Haut. 
Allons ! j'irai doilc seul. — A votre jeu. Mesdames. 
Holà! Jasmin! Lafleur! Des cartes, des flambeaux! 

COMÉDIES. III. ' r^ ^ 1 

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98 LOUISON. 

Vite ! — Je vous souhaite un millier de capots, 
De pics et de repics, et de quintes majeures. 
Combien un si beau jeu doit abréger les heures ! 

LA MARÉCHALE. 

Un bon piquet, mon fils, n'est point à dédaigner; 
Le roi l-aime. 

LE DUC. 

Le roi... ferait mieux de régner. 

LA DUCHESSE. 

On joue aussi, Monsieur, quelquefois chez la reine. 

LE DUC 

Jouez donc. Mais, morbleu ! ce n'est guère la peine 

D'avoir un nom, du bien, de l'esprit et vingt ans, 

Et ce visage là, pour perdre ainsi son temps. 

Vraiment la patience en devient malaisée. 

Pourquoi donc, s'il vous plaît, vous avoir épousée ? 

Pourquoi donc ôtes-vous jeune et faile à ravir? 

A quoi bon tout cela, pour ne pas s'en servir? 

Que faites-vous d'avoir cent mille écus de rente. 

Et, comme Trissotin, un carrosse amarante. 

Et quatre grands chevaux qui se meurent d'ennui, 

Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd'hui? 

A quoi bon, dites-moi, cette taille élégante. 

Cet air et ce regard?... car vous seriez charmante 1 

Je suis votre mari, mais quand c'est arrivé. 

J'avais sur votre compte étrangement rêvé ; 

Oui, ne vous en déplaise, et je vous le confesse. 

Le feu roi dans sa cour montrait bien sa maîtresse. 

Et de ses courtisans un murmure flatteur 

Parfois, n'en doute/ pas, lui fit plaisir au cœur. 

Moi, duc, et votre époux, n'ai-je donc pu me croire. 

En vous montrant aussi, le droit d'en tirer gloire? 

Quand de m'appartenir vous m'avez fait l'honneur. 

Ne puis-je donc avoir l'orgueil de mon bonheur ? 

Vous étiez belle et noble, et je vous tiens pour telle. 

A quoi sert d'être noble, à quoi sert d'être belle. 



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ACTE I, SCÈNE VI. 99 

Si vous ne savez pas marcher avec fierté 

Et dans cette noblesse et dans cette beauté? 

Si vous ne savez pas monter dans votre chaise, 

Dans un panier doré vous étendre à votre aise, 

Et lorsque devant vous l'huissier crie un grand nom, 

Le bonnet sur l'oreille entrer à Trianon? 

Ma foi, je vous croyais d'un autre caractère ; 

Je croyais, sans déchoir, qu'on pouvait daigner plaire ; 

Je vous jugeais moins sage, et ne m'attendais pas 

Qu'en me donnant la main, vous compteriez vos pas. 

Je m'en vais me vêtir ; adieu. 

A sa mère. 

Bonsoir, Madame. 



SCÈNE VI 

LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LISETTE. 

L\ MARÉCHALE. 

Lucile, vous souffrez. 

LA DUCHESSE. 

Jusques au fond de l'âme. 

LA MARÉCHALE. 

Qu'avez- VOUS, dites-moi? 

LA DUCHESSE. 

Je suis triste à mourir. 

LA MARÉCHALE. 

On vous tourmente un peu. 

LA DUCHESSE. 

Je devrais obéir. 
Je devrais, — pardonnez, — je ne sais pas moi-même. 

LA MARÉCHALE. 

Lisette, laissez-nous. 

LISETTE, en sortant. 

Mon Dieu, comme elle l'aime ! 



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- iOO LOUISON. 



SCENE VII 

LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE. 

LA MARÉCHALE. 

Quoi! VOUS prenez au grave un propos si léger? 
Faites- vous un chagrin d'un ennui passager? 

LA DUCHESSE. 

Madame, il a raison. — J'ai tort, je suis coupable... 
Je devrais obéir,... et j'en suis incapable. 
Tout ce qu'il dit est vrai ; la faute en est à moi. 
Je le blesse, le fâche, et je ne sais pourquoi. 

LA MARÉCHALE. 

Vous sentez, dites-vous, qu'il faut qu'on obéisse. 
Et vous ne savez pas d'où vous vient un caprice? 

LA DUCHESSE. 

Non; lorsque mon cœur parle, il raisonne bien mal. 

Je ne sais quel effroi, quel sentiment fatal. 

Né de ce triste cœur ou d ins ma pauvre tête, 

Près de lui par moments me saisit et m'arrête. 

Je voudrais lui complaire et sortir avec lui. 

Songer à ma parure, oublier mon ennui, 

Puisqu'il le veut, enfin, essayer d'être belle, 

Et tout cela me cause une frayeur mortelle. 

Je sens trembler ma main quand je lui prends le bras... 

Quelqu'un est entre nous, que je ne connais pas. 

LA MARÉCHALE. 

Ma belle, y songez- vous? quelle est votre pensée? 
Parlez- vous, à votre, âge, en femme délaissée? 
Avez -vous un reproche à faire à votre époux? 
Qu'est-ce donc? 

LA DUCHESSE. 

Je ne sais. 

LA MAR<^:CHALE. 

Quelqu'un est entre vous? 



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ACTE I, SCÈNE VII. \0\ 

Une femme, à coup sûr; vous est-elle connue? 
Parlez. 

LÀ DUCHESSE. 

Je n'en sais rien, mais j'en suis convaincue. 

LA MARÉCBALE. 

Ainsi, pour quatre mots, vous vous désespérez, 

Et ce qui vous chagrine, au fond, vous l'ignorez. 

Dirait-on pas vraiment, à voir votre tristesse, 

Qu'un grand secret bien noir vous trouble et vous oppresse ? 

Et c'est un bal manqué qui produit tout cela ! 

J'en avais à vingt ans, de ces gros chagrins-là. 

Ne vous en plaignez pas ! Vos pleurs me font envie. , 

Quand vous saurez un jour ce que c'est que la vie. 

Ces pleurs, si doucement et si tôt répandus, 

Vous les regretterez, et n'en verserez plus. 

LA DUCHESSE. 

Oui, si cela vous plaît, vous en pouvez sourire ; 

Mais en sont-ils moins vrais. Madame, et peut-on dire. 

Quand la souffrance est là, qu'on souffre sans raison? 

LA MARÉCHALE. 

Tout aveu d'une peine aide à sa guérison. 
Laissez- vous être vraie, et sachons ce mystère. 

LA DUCHESSE. 

Je n'ai point de secret. Que puis-je dire ou taire ? 

LA MARÉCHALE. 

Bah ! quand ce ne serait qu'un caprice d'enfant. 
Est-ce que près de moi votre cœur se défend? 
Qui vous fait hésiter et manquer de courage ? 
Est-ce la défiance? est-ce mon rang, mon âge? 
Est-ce mon amitié dont vous vous éloignez? 
Est-ce la maréchale ou moi que vous craignez? 
De grâce, allons. 

LA DUCHESSE. 

Je sais combien vous êtes bonne, 
Mais je ne puis parler. 

9. 

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i02 LOUISON. 

LA MARÉCHALE. 

Alors, je vous l'ordonne. 
Votre mère, Lucile, à son dernier soupir, 
Vous a léguée à moi. — Vous devez obéir. 

LA DDCHESSE. 

J'obéirai toujours, et de toute mon âme; 
Mais, encore une fois, je ne sais rien, Madame, 
Si ce n'est ma souffrance, et mon amour pour lui. 

LA MARÉCHALE. 

S'il est vrai, mon enfant... 

A Lisette qui entre. 

Qui vous amène ici ? 



SCENE VIII 

LISETTE, \A MARÉCHALE, LA DUCHESSE. 

LISETTE, à la duchesse. 

Votre marchande est là, madame , on m'a chargée. . . 

LA DUCHESSE. 

Pas ce soir, — qu'on revienne. 

LA MARÉCHALE. 

Allons, chère affligée. 
Qu'est-ce qui vous arrive ? une robe de bal ? 
Eh bien ! essayez-la; — ce n'est pas un grand mal. 
Tantôt, s'il m'en souvient, vous l'aviez demandée. 
Rien qu'en changeant de robe, on peut changer d'idée. 
— Comme vous pâlissez ! Qu'avez- vous, mon enfant ? 

LA DUCHESSE. 

Oui,... cette femme-là;... sa vue,... en ce moment... 

LA MARÉCHALE. 

Mais cette femme-là, ma belle, c'est Lisette. 
Entrons chez vous. — Venez faire un peu de toilette. 
Plaisons d'abord, petite, et le reste est à nous. 
Allons, courage, allons. 



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ACTE II, SCÈNE I. i03 

• 

LA DUCHESSE. 

Je m'abandonne à vous ; 
Devant votre bonté ma volonté s'incline : 
Vous m'avez rappelé que j'étais orpheline. 
Je vous dirai mes maux, mes crainte^, mon tourment, 
Tout, et vous comprendrez. Madame, assurément, 
Qu'un pauvre cœur blessé, cherchant qui le soutienne, 
Ait besoin d'une mère, ayant perdu la sienne. 



ACTE SECOND 
SCENE PREMIÈRE 

BERTHAUD, seul. . 

Gomme ces grands seigneurs sont longs à s'habiller! 
Le monde est si lambin que ça m'en fait bâiller. 
Louison m'a dit d'attendre et de guetter son maître. 
Pour lui glisser mon mot sitôt qu'il va paraître. 
Je suis depuis tantôt caché dans le grenier. 
Il lui faut plus de temps, rien que pour un soulier. 
Qu'à moi pour ma perruque. On le peigne, on le frise ; 
'Ses bas sur ses talons, sa veste à moitié mise. 
Un coiffeur par derrière, un tailleur par devant, 
Une houppe à la main, il se mire en rêvant. 
Et du blanc et du rouge, et du musc et de l'ambre. 
Des tourbillons de poudre à ravager la chambre ; 
Pouah ! — s'il faut pour un duc faire ce métier-là. 
Autant vaut être femme, ou danseur d'Opéra. 
Je voudrais bien savoir ce que dirait mon père 
Sije m'enfarinais d'une telle manière, 

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iOi LOUISON. 

Lui qui savait si bien me pousser par le dos 

Lorsque je m'attardais derrière nos troupeaux. 

Ce n'est pas moi, du moins, avec mon humeur leste, 

Qu'on verrait perdre une heure à boutonner ma veste. 

Être vif et gaillard fut toujours ma vertu; 

Il me semble pourtant que je suis bien vêtu 

Voyons ; j'avais tantôt préparé ma harangue. 

n ne faut point ici s'entortiller la langue. 

Que vais-je dire au duc ? — Je dirai : Monseigneur. 

Oui, monseigneur, d'abord ; c'est juste et c'est flatteur, 

Or, mam'selle Louison... Non, je dirai: Lisette. 

C'est son nom de gala; respectons l'étiquette. 

Lisette donc et moi, nous sommes résolus... 

Non..., nous sommes enclins... Ce n'est pas ça non plus- 

Reprenons : Monseigneur. C'est vexant quand j'y pense; 

Tantôt, dans le grenier, j'étais plein d'éloquence. 

Et dire qu'un bon mot peut tout enjoliver ! 

Oui-dà. j'ai vu la chose au théâtre arriver. 

Si je me rappelais, dans quelque comédie. 

Une attitude heureuse, une phrase arrondie? 

— Monseigneur, si les dieux,... si le ciel,... les enfers., . 
J'y suis. — Si les héros qui purgeaient l'univers... 
Est-ce bien ces gens-là qu'il convient que j'invoque? 
Non, pour un pharmacien, ça prête à l'équivoque. 

— Monseigneur, si les rois, si les ducs ont aimé... 
Je ne trouverai rien, je suis trop enrhumé. 

On a sonné là bas. — C'est Louison qu'on appelle. 
On entend une sonnette. 



SCÈNE II 

BERTHAUD, LISETTE, portant une robe sur lo bras. 
LISETTE. 

Que fais-tu là, Lucas? 



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ACTE II, SCÈNE II. 105 

BERTHAUD. 

Hé ! je fais sentinelle. 
Ne "n'avez-vous pas dit de rester aux aguets? 

LISETTE. 

Oui, mais tu trouveras quelque honnête laquais 
Qui, très discrètement, va te mettre à la porte. 

BERTHAUD. 

Ouais! — qu'est-ce que cela? 

LISETTE. 

Des hardes que j'apporte. 

BERTHAUD. 

Encor des ornements! des objets féminins! 
Mais vous, en avez donc ici des magasins ? 

LISETTE. 

On vient de ce côté ; c'est monseigneur sans doute. 

BERTHAUD. 

Bon, je vais lui parler. 

LISETTE. 

Oui, pourvu qu'il t'écoute. 

BERTHAUD. 

Oh! j'ai dans le grenier préparé mon discours. 

LISETTE. 

Songe que les meilleurs sont toujours les plus courts. 

BERTHAUD. 

Le mien est admirable, et j'en fais mon affaire. 
Il est vrai qu'à présent je ne m'en souviens guère.. . 

LISETTE. 

Je te quitte, on m'attend ; mais je vais revenir. 



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106 LOmSON. 



SCENE III 

LE DUC, LISETTE, BERTHAUD. 

LE DUC, habiUé. 

Eh bien ! Lisette, eh bien ! mon aspect te fait fuir?/ 
Suis-je à ton gré, dis moi? 
Il se mire dans une glace. 

LISETTE. 

Toujours. 

LE DUC. 

Quel est cet homme? 

BERTHAUD, saluant à plusieurs reprises. 

Monseigneur,... Monseigneur,... c'est Berthaud qu'on me 
Je suis venu... [nomme. 

LE DUC. 

Va-t'en. 

BERTHAUD. 

Monseigneur, je.. . 

LE DUC. 

Va-t'en, 

BERTHAUD. 

Monseigneur... 

Il se retire en saluant. 



SCÈNE IV 

LE DUC, LISETTE. 

LE DUC. 

Toi, viens çà. 

LISETTE, 

Ma maltresse m'attend. 

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ACTE II, SCÈNE IV. i07 

LE DUC. 

Eh ! qu'elle attende I Elle a ses femmes, je suppose. 
Elle boude ce soir, mais, pour si peu de chose. 
Crois-tu du rendez-vous l'espoir abandonné ! 

LISETTE. 

Monseigneur, c'est vous seul qui vous l'étiez donné. 

LE DUC. 

Je te le donne encor. 

LISETTE. 

Permettez... 

LE DUC. 

Point d'affaire. 
Écoute ; la duchesse est là, près de ma mère ; 
Sur mon compte, sans doute, on jase en ce moment : 
Vas-y. — Je sortirai par cet appartement. 
Je serai rêveur, sombre, et d'une humeur atroce! 
Mais, dès qu'on entendra le bruit de mon carrosse, 
Compte qu'après avoir dûment délibéré, 
Dit quelque mal de moi, peut-être un peu pleuré, 
La duchesse pourra changer de fantaisie. 
Ses caprices ne sont qu'un peu de jalousie. 
Elle prétend, au vrai, détester l'Opéra; 
Elle n'y viendrait pas, mais elle m'y suivra. 

LISETTE. 

De grâce, écoutez-moi. 

LE DUC. 

J'y gagerais ma tête ! 
Déjà dans ce dessein sans doute elle s'apprête. 
Sois sûre qu'elle va demander ses chevaux. 
Choisir le plus coquet parmi ses dominos. 
Et, les yeux aveuglés sous un capuchon rose, 
D'un petit mal bien clair chercher bien loin la cause. 
Puisse-t-elle à ce bal trouver beaucoup d'appas I 
Quant à moi, tu sais bien que je n'y reste pas. 
Tu sais que je reviens. — Ainsi tu vois, nia belle, 
Que lever tout obstacle est une bagatelle. 



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108 LOUISON. 

Je vais faire, au haseord, une visite ou deux, 
Perdre quelques louis, peut-être, à leurs sots jeux. 
Dépenser ma soirée à parler sans rien dire ; 
Le jour est aux ennuis, et le reste à Zaïre. 

On sonne. 
On t'appelle. — Au revoir. 



SCENE V 

BERTHAUD, seul. 

Quelle horreur! J'ai tout vu. 
C'est dit, je suis berné, je suis presque... vertu! 
Aurait-on supposé tant de scélératesse? 
Le duc parle assez clair, ^— Louison est sa maîtresse. 
Je ne l'ai pas rêvé ; — j'en suis sûr, — j'étais là ; 
Traîtresse ! épousez donc des tendrons comme ça ! 
Cassez-vous donc la tête à chercher, pour lui plaire, 
Des mots mieux compilés que dans une grammaire, 
Pour trouver que l'objet de tous vos sentiments, 
Même avant qu'on l'épouse, a déjà des amants ! 
Et tu crois que je vais, comme un mari crédule. 
Avaler bonnement ta malsaine pilule ? 
Nenni, ma beUe enfant, tu ne m'y prendras pas. 
Je verrai la duchesse, et j'y vais de ce pas. 
J'irai, je lui dirai... — Voyons, que lui dirai-je? 
Madame, si jamais... — Non, il faut que j'abrège. 
Madame... ^ ciel! je sens mon sang-froid s'altérer. 
En l'état où je suis je crains de m'égarer ; 
Je vais aller plutôt trouver la maréchale* 
La voici justement qui traverse la salle ; 
Je vais tout dévoiler. — Allons ! ferme ! du cœur ! 



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ACTE II, SCÈNE VI. tOO 

SCÈNE VI 

LA MARÉCHALE, BERTHAUD. 

BERTHÂUD. 

Madame... 

LA madéchale:. 
Que veut-on ? 

BEItTHAUD. 

Madame, j'ai l'honneur... 

LA MARÉCHALE. 

Que voulez- vous, Tami? 

« BERTHAUD. 

Madame, je me nomme... 

LA MAnÉCHALE. 

Eh bieni qu'est-ce? 

BERTHAUD. 

Berlhaud. 

LA MARÉCHALE. 

Retirez- vous, brave homme. 

. BERTHÂUD. 

Madame, je venais... 

- LA MARÉCHALE. 

Laissez-moi. 

BERTHAUD, à part. 

Grand merci ! 
Il paraît que l'on a l'oreille dure icL 

Haut. 
S'il se pouvait pourtant, madame... 

LA MARÉCHALE. 

Allez, vous dis-je. 

BERTHAUD, saluant. ' 

Je sors. 

A part. 

En vérité, cela tient du prodige. . / 

COMÉDIES. III. 10 

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no LOUISON. 

Oh ! mon heure tiendra. — Je vais, dans mon grenier, 
Retoucher mon discours pour me désennuyer. 



SCENE VII 

LA MARÉCHALE, seule. 

Il n'en faut plus do,uter, la duchesse est jalouse, 
Mon fils a méconnu sa bonne et tendre épouse ; 
Lisette a fait le mal, je le dois arrêter. 
Lucile doute encore et voudrait hésiter. 
Faible contre elle-même et contre ses alarmes, 
Ses regards indécis sont voilés par les larmes. 
Elle ne saurait croire à cette cruauté, 
Donnant si bien son cœur, de le voir rejeté; 
Elle croit aimer trop pour n'être point aimée. 
Mais, bien qu*à tout soupçon son âme soit fermée, 
La souffrance remporte, elle y résiste en vain ; 
Je la sens me parler, rien qu'en pressant sa main. 
Qui sait, tel qu'est mon fils, dans la folle jeunesse. 
Où pourrait Tentraîner un instant de faiblesse? 
Le hasard, d'un seul pas^ va si vite et si loin ! 
C'est à moi d'y songer; — j'en veux prendre le soin. 



SCÈNE VIII 

LA MARÉCHALE, LISETTE. 

LA MARÉCHALE. 

Lisette, où courez-vous d'une telle vitesse? 

LISETTE. 

Madame, on a coiffé madame la duchesse ; 
Je vais chercher là-bas un de ses dominos. 



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ACTE ir, SCÈNE VIII. ill 

LA MARÉCHALE. 

Elle va donc se mettre en masque ? A quel propos ? 
Veut-elle aller au bal? 

LISETTE. 

Madame, je le pense. 

LA MARÉCHALE. 

C'est étrange. Et mon fils? 

LISETTE. 



11 est parti d*avance. 

LA MARÉCHALE. 



Seul? 

Tout seul. 



LISETTE. 



LA MARÉCHALE. 

Et ma bru va donc le retrouver? 

LISETTE. 

Je ne sais ; sa toilette a peine à s'achever, 
Telle robe lui plaît qui bientôt l'importune ; 
Elle en regarde dix avant d'en choisir une. 
Elle a presque grondé ses femmes, et je crois 
Être grondée aussi pour la première fois. 

LA MARÉCHALE. 

Faites qu'en ce moment une autre vous remplace. 

LISETTE, ouTrant la porte du foad. 

Holà! quelqu'un! Marton! 

LA MARÉCHALE. 

Faites aussi qu'on passe 
Par la grand*salle . 

Une des femmes paraît ; Lisette lui parle bas ; la femme sort 
par le fond. 

Eh bien? 

LISETTE. 

Madame, me voici. 

LA MARÉCHALE. 

Louison, c'est grâce à moi que vous êtes ici. 
Votre père est chez nous fermier dans un domaine ; 



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H2, LOUISON. 

Vos parents sont à moi ; je suis votre marraine. 
J'ai pris grand soin de vous dès vos plus jeunes ans, 
Et je vous ai reçue enfant chez mes enfants. 
M'aimez-vous? 

LISETTE. 

Dieu merci, plus que je ne puis dire. 

LA MARÉCHALE. 

Votre cœur parle franc? 

LISETTE. 

Aussi vrai qu'il respire. 

LÀ MARÉCHALE. 

-Si, par obéissance ou par nécessité, 
Il fallait devant moi celer la vérité 
(La crainte d'un péril ôte celle du blâme), 
S'il vous fallait mentir? 

LISETTE. 

Je me tairais, madame. 

LA MARÉCHALE. 

Mais si vous le deviez ? 

LISETTE. 

Personne ne le doit. 

LA MARÉCHALE. 

D'où VOUS vient le brillant que vous avez au doigt? 

LISETTE, à part. 

Ah! malheureuse I 

LA MARÉCHALE. 

£h bien ! vous gardez le silence? 
Songez que, me voyant avertie à l'avance, 
Votre silence parle, et peut en dire assez. 

LISETTE. 

Ce brillant... m'appartient. 

LA MARÉCHALE. 

D'où vient-il? 

LISETTE. 

Je ne sais. 

LA MARÉCHALE. . 

Prenez garde, Louison I 



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ACTE II, SCÈNE VIIK M 3 

LISETTE. 

Madame, il se peut faire 
Qu'on soit, je le répète, obligée à se taire. 
Si ma bouche est muette et doit ainsi rester, 
De mon respect pour vous est-ce donc m'écarter ? 

lA MARÉCHALE. 

Lisette peut se taire alors que je commande. 
Mais Louison doit parler si je le lui demande. 

LISETTE. 

On m'appelle Lisette. 

LA MABÉCHALE. 

Oui, dans cette maison. 
A-t-on changé le cœur aussi bien que le nom ? 

LISETTE. 

De grâce excusez-moi; je me sens si confuse... 
Ce cœuRvoudrait s'ouvrir, mais... 

LA MARÉCHALE. 

Mais il s'y refuse? 

LISETTE. 

Non, madame, hésiter quand vous parlez ainsi. 
C'est trop souffrir pour moi; cette bague... est à lui. 
Elle se met à genoux. 

LA MARÉCHALE. 

Mon fils? Je le savais. — Levez- vous donc, ma chère. 
Vous avez, en tout cas, mieux fait que de vous taire. 
Mais que pré tendez- vous ? 

LISETTE, se leyant. 

Hien au monde. 

LA MARÉCHALE. 

Et pourquoi, 
Puisque votre secret s'échappe devant moi, 
Cette sorte d'audace avec cette imprudence 7 

LISETTE. 

On parle comme on peut, on agit comme on pense. 

LA MARÉCHALE. 

Pensez-vous que le duc soit pour vous un amant, 

iO. 

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n4 LOUISON. 

Et qu'on puisse, à son gré, trahir impunément? 
Vous croyez-vous assez pour être une msdtresse?... 
Ma question vous choque et votre orgueil s*en blesse? 

LISETTE. 

Je viens de m*incliner, madame, devant vous. 
Mon orgueil tout entier est encore à genoux.' 
Il peut, sans murmurer, souffrir qu'on m'humilie, 
Mais non pas qu'on m'outrage ou qu'on me calomnie ; 
On ne doit m'accuser d'aucune trahison. 

LA MARÉCHALE. 

Oui, cela porte atteinte à l'honneur de Louison ! 

LISETTE. 

A mon honneur, madame? et pourquoi non, de grâce? 
Un brin d'herbe au soleil, comme on dit, a sa place. 
Pourquoi n'aurais-je pas la mienne, s'il vous plaît? 
Le monde est assez grand pour tout ce que Dieu fait. 

LA MARÉCHALE. 

Vous parlez haut, Lisette, et changez de langage. 

LISETTE. 

Ma foi, madame, c'est celui de mon village. 
Mon père s'en servait, et je l'ai toujours pris 
Lorsque sur mon chemin j'ai trouvé le mépris. 
Certes, lorsque l'honneur s'unit à la noblesse. 
C'est un bien beau hasard qu'il tro'uve la richesse ; 
Mais s'il est dans le cœur des gens qui ne sont rien. 
On devrait le laisser à qui l'a pour tout bien. 

LA MARÉCHALE. 

Mais, dans cette maison, à jaser de la sorte. 
Songez-vous qu'il se peut... 

LISETTE. 

Qu'il se peut que j'en sorte? 
Je ne le sais que trop, et c'est ce triste pas 
Qui m'a fait hésiter, je ne m'en défends pas. 
Dire adieu tout à coup, d'abord à vous, madame. 
Puis à tant de bienfaits, à tant de bonté d'âme, 
Perdre tout d'un seul mot, le présent, l'avenir. 



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ACTE U, SCÈNE VIII. il» 

Oui, c*est là ce qui fait que j'ai failli mentir. 
Mais je le dis encor, même étant accusée, 
Je ne puis supporter de me voir méprisée. 
Quand m'a-t-on jamais vue ou tromper ou trahir? 
Qu'on m'apprenne mon crime avant de m'en punir. 

LÀ MARÉCHALE. 

Vous venez. à l'instant de l'avouer vous-même. 

LISETTE. 

Est-ce ma faute, à moi, si le duc dit qu'il m'aime? 
Si de tristes présents, à regret acceptés. 
Ses discours importuns, son caprice... 

LA^ MARÉCHALE. 

Arrêtez. 
Je ne saurais vouloir ni de vos confidences. 
Ni certe, et moins encor, de vos impertinences. 
Votre maîtresse est là; pas un mot de ceci. 
Mon fils dit qu'il vous aime, — éloignez-vous d'ici. 
Puisque votre vertu se croit calomniée, 
Vous la verrez sans peine ainsi justifiée. 
Vous avez tant d'esprit! trouvez quelque raison ; 
Inventez un prétexte, et quittez la maison. 

LISETTE. 

Mais je ne l'aime pas, madame ! 

LA MARÉCHALE. 

Toi, Lisette! 

LISETTE. 

Non, je l'écoute dire, et je reste muette. 

LA MARÉCHALE. 

Je perdrais patience à voir ainsi mentir. 

LISETTE. 

Je perdrais patience à plus longtemps souffrir. 
Ainsi vous me chassez? Est-il vraiment possible 
Qu'un franc aveu vous trouve à tel point insensible? 

La maréchale va pour sortir. 
Eh quoi I sans un regret ! sans laisser à mes yeux 
Ce regard qu'on accorde aux plus tristes adieux ! 



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116' LOUISON. 

Et mon père, madame ? est-ce donc bien sa fille, 
Lcuison, l'honnête enfant d'une honnête famille, 
Louison, qui par votre ordre et contre son désir, 
Est venue à Paris obéir et servir, 
Et qu'on verra demain seule et désespérée, 
Sous notre pauvre toit rentrer déshonorée? 
Qu*ai je fait? votre fils, riche, aimé, tout-puissant, 
Me marchande au hasard et m'achète en passant; 
Sûr qu'un peu d'or suffit, et qu'un mot fait qu'on aime. 
Il s'écoute, il se plaît, se répond à lui-même. 
I Et moi, lorsque je parle à force de tourments. 
Au lieu de m'écouter, on médit que je mens! 
Soit ! — Il me souviendra d'avoir été sincère. 
Justice des heureux et des grands de la terre ! 
Qu'importe un peu de mal, pourvu que dans un coin 
La victime oubliée aille pleurer plus loin, 
■ Et qu'en marchant sur nous, la vanité blasée 
N'entende pas gémir la souffrance écrasée ! 

LA MARÉCHALE. 

Ne te fais pas trop vite un chagrin sans raison. 
Nous en reparlerons demain ; — bonsoir, Louison. 



SCÈNE IX 

LISETTE, géule. 

Demain! elle est partie. — Un accent de colère 
N'a point accompagné sa parole dernière. 
Peut-être elle me plaint, tout en me condamnant. 
Mais que me reste-t-il? que faire maintenant? 
Demain, a-t-elle dit. — Jamais ! c'est impossible. 
Le mal est trop réel, le soupçon trop horrible. 
Quand demain sa pitié voudrait me retenir. 
Je suis de trop ici ; — mais comment en sortir? 



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ACTE II, SCÈNE X. 117 



SCENE X 

LISETTE, LA DUCHESSE, habiUée, en domino ouTert, on masque à 
la main. 

LA DUCHESSE. 

Ma mère n*est pas là? Que fais-tu donc, Lisette? 

LISETTE. 

Je savais que madame achevait sa toilette. 
J'attendais, pour entrer, qu'on voulût bien de moi. 

LA DUCHESSE. 

Mais, ma chère, en effet, j'ai grand besoin de toi. 
Tantôt j'étais souffrante, inquiète, et peut-être 
J'ai laissé devant toi quelque souci paraître. 
Un mot dit au hasard ne doit pas t'occuper; 
Tu me connais assez pour ne t'y pas tromper. 
Voici ma main; oublie «un 'instant de caprice. 

LISETTE, baisant la main à la duchesse. 

Âh I madame I 

LA DUCHESSE. 

Il s*agit de me rendre un service. 
Le duc est cette nuit au bal de l'Opéra. 
Je voudrais bien un peu voir ce qu'il y fera; 
Mais je suis malgré moi si triste et si maussade 
Que je n'ai pas le cœur à cette mascarade. 
Maintenant que les gens me viennent avertir, 
Le courage me manque au moment de partir. 
Vas-y, Louison ; veux-tu? 

LISETTE. 

Moi, madame? 

LA DUCHESSE. 

N Oui, par grâce. 

Prends ce domino-là, qui m'étouffe et me lasse. 
Elle lui donne son domino et son masque. 



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118 LOUISON. 

Tâche d'entendre un peu, de beaucoup regarder. 
Si tu vois le duc seul, tu pourras l'aborder, 
L'intriguer au besoin, — sans qu'il te reconnaisse; 
Mais s'il est en conquête avec quelque déesse 
Du ciel de l'Opéra descendue un moment, . 
Tu me comprends, ma chère? écoute seulement. 

LISETTE. 

Se peut-il qu'à ce point ce bal vous inquiète? 

LA DUCHESSE. 

Non, mais vas-y toujours. — Reviens bientôt, Lisette. 



SCÈNE XI 

LISETTE, seule. 

Le sort prend-il plaisir à se jouer de moi ? 

Dois-je rester? partir? aller au bal? pourquoi? 

— Et pourquoi pas ? — Peut-être aurai^-je dû tout dire. 

Comment briser le cœur, quand la main vous attire? 

Non, non, la maréchale est seule à m'accuser; 

C'est elle seule aussi qu'il faut désabuser. 

Et jamais un seul mot. 



SCENE XII 

LISETTE, BERTHAUD. 

BERTHAUD, d'un ton froid. 

Bonsoir, mademoiselle. 

LISETTE. 

C'est encor toi, Lucas? Eh bien , quelle nouvelle? 
Et qu'as-tu fait? 

BERTHAUD. 

Je viens prendre congé de vous. 
Vous voyez un ami, mais non plus un époux. 



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ACTE II, SCÈNE XII. 119 

LISETTE. 

Vraiment? et d*où te vient ce visage tragique? 

BERTHAUD. 

Ne mlnterrogez pas. 

LISETTE. 

Quand on part, on s'explique. 

BERTHAUD. 

Ce n'est pas malaisé. — Je sais tout. 

LISETTE. 

Que sais-tu? 

BERTHAUD. 

Vous Fosez demander ? — J'ai tout vu. 

LISETTE. 

Qu'as-tu vu? 

BERTHAUD. 

Vos délits, vos horreurs, monstre affreux, crocodile, 
Serpent Python l 

LISETTE. 

Hé quoi ! jusqu'à cet imbécile ; 
Tout est donc aujourd'hui contre moi déclaré. 
Ma foi, pour rire un peu j'ai bien assez pleuré. 
Elle éclate de rire. 

BERTHAUD. 

Vous riez? vous joignez l'astuce à l'artifice? 

LISETTE, lui faisant tenir le domino. 

Tiens, nigaud, prends ceci. 

BERTHAUD. 

Que je me travestisse? , 

LISETTE. 

Hé ! non, c'est pour m'aider. Viens, marchons de ce pas. 

BERTHAUD. 

OÙ? 

LISETTE. 

Je te le dirai. 

BERTHAUD. 

Comment? 



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120 LOUISON. 



LISETTE. 

Tu le sauras. 



SCENE XIII 

LA DUCHESSE, LA MARÉCHALE. 

LA DUCHESSE. 

Oui, madame, je reste, et Louison prend ma place. 
Le chagrin me poursuit, quelque effort que je fasse. 
Je lutte en vain, le cœur me manque à chaque pas. 
Cette pauvre Louison, vous Taimez, n'est-ce pas? 

lâ maréchale. 
Sans doute. 

LA DUCHHSSE. 

Ai-je mal fait de lui dire ma peine? 
Puisque j'en souffre tant, j'en veux être certaine. 
J'étais bien aise aussi de réparer mes torts. 
Car j'ai failli tantôt mettre Louison dehors. 
Oui, je ne sais pourquoi, cette méchante envie 
M'a durant tout le jour malgré moi poursuivie. 
Je prenais du dépit contre elle à tout moment ; 
Je l'ai même grondée, et bien injustement. 
Qu'il est cruel à nous, n'est-il pas vrai, madame, 
De maltraiter ces gens, de les blesser dans l'âme. 
Eux qui passent leur vie à nous servir ainsi, 
Parce que nous avons un instant de souci ! 

LA Maréchale. 
Et Lisette, en partant, n'a rien dit, je suppose? 

LA duchesse. 
Non. — Est-ce qu'elle avait à dire quelque chose ? 

LA maréchale. 
Elle aurait pu d'abord vous demander pardon. 

la duchesse. 
A moi? de quelle faute, hélas! et pourquoi donc? 



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ACTE II, SCENE XIII. 121 

C'est à moi bien plutôt qu'il faut que Ton pardonne; 

Dès qu'aux soupçons jaloux mon esprit s'abandonne : 

On ne croirait jamais, madame, à quel excès 

Ils peuvent m'égarer, si je leur donne accès. 

Mille rêves affreux s'offrent à ma pensée ; 

J'ai beau me répéter que je suis insensée, 

Rien ne peut m'en distraire, ils sont plus forts que moi. 

Ma raison me trahit et se change en effroi. 

Comme d'un voile épais je suis enveloppée; 

Je m£ vois méconnue, et je me vois trompée. 

Fâcheuse à mon époux, inutile ici-bas... 

Je me vois laide... 

LA MARÉCHALE. 

Au vrai, l'on ne vous croirait pas. 

LA DUCHESSE. 

Et lui, madame, hélas! c'est bien tout le contraire. 

Le ciel a pris plaisir à le former pour plaire. 

De son luxe élégant si l'œil est ébloui, 

On croit voir sa parure, et Ton ne voit que lui. 

Et cet esprit si fin, tant de délicatesse, 

Cette grâce qui semble ignorer sa noblesse !... 

Est-ce que j'y vois mal, madame, et sur ce point, 

Me direz- vous encor qu'on ne me croirait point? 

LA MARÉCHALE. 

Je puis malaisément vous répondre, ma chère. 
Si vous êtes sa femme. .. 

LA DUCHESSE. 

Eh bien? 

LA MARÉCHALE. 

Je suis sa mère. 

LA DUCHESSE. 

Si nous n'étions que deux à le trouver charmant ! 
Mais tout le monde l'aime, et c'est là mon tourment. 
Puis-je, le croyez-vous, garder un cœur tranquille, 
A le voir comme il est, par la cour et la ville. 
Au milieu d'un fracas de jeunes étourdis, 

COMÉDIES, m. il 

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«22 LOUISON. 

Au jeu comme à cheval passant les plus hardis, 
Poursuivre, en se jouant, de regards infidèles 
Ces heureuses beautés qui savent être belles? 
Ah ! c'est là que je sens, à mon mortel ennui, 
Combien je dois sembler peu de chose pour lui ! 
Combien de qualités ne me sont point données 
Que peut-être à ma place une autre eût devinées, 
Et combien il est vrai que, sur un tel chemin, 
11 faudra tôt ou tard qu'il me quitte la main ! 

LA MARÉCHALE. 

Je vous l'ai déjà dit, c'est une crainte folle *. 

LA DUCHESSE. 

Oui, j'ai tort de pleurer, c'est ce qui me désole. 

L'autre jour, par exemple, à ce bal chez le roi. 

Madame de Versel a passé près de moi. 

Vous savez ses grands airs, et combien elle est belle. 

Un flot d'admirateurs murmurait autour d'elle, 

S'écartant toutefois, de peur de la toucher, 

Sitôt que par hasard elle daignait marcher. 

LA MARÉCHALE. 

Oui, c'est une superbe et sotie créature. 

LA DUCHESSE. 

Un nœud qu'elle portait tomba de sa coiffure. 

Ces messieurs l'ayant vu, je vous laisse à penser 

Si chacun s'élança, prêt à le ramasser. 

Le duc fut le plus prompt, mais au lieu de le rendre. 

Il défia tout haut qu'on s'en vint le lui prendre. 

Sur quoi cette marquise, au lieu de s'étonner. 

Le prit en souriant, mais pour le lui donner. 

Je sais bien là-dessus ce que vous m'allez dire. 

Mais je me suis senti pâlir de ce sourire. 

C'est un jeu, j'en conviens, c'est un propos de bal. 

Tout ce qu'il vous plaira, mais cela fait bien mal. 

1. Ces vers et les dix-neuf suivants se suppriment aa théâtre. 

{Note (ie Vauteur,) 



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ACTE II, SCÈNE XIII. i23 

LA MARÉCHALE. 

Je ne vous blâme pas d*ôtre un peu trop sensible. 
Prenez quelque repos, enfant, s'il est possible. 
Laissez là vos chagrins, et la dame aux grands airs ^ 

LA DUCHESSE. 

Grâce pour mes chagrins, madame, ils me sont chers 
Au couvent, Tan passé, quand j'appris de l'abbesse 
Que j'avais un époux et que j*étais duchesse. 
Le cœur me battait bien un peu, mais pas bien fort. 
On fit ce mariage, et je n'y vis d'abord * 

Qu'un jeune grand seigneur, plein de galanterie, 
Qui me donnait gaîment son nom, son rang, sa vie. 
Tous ces biens me semblaient si doux à partager, 
Que je ne pensais pas qu'un tel sort pût changer. 
Si c'est là le bonheur, disais-je, il est bizarre 
Qu'à le voir si facile, on le trouve si rare . 
Mais lorsqu'après un an de ce charmant sommeil. 
Arriva par degrés le moment du réveil; 
Quand le duc, fatigué d'une paix importune. 
Rougissant tout à coup d'oublier sa fortune. 
Voulut, en m'entraînant, la rejoindre à grands pas, 
Je compris que si loin je ne le suivrais pas. 
Alors, prenant pour moi son aspect véritable, 
Apparut à mes yeux ce spectre redoutable. 
Le monde... Ses plaisirs, ses attraits, ses dangers. 
L'air enivrant des cours et leurs bruits passagers, 
Il me fallut tout voir ; — alors la méfiance 
M'enseigna lentement sa froide expérience. 
Je vis le duc fêté, bienvenu près du roi, 
Joyeux, heureux partout,... excepté près de moi. 
Mon cœur, qui d'un soutien s'était fait l'habitude. 
Pour la première fois connut la solitude. 

1 . Au lieu de ce vers, on dit au théâtre : 

Ce sont de doux chagrins qui tous semblent amers. 

{Note de l'auteur.) 



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424 LOUISON. 

Puis je devins jalouse, et je me dis un jour : 

Ce n'est plus le bonheur que je sens, c'est l'amour! ^ 

LA MAR^XHALE. 

Qu'est-ce à dire? 

LA DUCHESSE. 

Oui, l'amour! — à l'âge où tout s'ignore, 
En prononçant ce mot, sans le comprendre encore. 
On ne voit qu'un beau rêve, une douce amitié. 
Où d'un commun trésor chacun a la moitié ; 
On croit qu'aimer, enfin, c'est le bonheur suprême... 
Non. Aimer, c'est douter d'un autre et de soi-même, 
C'est se voir tour à tour dédaigner ou trahir, 
Pleurer, veiller, attendre;... avant tout, c'est souffrir! 
Elle pleure. 

LA MARÉCHALE. 

Je ne vous blâme point, je vous l'ai dit, Lucile. 

Vous voulez qu'on vous aime, et rien n'est plus facile. 

Je vous en prie encor, prenez quelque repos. 

Je veux, en vous quittant, vous répondre en deux mots. 

Vous vous imaginez que le duc vous délaisse : 

Votre tort, c'est la crainte, et le sien, sa jeunesse. 

Mon fils est vain, léger, frivole en ses discours ; 

Mais, s'il aime jamais, il aimera toujours; 

Et c'est vous, j'en réponds, qu'il aimera, ma chère. 

Rappelez- vous ceci, que vous dit une mère. 

Elle l'embrasse. 
Marton est là, je crois, je vais vous l'envoyer. 

LA DUGHE:=SE. 

Pas encore. 

LA MARÉCHALE. 

Adieu donc. 



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ACTE II, SCÈNE XIV. «25 

SCÈNE XIV 

LA DUCHESSE, seule. 

Rester seule à veiller! 
C'est mon rôle à présent. — 

Ah! je me sens brisée. 

Elle s'assoit sur un sofa. 
Mon Dieu, quel triste jour! ma force est épuisée. 
Louison ne revient pas ; — que font-ils à ce bal? 
Singulier passe- temps que ce plaisir banal ! 
Déguiser son visage et sa voix, — pour quoi faire? 
Si ce qu'on dit est mal, autant vaudrait le taire. 
S'il en est autrement, à quoi bon s'en cacher? 
Mais quoi ! c'est l'Inconnu qu'ils vont tous y chercher. 
Le sommeil, malgré moi, m'accable ; — ma pensée 
M'échappe, puis revient, puis s'arrête lassée. 
Voyons, tâchons de lire un peu. 

Elle prend un livre, Touvre, puis le remet sur la table. 
C'est encor pis. 
Un roman , juste ciel ! — mes yeu)^ sont assoupis. 
Quel ennui que l'attente ! 

Elle tire sa montre. 

Hélas ! pauvre petite, 
Je puis du bout du doigt te faire aller plus vite; 
Je puis briser aussi ton rouage léger ; 
— Mais le temps ! — toi ni moi n'y pouvons rien changer. 

Elle s'endort. 

SCÈNE XV 

LA DUCHESSE, endormie, LE DUC. 
* LE DUC. * 

Non, l'on ne vit jamais pareille extravagante. 
Se voir apostropher au bal par sa servante I 

11. 

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126 LOUISON. 

C'est un peu plus qu'étrange. Était-ce bien Louison? 
Il faut que cette fille ait perdu la raison. 
Je lui donne ici môme un rendez-vous fort tendre ; 
La chose est convenue : elle n'a qu'à m'attendre : 
J'entre au bal par hasard, et qu'est-ce que je voi? 
Mon rendez-vous qui passe, et va souper sans moi. 
Et ce monsieur Berthaud, son chapeau sur la tête, 
D'un air victorieux promenant sa conquête, 
Devant un poulet froid en train de se griser, 
M'annonçant bravement qu'il la veut épouser ! 
J'ai fait là, sur mon âme, une belle trouvaille ! 
Morbleu ! si de mes jours jamais je m'encanaille. 
Je consens... Qu'est-ce donc? — Ma femme seule ici ? 
Elle dort, sauvons-nous. — 

Il va pour sortir et s'àrrôte. 

Elle est gentille ainsi. 
Que faisait-elle là? — Dort-elle en conscience ? 
Qui sait? J'en veux un peu faire l'expérience. 
Hé, duchesse 1 Elle dort, et très-profondément. 
Je ne suis qu'un mari. — Si j'étais un amant ! 
En semblable rencontre on pourrait, sans mensonge, 
Essayer, comme on dit, de passer pour un songe. 
Je ne l'ai jamais vue ainsi; — mais c'est charmant. 
Qu'a-t-elle dans sa main? Sa montre? Hé, oui vraiment. 
Que fait-elle, en dormant, d'une chose pareille? 
On sait l'heure qu'il est, tout au plus, quand on veille. 
A-t-elle donc veillé ce soir? — par quel hasard ? 

Il regarde à la montre do la duchesse. 
Une heure du matin! on prétend que c'est tard. 
Veiller! Pourquoi veiller? pour moi? bon! quelle idée! 
Elle avait de ce bal la tête possédée ; 
Son dessein n'était pas de rester à dormir, — ' 
Mais peut-être était-il de me voir revenir? 
Oui; pourquoi chercherais -je à me tromper moi-môme? 
Si ma femme est jalouse, il faut donc qu'elle^ m'aime. 
Je ne lui vis jamais faux semblant ni détour. 



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ACTE II, SCÈNE XV. 127 

C'est moi qu'elle attendait, c'est clair comme le jour. 

Ma foi, je suis bien bon d'aller à l'aventure 

Chercher, sous un sot masque, une sotte figure, 

Pour rencontrer en somme, à ce triste Opéra, 

Quoi? rien de ce qu'on veut, et tout ce qu'on voudra! 

Beau métier d'écouter, au bruit des ritournelles. 

Trois morceaux de carton jasant sous leurs dentelles ! 

De me faire berner par Javotte ou Louison, 

Quand la grâce et l'amour sont là, dans ma maison! 

Faut-il que nous ayons la cervelle assez folle 

Pour fuir ce qui nous plaît, nous charme et nous console, 

Pour chercher le bonheur où son ombre n'^st pas, 

Et lui tourner le dos quand il nous tend les bras ! 

Pauvre duchesse, hélas ! si jeune et si jolie, 

Avec sa patience et sa mélancolie. 

Je devrais l'adorer; — mais non, je vais plutôt 

Me faire obscurément le rival de Berthaud ! 

Quelle pitié, grand Dieu! quelle pauvreté d'âme! 

Il est de mauvais goût d'oser aimer sa femme. 

Les bavards sont fâchés si l'on ne vit comme eux, 

Et l'on est ridicule à vouloir être heureux ! 

En ce moment, la duchesse s'éveille, puis écoute, en feignant 
de dormir. 

Hé quoi! suis-je donc fait pour suivre leur méthode? 
Je puis mettre un chiffon, une veste à la mode, 
Pour une broderie ori se règle sur moi. 
Et, dans mon propre cœur, les sots me font la loi ! 
Si je voulais pourtant, quoi qu'ils en puissent dire. 
En leur montrant ce cœur, les défier d'en rire? 
Oui, l'on peut, quand on hait, cacher la vérité; 
Renier ce qu'on aime est une lâchçté. 
Si j'osais les braver et m'en passer l'envie? 
Leur dire : Je suis las de votre sotte vie ; 
J'ai, dans votre cohue, erré jusqu'à ce jour, 
Mais la honte m'en chasse et me rend à l'amour! 
Que me répondraient- ils, ces roués en peinture, 



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128 ^ LOUISON. 

S'ils voyaient cette belle et noble créature 

M'accompagner, et moi la couvrant en chemin 

De mon manteau d'hermine, une épée à la main? 

Et si je leur disais : Cette fière duchesse, 

C'est ma sœur, mon enfant, ma femme, et ma maîtresse ; 

Ma vie est dans son cœur, ma place est à ses piedsi 

Il se met à genoux ; la maréchale parait dans le fond de la 
scène . 

LA DUCHESSE. 

Dans mes bras, mon ami. 

LE DUC. 

Comment ! vous m'écoutiez ! 

LA DUCHESSE. 

Valait-il mieux dormir? 

LE DUC, à la maréchale. 

Et vous aussi, ma mère? 
J'ai donc parlé bien haut? 

LA MARÉCHALE. 

Valait-il mieux vous taire? 

LE DUC. 

Non. Je me croyais seul, et je rends grâce aux cieux 
D'avoir eu pour témoins ce que j'aime le mieux. 

On entend rire dans la coulisse. 
Qu'est ceci? 

LA DUCHESSE. 

C'est Louison. 

LE DUC. 

Que Dieu la tienne en joie ! 
Vous savez qu'elle part ? 

LA DUCHESSE. 

Non pas. Qui la renvoie? 

LE DUC. 

Elle-même. Elle vient, ce soir, à l'Opéra, 
De me tout déclarer, jusqu'au mari qu'elle a. 
Ehl tenez, les voici. 



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ACTE II, SCÈNE XVI. i29 

SCÈNE XVI 

LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LE DUC, LOUISON, 
BERTHAUD, 

LA MARÉCHALE. 

Que nous dit-on, Lisette? 
Vous voulez nous quitter sans qu'on vous le permette? 

LISETTE. 

Je venais demander cette permission. 

LA MARÉCHALE. 

Vous épousez... monsieur? 

LE DUC. 

C'est une passion. 

BERTHAUD. 

Oh! oui. 

LISETTE. 

Non, monseigneur, ce n'est qu'un honnête homme, 
Fils d'un de vos fermiers. 

BERTHAUD, à la duchesse. 

Oui, madame, on me nomme... 

LISETTE. 

Tais-toi. 

BERTHAUD. 

Pourquoi donc faire ? on me parle. 

LISETTE. 

Tais-toi. 

LA DUCHESSE, à Lisette. 

Il n'est pas beau, Louison. 

LISETTE, à la duchesse. 

Il l'est assez pour moi. 

LE DUC. 

Parbleu! monsieur Berthaud, vous ne vous gênez giières 
De venir à Paris braconner sur nos terres, 
Et nous ravir ainsi les cœurs en un moment. 
Vous êtes un fripon. 



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130 LOUISON. 

BEBTHAUO, à Louison. 

Ce seigneur est charmant. 

LE DUC. 

Et votre poulet froid, sans compter la bouteille, 
Vous en trouvez-vous bien ? 

BERTHAUD. 



Monseigneur, à merveille ; 



Je... 

Tais- toi donc. 



LISETTE. 



BERTHAUD. 

Encor? toujours se taire ici; 
Je me rattraperai chez nous. 

LISETTE, à la maréchale. 

Et VOUS aussi, 
Madame, riez- vous de mon futur ménage? 

LÀ MARÉCHALE, Fattirant à part. 

Non, Louise, j'ai compris, et je vois ton courage. 
Si j'ai peine, à présent, à te laisser partir, 
Tu n'auras pas du moins lieu de t'en repentir. 
Ta dot, bien entendu, me regarde, et j'espère 
Rendre aussi ton retour agréable à ton père. 
Quant à ton prétendu... 

LIStTTE. 

Vous m'avez dit tantôt 
De trouver un prétexte. 

LE DUC 

Allons, monsieur Berthaud, 
Aimez bien votre femme; elle est bonne et jolie, 
C'est encore ici-bas la plus sage folie. 



FIN DE LOUISON. j 



I 



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ON NE SAURAIT PENSER A TOUT 



PHOVEBBE EN UN ACTE 
1849 



PERSONNAGES : 

LE MARQUIS DE VALBERG. 

LE BARON. 

GERMAIN. 

LA COMTESSE DE VERNON. 

VICTOIRE, femme de chambre de la comtesse. 

La scène est à la campagne. 



SCÈNE PREMIÈRE 
LE BARON, GERMAIN. 

LE BARON. 

Mon neveu, dis^tu, n*est point ici? 

GERMAIN. 

Non, monsieur, je Tai cherché partout. 

LE BARON. 

C'est impossible ; il est cinq heures précises. Ne som- 
mes-nous pas chez la comtesse? 

GERMAIN. 

Oui, monsieur, voilà son piano. 



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132 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

LE BARON. 

Est-cè que mon neveu n'est plus amoureux d'elle ? 

GERMAIN. 

Si fait, monsieur, comme d'habitude. 

LE BARON. 

Est-ce qu'il ne vient pas lavoir tous les jours? 

GERMAIN. 

Monsieur, il ne fait pas autre chose. 

LE BARON. 

Est-ce qu'il n'a point reçu ma lettre ? 

GERMAIN. 

Pardonnez-moi, ce matin même. 

LE BARON. 

11 doit être dans ce château, puisque je ne l'ai pas 
trQuvé chez lui. Je lui avais mandé que je quitterais 
Paris à une heure et quart, que je serais par consé- 
quent à Montgeron à trois heures. De Montgeron ici il 
y a deux lieues et demie. Deux lieues et demie, mettons 
cinq quarts d'heure, en supposant les chemins mau- 
vais, mais, à tout prendre, ils ne le sont point. 

GERMAIN. 

Bien au contraire, ils sont fort bons. 

LE BARON. 

Partant à trois heures de Montgeron, je devais par 
conséquent être au tourne-bride positivement à quatre 
heures un quart. J'avais une visite à faire à M. Duples- 
sis, qui devait durer tout au plus un quart d'heure. 
Donc, avec le temps de venir ensuite ici, cela ne pou- 
vait me mener plus tard que cinq heures. Je lui avais 
mandé tout cela avec, la plus grande exactitude. Or, il 



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SCÈNE I. '133 

est cinq heures précisément, et quelques minutes 
maintenant. Mon calcul n'est-il pas exact? 

GERMAIN. 

Parfaitement, monsieur, mais mon maître n'y est 
point. 

LE BARON. 

Ses paquets, du moins, sont-ils faits ? 

GERMAIN. 

Quels paquets, monsieur, s'il vous plaît? 

LE BARON. 

Ses malles sont-elles préparées, là-bas à son château ? 

GERMAIN. 

Pas que je sache, monsieur, aucunement. 

LE BARON. 

Je lui avais cependant mandé que la grande-duchesse 
était accouchée, la duchesse de Saxe-Gotha, Germain; 
ce n'est pas une petite affaire. 

GERMAIN. 

Je le crois bien. 

LE BARON. 

Je lui avais écrit que M. Desprez, avant-hier soir, 
était venu me rendre visite, M. Desprez arrivait de Saint- 
Gloud. Il venait me prévenir que le ministre me priait 
de passer dans la matinée du lendemain, c'est-à-dire 
hier, à son cabinet. J'allais obéir à cet ordre, lorsque je 
reçus l'avertissement que le ministre était à Gompiè- 
gne ; il y avait accompagné le roi. Ge fut donc à Gom- 
piègne que je me rendis. Gomme je savais de quoi il 
s'agissait, il n'y avait pas de temps à perdre, tu le com- 
prends. 

COMÉDIES. III. ^ 12 , 

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134 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

GERMAIN. 

Sans aucun doute. 

LE BARON. 

Le ministre était à la chasse. On me dit d'aller chez 
M. de Gercourt, qui me conduisit en secret jusqu'aux 
petits appartements ; — le roi venait de partir pour 
Fontainebleau. 

GERMAIN. 

Gela était fâcheux. 

LE BARON. 

Point du tout. Je tiens seulement à te faire remar- 
quer combien je suis ponctuel en toutes choses. 

GERMAIN. 

Oh I pour cela oui. 

LE BARON. 

La ponctualité est, en ce monde, la première des 
qualités. On peut môme dire que c'est la base, la véri- 
table clef de toutes les autres. Gar de même que le plus 
bel air d'opéra ou le plus joli morceau d'éloquence ne 
sauraient plaire hors de leur lieu et place, de môme les 
plus rares vertus et les plus gracieux procédés n'ont 
de prix qu'à la condition de se produire en un moment 
distinct et choisi. Retiens cela, Germain : rien n'est 
plus pitoyable que d'arriver mal à propos, eût-on d'ail- 
leurs le plus grand mérite ; témoin ce célèbre diplo- 
mate qui arriva trop tard à la mort de son prince, et 
vit la reine mettant ses papillotes. Ainsi se détruisent 
les plus beaux talents, et l'on.a vu des gens couverts de 
gloire dans les armées et même dans le cabinet perdre 
leur fortune, faute d'une montre convenable et ponc- 
tuellement réglée. La tienne va-t-elle bien, mon ami? 



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SCÈNE I. 135 

GERMAIN. 

Je la mets à l'heure continuellement, monsieur. 

LE BARON. 

Fort bien. Tu sauras donc enfin que, ayant rencontré 
à Gompiègne le marquis de Morivaux, qui me donna 
une place dans sa voiture, j'appris que Ton m'avait 
trompé par des renseignements peu exacts, et que le 
ministre revenait à Paris. Son Excellence me reçut à 
deux heures et demie, et voulut bien m'annoncer elle- 
même que la grande-duchesse de Gotha était accou- 
chée, comme je te le disais tout à l'heure, et que le roi 
avait fait choix de moi et de mon neveu pour aller la 
complimenter. 

GERMAIN. 

A Gotha, monsieur? 

LE BARON. 

A Gotha. C'est un grand honneur pour ton maître. 

GERMAIN. 

Oui, monsieur, mais il .est sorti. 

LE BARON. 

Voilà ce que je ne puis comprendre. Il est donc tou- 
jours aussi étourdi, aussi distrait que de coutume? 
Toujours oubliant tout I 

GERMAIN. 

On ne peut pas trop dire, monsieur. Ce n'est pas 
qu'il oublie, c'est qu'il pense à autre chose. 

LE BARON. 

' Il faut qu'il soit en route, sans faute, demain matin, 
pour l'Allemagne. Et il n'a donné aucun ordre pour 
son départ? 

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136 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

GERMAIN. 

Non, monsieur. Ce matin seulement, avant de sortir, 
il a ouvert une grande caisse de voyage, et il s*est pro- 
mené bien longtemps tout alentour. 

LE BARON. 

Et qu'a-t-il mis dedans ? 

GERMAIN. 

Un papier de musique. 

LE BARON. 

Un papier de musique? 

GERMAIN. 

Oui, monsieur; après quoi il a fermé la caisse avec 
bien du soin, et il a mis la clef dans sa poche. 

LE BARON. 

Un papier ,de musique I toujours des folies ! si le roi 
savait cette maladie-là, oserait-on lui confier une mis- 
sion d'une aussi haute importance I heureusement il 
est sous ma garde. Enfin, qu*a-t-il dit, qu'a-t-ilfait? 

GERMAIN. 

Il a chanté, monsieur, toute la journée. 

LE BARON. 

Il a chanté? 

GERMAIN. 

A merveille, monsieur; c'était un plaisir de Tenten- 
dre. 

LE BARON. 

Le beau prélude pour un ambassadeur I Tu as quel- 
que bon sens, Germain. Dis-moi, le crois-tu réelle- 
ment capable de se conduire sainement dans une con- 
joncture si délicate ? 



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SCÈNE I. 137 

GERMAIN. 

Quoi, monsieur, d'aller à Gotha, faire la Révérence à 
une accouchée? Il me semble que j'irais moi-même. 

LE BARON. 

Tu ne sais pas de quoi tu parles. 

GERMAIN. 

Dame! monsieur, de la grande-duchesse; c'est vous 
qui me dites qu'elle est accouchée. 

LE BARON. 

Il est vrai qu'elle a donné le jour à un nouveau reje- 
ton d'une tige auguste. Mais qu'a fait encore mon ne- 
veu? 

GERMAIN. 

Il est venu ici, je ne sais combien de fois, frapper à 
la porte de madame la comtesse. 

LE BARON. 

Et où est-elle, la comtesse ? 

GERMAIN. 

Monsieur, elle n'est pas levée, 

LE BARON. 

A cette heure-ci ! c'est inconcevable. Elle ne dîne 
donc pas cette femme-là? 

GERMAIN. 

Non, monsieur, elle soupe. 

LE BARON. 

Autre cervelle fêlée I Beau voisinage pour un fou ! 

GERMAIN. 

Mon maître serait bien fâché, monsieur, s'il s'enten- 
dait traiter de la sorte. Lorsqu'on se hasarde à lui faire 
remarquer la moindre distraction de sa part, il entre 

12. 

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138 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

dans une colère affreuse. A telle enseigne que, l'autre 
jour, il a manqué de m 'assommer parce qu'il avait, au 
lieu de sucre, versé son tabac sur ses fraises, et hier 
encore... 

LE BARON. 

Juste Dieu I Est-il croyable qu'un homme de mérite, 
et du plus haut mérite, Germain (car mon neveu est 
fort distingué), tombe d'une manière aussi puérile dans 
des égarements déplorables? 

GERMAIN. 

Cela est bien funeste, monsieur. 

LE BARON, 

Ne l'ai-je pas vu, de mes propres yeux, traverser, les 
mains dans ses poches, une contredanse royale, et se 
promener au milieu du quadrille, comme dans l'allée 
d'un jardin! 

GERMAIN. 

Parbleu I monsieur, il a fait la pareille, l'autre soir, 
chez madame la comtesse. Il y avait grande compagnie, 
et M. Vertigo, le poëte d'à côté, lisait un mélodrame en 
vers. A l'endroit le plus touchant, monsieur, quand la 
jeune fille empoisonnée reconnaissait son père parmi 
les assassins, quand toutes ces dames fondaient en lar- 
mes, voilà mon maître qui se lève et s'en va boire le 
verre d'eau que l'auteur avait sur sa table. Tout l'efTet 
de la scène a été manqué. 

LE BARON. 

Gela ne m'étonne pas. Il a bien mis un jour trente sous • 
dans une tasse de thé que lui présentait une charmante 
personne, croyant qu'elle quêtait pour les pauvres. 



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SCÈNE I. 139 

GERMAIN. 

L'hiver dernier, vous étiez absent, lors du mariage 
de monsieur son frère. Il devait, comme vous pensez, 
faire les honneurs au repas de noce. J'entre chez lui, 
vers le soir, pour Taider à faire sa toilette. Il me renvoie, 
se déshabille lui-même, puis se promène une heure 
durant, sauf votre respect, en chemise; après quoi il 
s'arrête court, se regarde dans la glace avec étonne- 
nement : Que diable fais-je donc? se demanda-t-il ; par- 
bleu! il fait nuit, je me couche. Et là-dessus il se met- 
tait au lit, oubliant la noce et le dîner, si nous n'étions 
venus l'avertir. 

LE BARON. 

Et tu crois qu'unpareil extravagant est capable d'aller 
à Gotha! Vois quelle tâche j'entreprends, Germain, car 
il faut bien, bon gré, mal gré, que la volonté du roi 
s'accomplisse. Il n'y a pas à dire, c'est mon neveu qui a 
le titre, je ne fais que l'accompagner ; on lui donne ce 
titre parce qu'il porte un nom; celui de son père, qui 
est plus que le mien, et c'est moi qui suis responsable. 

GERMAIN. 

Puisque mon maître a du mérite. 

LE BARON. 

Sans doute, mais cela suffit-il? Il m'avait promis de 
se corriger. 

GERMAIN. 

Il s'y étudie, monsieur, tout doucement, mais il 
n'aime pas qu'on le contrarie, et si vous m'en croyez... 
Le voici. 

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140 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

SCÈNE II 
LE BARON, GERxMAIN, LE MARQUIS. 

LE MARQUIS. 

Ah çàl c'est donc une gageure? on me volera donc 
toujours mes papiers 1 

GERMAIN. 

Monsieur, voilà monsieur le baron. 

LE MARQUIS. 

Qu'as-tu fait, drôle, d'un papier de musique que j'a- 
vais tantôt? Où l'as-tu mis? où ést-il passé ? 

LE BARON. 

Bonjour, Valberg ; que vous arrive-t-il ? 

LE liARQUIS. 

Je ferai maison nette un de ces jours ; je vous mettrai 
tous à la porte. 

Au baron qui rit. 

Et VOUS, maraud, tout le premier. 

GERMAIN. 

Monsieur, c'est monsieur le baron. 

LE MARQUIS. 

Ahl pardon, mon cher oncle, vous venez donc.de 
Paris? C'est que j'ai perdu un papier de musique. 

GERMAIN. 

C'est sûrement celui-là qu'il a si bien serré. 

LE BARON. 

Vous voyez, mon neveu, que je suis exact, je suis 



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SCÈNE II. 141 

arrivé à l'heure dite. Et vous, ôtes-vous disposé à par- 
tir? 

LE MARQUIS. 

A partir? 

LE BARON. 

Oui, demain matin. 

LE MARQUIS. 

Oui, je vous le jure, si j'éprouve un refus, je pars sur- 
le-champ, et vous ne me reverrez de la vie. 

LE BARON. 

Quel refus? Que voulez-vous dire? 

LE MARQUIS. 

Oui, sur l'honneur, si je suis reçu avec froideur, si 
ma démarche est mal accueillie, mon parti est pris irré- 
vocablement. 

LE BARON. 

Eh 1 quelle froideur, quel mauvais accueil avez-vous 
à craindre, venant de la part du roi ? 

LE MARQUIS. 

Est-ce que le roi se mêle de tout ceci ? 

LE BARON. 

Parbleu I apparemment, puisque vous serez porteur 
d'une lettre autographe de Sa Majesté. 

LE MARQUIS. 

Pour la comtesse ? 

LE BARON. 

Pour la grande-duchesse. Oubliez-vous que vous 
êtes chargé?... 

LE MARQUIS. 

C'est que je confondais, parce que j'ai aussi une let- 
tre à écrire à la comtesse. L'avez-vous vue? 



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142 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

LE BARON. 

Non, elle dort. 

IJE MARQUIS. 

Eh bien I que dites-vous de cette affaire-là? Ne fais- 
je pas bien? 

LE BARON. 

Quelle affaire? 

LE MARQUIS. 

Oh, mon Dieu 1 je sais bien ce que vous m'allez dire. 
Vous n'avez jamais pu la souffrir, vous vous êtes 
brouillé avec elle, vous lui avez fait un procès; eh 
bien ! je vous le demande, qu'est-ce qu'on gagne à ces 
choses-là? Votre avocat a fait de belles phrases pour 
un méchant quartier de vigne : le voilà maintenant au 
parlement. Ses discours n'ont pas le sens commun. On 
dit que c'est de la grande politique, moi je prétends 
qu'il n'en a point du tout, et vous verrez que la loi sera 
rejetée. 

LE BARON. 

De quoi venez-vous me parler? Il s'agit ici de choses 
sérieuses et qui réclament toute votre attention. 

LE MARQUIS. 

S'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire. Parlez, mon- 
sieur, je vous écoute. 

LE BARON. 

Il s'agit de notre ambassade. Avez-vous lu ce que je 
vous ai mandé? 

LE MARQUIS. 

De notre ambassade ? oui, sans doute ; je suis tou- 
jours aux ordres du roi. 



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SCÈNE II. 143 

JUB BARON. 

Port bien. 

LE MARQUIS. 

Sa Majesté connaît mon dévouement. 

LE BARON. 

A merveille. Vous serez donc prêt... 

LE liARQUIS. 

En doutez-vous? mes ordres sont donnés; Germain, 
tout est-il préparé? 

GERMAIN. 

Monsieur, je n'ai pas reçu d'ordres. 

LE MARQUIS. 

Comment, coquin! Et cette grande malle que je t'ai 
fait mettre au milieu de ma chambre? 

GERMAIN. 

Ah 1 si monsieur veut chanter en route. . . 

LE liARQUIS. 

Chanter en route, impertinent! 

GERMAIN. 

Dame I monsieur, votre musique est dedans, et la 
clef est dans votre poche. 

LE MARQUIS. 

Dans ma... Ah ! parbleu 1 c'est vrai. On me l'aura don- 
née sans doute avec mes gants et mon mouchoir. Ces 
gens-là ne font attention à rien. 

GERMAIN. 

Je puis vous assurer, monsieur... 

LE BARON. 

Laisse-nous, ne dis mot, et va tout préparer. 
Germain sort. 



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iU ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

Maintenant, Valberg, il faut que je, vous quitte, pour 
retourner chez M. Duplessis prendre les lettres de la 
cour. Je n'ai que deux mots à vous dire ; songez, mon 
neveu, que notre voyage n'est point une mission ordi- 
naire, et que, selon l'habileté que vous y déploierez, 
votre avenir peut en dépendre. 

LE MARQUIS. 

Hélas ! je ne le sais que trop, 

LE BARON. 

il faut donc que vous me promettiez de tenter sur 
vous-même un effort salutaire, de vaincre ces petites 
distractions, ces faiblesses d'esprit parfois si fâcheuses 
afin de conduire sagement les choses. 

LE MARQUIS. 

Oh ! pour cela, je vous le promets. 

LE BARON. 

Sérieusement? 

LE MARQUIS. 

Très-sérieusement. 

LE BARON. 

Allez donc achever de donner vos ordres. Il est six 
heures moins vingt minutes; je vais chez M. Duplessis ; 
ce n'est pas loin; je serai de retour pour le dîner. 
Allons, vous me promettez donc de suivre en tout point 
mes conseils? vous savez ce que c'est que ces messieurs 
de la cour. 

LE MARQUIS. 

Ohl ne vous mettez pas en peine. Je sais comment il 
faut s'y prendre vis-à-vis d'eux. Je me ferai écrire par- 



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SCÈNE IL .145 

tout. Il faut que je sache seulement le nom de notre 
rapporteur, et j'irai moi-même. 

LE BARON. 

Je n'ai point de rapporteur; que voulez-vous donc 
dire? 

LE MARQUIS. 

Si vous n'avez pas de rapporteur, il n'est pas temps 
de solliciter vos juges. 

LE BARON. 

Mes juges ? à propos de quoi? 

LE MARQUIS. 

Pour votre procès. 

LE BARON. 

Mais je n'ai point de procès. 

LE MARQUIS. 

Gomment 1 vous ne m'avez pas dit de voir ces mes- 
sieurs de la cour? 

LE BARON. 

Je vous parle de la cour de Saxe. 

LE MARQUIS. 

- Ahl oui, c'est pour notre ambassade. — Je suis un 
peu préoccupé; c'est la comtesse qui a un procès, et je. 
me suis chargé de le suivre. C'est une femme char- 
mante ! 

LE BARON. 

Oui, oui, nous savons que vous êtes coiffé d'elle, et 
que le voisinage est cause que vous vous enterrez dans 
votre château. Mais il ne faut pas que cette inclination 
traverse nos plans, s'il vous plaît. 

COMÉDIES. III. ' 18 

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i46 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

LE MARQUIS. 

Ne craignez rien, allez, soyez en paix. Quand je n'y 
songe pas, voyez-vous, je parais comme cela un peu 
insouciant; mais quand je me mêle de choses graves, 
personne n'est plus attentif que moi. 

LE BARON. 

A la bonne heure I 

LE MARQUIS. 

Allez chez M. Duplessis, soyez en paix, je me charge 
du reste. 

LE BARON. 

Nous verrons votre exactitude. 

LE MARQUIS. 

Je vais surveiller Germain, de peur qu'il ne fasse 
quelque méprise. 

LE BARON* 

• Port bien. 

LE MARQUIS. 

Je vais achever démettre mes papiers en ordre. J'en 
ai beaucoup. 

LE BARON. 

Ne m'arrêtez donc pas, je vous prie. 

LE MARQUIS. 

Dieu m'en préserve! Allez, monsieur, allez prendre 
les lettres royales; de mon côté, j'écrirai à ma mère; 
— il est bien juste que je remercie le ministre ; je lais- 
serai mes chiens à madame de Belleroche; j'avertirai 
tous nos parents, et à votre retour, je l'espère, le ma- 
riage sera décidé. 

LE Baron, 8'arrétant au moment de sortir. 

Comment, le mariage I quel mariage? 



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SCÈNE II. 1*7 

LE MARQUIS. 

Hé! le mien, ne le savez-vous pas? 

LE BARON. 

Que signifie cette plaisanterie? votre mariage, dites- 
vous? 

LE MARQUIS, 

Oui, avec la comtesse ; ne vous ai-je pas dit que je 
répousais? 

LE BARON. 

Non vraiment. En voici bien d'une autre I 

LE MARQUIS. 

Gela me donne beaucoup d'affaires, comme vous 
voyez. 

LE BARON. 

Mais on ne se marie pas la veille d'un départ. C'est 
apparemment pour votre retour. 

LE MARQUIS. 

Non pas ; mon sort se décide aujourd'hui^ 

LE BARON. 

Vous n'y pensez pas, mon ami. 

LE MARQUIS. 

J'y pense très-fort, car je ne partirai qu'après et 
selon sa réponse. 

LE BARON. 

Mais que cette réponse soit bonne ou mauvaise, 
qu'a-t-elle à faire avec notre ambassade? Vous ne vou- 
lez pas, je suppose, emmener la comtesse. 

LE MARQUIS. 

Pourquoi non", si elle y consent? 

LE BARON. 

Miséricorde I une femme en voyage I Des chapeaux, 

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148 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

des robes, des femoierf de chambre, une pluie de car- 
tons, des nuits d'auberge, des cris pour un carreau 
cassé. 

LE MARQUIS. 

Vous parlez là de bagatelles. 

LE BARON. 

Je parle de ce qui est convenable, et ceci ne Test pas 
du tout. Il n'est point dit, dans les lettres que j'ai, que 
vous emmèneriez une femme, et je ne sais si on le trou- 
verait bon. 

LE MARQUIS. 

C'est ce dont je me soucie fort peu. 

LE BARON. 

Mais je m'en soucie beaucoup, moi qui vous parle ; 
et si vous insistez, je vous déclare... 

Le marquis se met au piano et prélude. — A part. 

En vérii^ce garçon-là est fou ; il est impossible qu'il 
aille à Gotha. Que faire? je ne puis partir seul, son nom 
est toutûu long dans la lettre royale. Si je dis ce qui en 
est, voilà un scandale, et quand bien même j'obtien- 
drais que mon nom fût mis à la place du sien (ce qui 
serait de toute justice), voilà un retard considérable, et 
l'à-propos sera manqué. 

On entend sonner. 
Grand Dieu! c'est la comtesse qui sonne... Je vais 
manquer M. Duplessis. Mon neveu, de grâce, écoutez- 
moi. 

le: marquis. 
Monsieur, je vous croyais parti. 



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SCENE II. U9 

LE BAftON. 

Vous êtes amoureux de la comtesse. 

LE MARQUIS. 

C'est mon secret. 

LE BARON. 

Vous venez de me le dire. 

LE MARQUIS. 

Si cela m'est échappé, je ne m'en cache pas. 

LE BARON. 

Ne plaisantons point, je vous prie. Je ne puis parler 
pour vous à la comtesse ; elle me déteste, et je suis 
pressé. Voici ce que je vous propose. Deux choses sont 
qu'il faut mener à bien, votre mariage et votre ambas- 
sade. Ne sacrifiez pas l'un à l'autre. 

LE MARQUIS. 

Je ne demande pas mieux. 

LE BARON. • 

Voyez donc la comtesse, obtenez une réponse. Si 
elle accepte, je ne m'oppose pas à ce qu'elle vienne en 
Allemagne, mais ce ne saurait être du jour au lende- 
main ; cela se conçoit naturellement. 

LE MARQUIS. 

Naturellement. 

LE BARON. 

Ainsi elle pourrait nous rejoindre. 

LE MARQUIS. 

Vous avez là une excellente idée. 

LE BARON. 

N'est-il pas vrai ? Si elle refuse.. . 

13. 

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loO ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

LE MARQUIS. 

Si elle refuse, je la quitte pour jamais. 

LE BARON. 

C'est cela même; vous fuyez une ingrate. 

LE MARQUIS. 

Ah ! je Tadorerai toujours ! 

LE BARON. 

Certainement. 

A part. . 

Il n'est point méchant, et ses distractions mêmes, 
entre des mains habiles, peuvent tourner à son profit. 
On n'a pas su le guider jusqu'ici. Allons, il peut venir à 
Gotha. 

Haut. 
Voilà qui est convenu; je vous laisse. A mon retour, 
votre démarche sera faite, et le succès, je l'espère, 
sera favorable, car la comtesse, apparemment, s'attend 
à votre proposition. 

LE MARQUIS. 

Mais je ne sais pas trop, car voilà plusieurs fois que 
je viens ici pour lui en parler, et, je ne sais comment 
cela se fait, je l'oublie toujours; mais cette fois-ci, j'ai 
mis un papier dans ma boîte pour m'en souvenir. 

LE BARON. 

Cela fait un mariage bien avancé ! 

LE MARQUIS. 

Je ne sais pas si elle y consentira, car il est difficile 
de la fixer longtemps sur le même objet. Quand vous 
lui parlez, elle semble vous écouter, et elle est à cent 
lieues de là. 



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SCÈNE III. f5l 

LE BARON. 

Elle est peut-être distraite? 

LE MARQUIS. 

Oui, elle est distraite. G*est insupportable, cela. 

LE BARON. 

Oh ! je vous en réponds. — Je vais chez M. Duplessis. 

LE MARQUIS. 

Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procès 
de la comtesse et cette ambassade, tout cela m'occupe 
beaucoup. On a mille lettres à répondre. Elle veut que 
je lise un roman nouveau,... tout cela ne peut pas 
s'accorder ensemble,... vous en conviendrez bien. 

LE BARON. 

Oui, oui, songez à votre mariage. 

LE MARQUIS. 

C'est vrai. Cette diable d'affaire-là me tourne la tête I 
Je n'y pense jamais. Je ne vous reconduis pas. 

LE BARON. 

Hé 1 non, non. Vous vous moquez de moi. 

A part en s'en allant. 

Il voulait, disait-il, surveiller fiermain, mais je vais 
le faire surveiller lui-même. 



SCENE 111 
LE MARQUIS, VICTOIRE. 

LE MARQUIS. 

Holà ! ho ! quelqu'un I 



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132 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

VICTOIRE. 

Qu'est-ce que veut monsieur le marquis? 

LE MARQUIS. 

Donnez-moi ma robe de chambre. 

VICTOIRE. 

Vous badinez, monsieur le marquis. 

LE MARQUIS. 

Hé! ah!., oui, oui. 

VICTOIRE. 

On a dit à madame- la comtesse que vous étiez ici, 
et elle va venir. 

LE MARQUIS. 

Pourquoi cela ? Je m'en vais faire mettre mes che- 
vaux, et j'irai chez elle. 

VICTOIRE. 

Mais, monsieur, vous y êtes, chez elle. 

LE MARQUIS. 

Vous avez raison;... c'est que je pensais... 

VICTOIRE.' 

Monsieur, voilà madame. 



SCENE IV 
LA COMTESSE, LE MARQUIS, VICTOIRE. 



LA COMTESSE, en entrant. 
François, dites à Victoire de venir. 

VICTOIRE. 

Me voilà, madame. 



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SCÈNE IV. 153 

LA COMTESSE. 

C'est bon. — Monsieur de Valberg, je suis enchan- 
tée de vous voir... Vous avez été hier de la distraction 
la plus divertissante du monde... Je vous aime à la 
folie comme cela. 

LE MARQUIS. 

Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, madame, 
au contraire^ cependant, comme on dit souvent, les 
contraires se rapprochent quelquefois. 

LA COMTESSE. 

Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe. 

VICTOIRE. 

Oui, madame. 

LA COMTESSE. 

Donnez-moi un autre collet. 

Elle s'assied à sa toilette. 
Celui-ci me va à faire horreur. 

Au marquis. 

Asseyez-vous donc. 

VICTOIRE. 

Mais, madame n'a gu'à le rendre si elle n'en veut pas ; 
cependant il est bien fait. C'est qu'il y a là un pli... 
Attendez. 

Elle l'arrange. 

LA COMTESSE. 

Oui, un pli, voyons. 
Elle se mire. 

Eh bien ! voilà ce que je veux dire. Il va à merveille 
comme cela. Ayez' soin que mademoiselle Dufour m'en 
fasse un autre tout pareil, mais je dis tout de même, 
entendez-vous ? 

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<5i ON NE SAURAIT PENSliR A TOUT. 

VICTOIRE. 

Ouij madame. Et quand madame le veut-elle? 

LA COMTESSE. 

Quand? mais demain matin. Il n'y a qu'à envoyer 
François tout àTheure, j'en suis très-pressée, 

VICTOIRE. 

Il n'y aura peut-être pas assez de temps. 

LA COMTESSE. 

Oh! sans doute, vous trouvez toujours ce que je 
désire impossible, et puis vous viendrez dire que vous 
m'êtes bien attachée. 

VICTOIRE. 

C'est que rien n'est plus vrai. — Madame me gronde. 

LA COMTESSE. 

C'est bon, c'est bon, donnez-moi du rouge. Eh bien ! 
monsieur de Valberg, vous ne dites rien ? 

LE MARQUIS. 

Mais vous ne m'écoutez pas, madame. 

LA COMTESSE, mettant son ruban. 

Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Ne parliez-vous pas 
des contraires? 

LE MARQUIS. 

Des contraires? N'est-ce pas des contrats, plutôt? 

LA COMTESSE. 

Cela peut bien être. Victoire I 

VICTOIRE. 

Madame. 

LA COMTESSE. 

Je ne sais plus ce que je voulais dire avec vos con- 
trats. 



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SCENE IV. joo 

LE MARQUIS. 

Ah I je VOUS le dirai, moi, quand vous voudrez m'en- 
tendre. 

LA COMTESSE. 

Je VOUS entends toujours avec plaisir. 

LE MARQUIS. 

Aurez-vous du monde aujourd'hui? 

LA COMTESSE. 

Non, si vous voulez. C'est môme ce que je voulais 
dire, car tous les ennuyeux de la ville prennent ce parc 
pour leur promenade. Victoire, qu'on ne laisse entrer 
personne. 

VICTOIRE. 

Je m'en vais le dire, madame. 

LE MARQUIS. 

Je vous suis obligé, parce que j'ai à vous parler très- 
sérieusement. 

LA COMTESSE, à Victoire. 

Ma belle-sœur, pourtant. 

VICTOIRE. 

Oui, madame. 

LA COMTESSE. 

Elle raffole de vous, monsieur de Valberg. 

LE MARQUIS. 

Moi, je la trouve charmante! Il y a des femmes 
comme cela, qui vous séduisent dès le premier mo- 
ment qu'on les voit. 

LA COMTESSE. 

Victoire, dites qu'on laisse entrer aussi M. de Clair- 
vaux. 



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io6 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

VICTOIRE. 

Est-ce là tout? 

LE MARQUIS. 

Ahl madame, M. de Latour aussi, je vous prie. 

LA COMTESSE. 

M. de Latour? Eh bien! oui, M. de Latour; je le 
veux bien. 

VICTOIRE. 

Je m'en vais le dire. 

LA COMTESSE. 

Attendez. — La liste d'hier. 

VICTOIRE. 

Mais, madame a laissé entrer tout le monde. 

LA COMTESSE. 

Vous croyez ? 

- VICTOIRE. 

J'en suis sûre. 

LA COMTESSE. 

Eh bieni en ce cas-là, tout le monde. 

VICTOIRE. 

Madame aura-t-elle besoin de moi? 

LA COMTESSE. 

Non, non. — Cependant ne vous éloignez pas... 
Qu'on m'avertisse quand mes étoffes viendront. 



SCENE V 
LE MARQUIS, LA COMTESSE. 



LE MARQUIS* 

Vous faites des emplettes? 



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SCÈNE V. ' 157 

' LA COMTESSE. 

Oui, pour cet hiver. 

LE MARQUIS. 

Vous aimez beaucoup le monde, madame. 

LA COMTESSE. 

Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez 
comme mon mari m'a rendue malheureuse pendant 
trois ans qu'il m'a tenue enfermée avec lui, dans une 
de ses terres. 

LE MARQUIS. 

Dans une de ses terres ! 

LA COMTESSE. • 

Oui, vraiment, excepté ce voyage que nous avons 
fait sur les bords du Rhin. 

LE MARQUIS. 

Sur les bords du Rhin I 

la'comtesse. 
Oui. 

LE MARQUIS. 

Est-ce un beau pays? 

LA comtesse. 

Je ne peux pas trop vous dire, je ne m*y connais pas. 
On se donne beaucoup de fatigue pour visiter toutes 
sortes d'endroits, et je ne vois pas la différence» C'est 
une faculté qui m'est refusée. On me montre des châ* 
teaux, des bois, des rivières, des églises surtout... Ah, 
Dieu! les églises, les églises gothiques, il y fait un 
froid I c'est un rhume de tous les jours. Je me souviens 
encore de mes réveils, quand j'étais dans un lit bien 
chaud, brisée par un voyage en poste, et que M. de 

COMÉDIES. III. 14 

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158 ON iNE SAURAIT PENSER A TOUT.' 

Vernon entrait dans ma chambre avec la perspective 
d'une cathédrale ! 

LE MARQUIS. 

Oui, cela doit être fort pénible. 

LA COMTESSE. 

A se faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien 
que ce n'était pas assez d'essuyer des caveaux humides, 
de se tordre le cou pour voir des rosaces. Le triomphe 
de mon mari était de monter dans les flèches, et Ton 
me hissait après lui. Connaissez-vous ce travail-là? On 
grimpe en rond autour d'un pilier, dans une tourelle 
qui vous suffoque, et l'on s'en va montant et tournant 
toujours, comme avec un tire-bouchon dans la tête, 
jusqu'à ce que le mal de mer vous prenne, et qu'on 
ferme les yeux pour ne pas tomber. C'est alors que 
votre cornac tire de sa poche une lorgnette pour vous 
faire admirer le pays. Voilà comme j'ai vu l'Allemagne. 

LE MARQUIS. 

C'est pourtant cette route-là, sans doute, que nous 
allons prendre avec le baron. 

LA COMTESSE. 

Est-ce qu'il est ici, le baron ? 

LE MARQUIS. 

Oui, madame, il vient d'arriver. Il est venu de Paris 
ce matin, par ce grand orage ; — c'est là ce qui a dé- 
rangé le temps, sûrement. 

LA COMTESSE, riant. 

L'arrivée du baron ! ah I vous êtes délicieux I 

LE MARQUIS. 

Comment! ne parliez-vous pas de lui? 

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SCÈNE V. 159 

.LA COMTESSE, riant. 

Si fait, si fait, c'est à merveille. 

LE MARQUIS. 

Je le croyais. Je me trompe quelquefois^ et c'est 
insupportable. 

LA COMTESSE. 

Non, non. — Je vous trouve charmant comme cela. 

Elle cherche quelque chose. 

LE MARQUIS. 

Qu'est-ce que vous voulez? Du tabac? j'en ai de fort 
bon. 

Il ouvre sa tabatière. 
Ahl j'oubliais bien! 

LA COMTESSE. 

Quoi? 

LE MARQUIS. 

Vous voyez ce papier-là. Devinez. 

LA COMTESSE. 

Je ne sais pas deviner, dites-moi tout de suite. 

LE MARQUIS. 

C'est que si vous voulez vous remarier... 

LA COMTESSE, cherchant sur son piano. 

Eh bien? 

LE MABQUIS. 

Qu'est-ce que vous cherchez encore? 

LA COMTESSE, cherchant. 

Parlez, parlez toujours. 

LE MARQUIS. 

Vous seriez la plus heureuse femme du monde avec 
moi. 



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160 ON NE SAUBAIT PENSER A TOUT. 

LA COMTESSE, cherchant toujours. 

Avec vous? 

LE MARQUIS. 

Oh! sûrement. 

LA COMTESSE. 

Je ne le trouve pas ; c'est inconcevable I 

LE MARQUIS. 

Ou'est-ce que vous cherchez donc là? 

LA COMTESSE. 

Un papier que j'avais tout à l'heure. 

LE MARQUIS. 

Est-ce une chose de conséquence? 

LA COMTESSE. 

Oui et non, c'est une chanson. 

LE MARQUIS. 

J'en ai un recueil ; si vous voulez, je vous le prêterai. 
Il est très-complet depuis 1650. 

LA COMTESSE. 

C'était une chanson nouvelle. 

LE MARQUIS. 

Il y en a beaucoup dedans. 

LA COMTESSE. 

Des chansons nouvelles? 

LE MARQUIS. 

Oui, pour ce temps-là. 

LA COMTESSE, riant. 

De 1650! ah! ah! ah! vous êtes toujours le même. 

LE MARQUIS. 

Oui; je suis constant. Cela ne réussit pas toujours, 
comme vous savez, avec les femmes. 



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SCÈNE VI. m 

LA COMTESSE. 

Est-ce que vous avez à vous plaindre des femmes? 

LE MARQUIS. 

Ahl si vous vouliez être la mienne!... Voici une 
visite. 

LA COMTESSE. 

Eh I c'est votre domestique. 



SCENE VI 
LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN. 

GERMAIN. 

Pardon, madame, c'est un papier que j'apporte à 
monsieur le marquis^ de la part de monsieur le baron. 

LE MARQUIS. 

Eh, morbleul il s'agit bien... Ah! ah! madame, c'est 
assez singulier; c'est une romance. Est-ce celle que 
vous cherchiez? 

LA COMTESSE. 

Voyons ; mais il me semble que oui. Vous me l'aviez 
volée apparemment. 

Elle se met au piano et joue. 

GERMAIN, à part. 

Justement, c'est celle de la malle.. 

Au marquis. 

Monsieur, monsieur le baron m'a dit de vous de- 
mander... 

LE MARQUIS. 

Quoi? qu'est-ce que c'est? 

14. 

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<62 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

GERMAIN. 

Si VOUS songiez à vos affaires. 

LE MARQUIS. 

Ehl oui, tu viens nous déranger... 

GERMAIN. 

C'est que monsieur le baron tout à TheuL-e a req\i un 
exprès de Fontainebleau, et cela Tinquiète beaucoup. 
Il est retourné encore cbez M.Dupîessis; il paraissait 
tout bouleversé. 

LE llAROUïS, 

En vérité ? 

GERMAm, 

Oui, et je vous ai apporté cette musique, aQn d'avoir 
une raison d'entrer cl atin de pouvoir vous dire en 
mÊnie temps qu'il faut une réponse suj-le-chanip» 

LE MAROLTlSj riSflcchit. 

Tu as bien fait. Mais il me semble... Ce n'est pà5 

cela, madame^ ce n'est pas cela, vous vous tromper, 

n vu au piano. . ' 

LA COMTESSE. 

Maïs j'y vois clair apparemment. Tenez.- 
El Le joue. 

GEKiMAl^, 

Il ne me semble pas qu'ils parlent beaucoup d'atfaires. 
Monsieur le baron m'a dit de saisir au vol quel(iues 
mots de leur entretien. 

11 Hu retire lontement, ^ 

LA COMTESSE. 

Vous voyez bien que c'est écrit ainsi, 

LE MARQUJS. 

Oui, pour la musique. Mais les paroles.** 



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SCÈNE VII. <63 

LA COMTESSE. 

Les paroles, je ne les sais pas. 

LE. MARQUIS. 

Goipmentl elles sont de... 

Il chante. 
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire... 
GERMAIN, près de la porte. 

Gela ne prend pas le chemin de Gotha. 

LE MARQUIS. 

J'ai oublié le reste ; c'est singulier. 

LA COMTESSE. 

Très-singulier, avec votre mémoire ! 

LE MARQUIS. 

Oui, ordinairement je retiens tout ce que je veux. 

SCÈNE Vil 
LA GOMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN, VIGTOIRE. 

VICTOIRE. 

Voilà vos étoffes, madame. 

LA COMTESSE. 

G'estbon. 

LE MARQUIS. 

On vous demande? je ne veux pas vous retenir plus 
longtemps. 

LA COMTESSE. 

Ne venez-vous pas avec moi? vous me donnerez votre 
avis. 

LE MARQUIS. 

Non, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'attends quel- 
qu'un à qui j'ai à parler. 



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104 ON NE SAUUAIT PENSER A TOUT, 

LA COMTESSE. 

Ici? chez moi? 

LE MARQUIS. 

Oui ; — et à propos. — C'est vous. 

LA COMTESSE. 

Moi? 

LE MARQUIS. 

Oui, mais ne vous l'ai-je pas dit? 

LA COMTESSE. 

Quoi? 

LE MARQUIS. 

0«e\ j*avais là plus grande envie de vous épouser. 

LA COMTESSE. 

Je ne sais pas quand. 

LE MARQUIS. 

Tout à l'heure. Je ne suis venu ici que pour cela. 

LA COMTESSE. 

Je ne m'en souviens pas. 

LE MARQUIS. 

Mais à quoi donc pensez-vous? vos distractions, vrai- 
ment, ne sont pas concevables. Il me semble pourtant. . 

LA COMTESSE. 

Dites. 

LE MARQUIS. 

Que je vous ai parlé de mon voyage. 

LA COMTESSE. 

Quel voyage? 

LE MARQUIS. 

En Allemagne. 

LA COMTESSE. 

Hé 1 non, c'est moi qui vous ai parlé du mien. 



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SCÈNE VIII. 165 

LE MARQUIS. 

Comment du vôtre? 

LA COMTESSE. 

Oui, de ce voyage aux bords du Rhin, que j'ai fait 
avec mon mari. 

LE MARQUIS. 

Je vous demande pardon, je vous assure... 

LA COMTESSE. 

Vous extravaguez; venez voir mes étoffes. Je vous 
donnerai mon volume de je ne sais plus qui, et vous 
trouverez la fin de notre romance. 

LE MARQUIS, s'en allant. 

Mais c'est moi... 

LA COMTESSE, de même. 

Je vous dis que c'est moi... 



SCÈNE VIII 
GERMAIN, VICTOIRE. 

GERMAIN. 

Mam'selle Victoire, que dites-vous de cela? Vous 
savez que monsieur aime madame. 

VICTOIRE. 

Et je sais que madame aime monsieur. 

GERMAIN. 

Et que monsieur veut épouser madame. 

VICTOIRE. 

Et que madame ne demande pas mieux. 



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466 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

GERMAIN. 

En êtes-voussûre? 

VICTOIRE. 

Parfaitement. 

.GERMAIN. 

Mais vous ne savez peut-être pas que nous allons en 
ambassade. 

VICTOIRE. 

Où? 

GERMAIN. 

A Gotha. Il paraît, d'après ce qu'on m'a dit, que la 
duchesse est accouchée, et nous allons lui faire com- 
pliment de la part de Sa Majesté. 

VICTOIRE. 

•Qu'est-ce que cela signifie? 

GERMAIN. 

Gela signifie que mon maître veut que la comtesse 
dise oui ou non avant ce départ, afin d'en avoir la 
conscience nette ; que nous partons demain matin avec 
le baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger 
tout, et qu'au lieu de le dire, ils chantent. 

VICTOIRE. 

Il a pourtant parlé mariage et voyage. 

GERMAIN. 

Et elle Ipi a répondu chanson. 

VICTOIRE. 

Pourquoi votre baron ne vient-il pas au secours? 

GERMAIN. 

Par crainte de tout gâter, parce qu'il est brouillé, à 
ce qu'il croit, avec votre maîtresse. 



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SCÈNE VllI. IG7 

VICTOIRE. 

Monsieur Germain. 

GERMAIN. 

Mam 'selle Victoire. 

VICTOIRE. 

Nos maîtres sont de grands enfants : il faut arranger 
cette affaire-là. Vous venez d'apporter un papier; n'est- 
ce pas cela qu'ils chantaient? 

GERMAIN. 

Oui, le voici. 

VICTOIRE. 

Donnez-le-moi, et maintenant... 
Elle écrit sur la romance. 

GERMAIN. 

Qu'est-ce que vous écrivez là-dessus? 

VICTOIRE. 

Ne [vous mettez pas en peine. Posons cela sui* le 
' piano. 

GERMAIN, lisant. 

Mais s'ils se fâchent? 

VICTOIRE. 

Es1rc?que cela se peut? Elle rêve de lui en plein 
jour. A plus forte raison... 

GERMAIN. 

Les voici qui viennent! sauvons-nous. 

VICTOIRE. 

Et écoutons. 



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168 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

SCÈNE IX 
LA COMTESSE, LE MARQUIS. 

LA COMTESSE, 

Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose? 

LE MAnguis, un Hvrt; à la main. 
Non, ce n'est pas ce que je choisirais. 

Lïgont, 
Fanny, Theureux mortel qui près de toi respire.,, 

LA COMTESSE, 

Vous voilà bien cûûLent, Avec votre livre en main, 
vous êtes bien sûr de votre mémoire. 

LE >L\nQUIS. 

Oh, mon Dieul je n'avais que faire du livre, cela me 
sérail revenu tout de suite. 

Lisant. 

Kaïiiiy, rheurcux mortel qui près de toi respire 
S;iilj à te voir parlent et rougir, et sourire, ^ 
^ De quels hottîs divins le ciel esl habile, 

LA COMTESSE* 

Vous ymelfez une expression 1*.. 

LE MARQUIS^ 

11 n'est pas diniciîe, madame, d'exprimer ce qifon 
seul du fond du cœur^ et ces vers ne semblentr-iJs pas 
faits tout exprès pour qu'on vous les dise? 

iMiiiuy, l'heureux morlel.i. 

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SCÈNE IX. 169 

LÀ COMTESSE* 

Vous VOUS divertissez, je crois. 

LE MARQUIS. 

Non, je VOUS le jure sur mon âme, et par tout ce 
qu'il y a de plus sacré au monde, je... je trouve ces 
vers-là charmants. 

LA COMTESSE. 

Eh bien ! venez les chanter, je vous accompagnerai. 

Elle s'assied au piano. 

LE MARQUIS, près d'elle. 

Vous verrez que je me passerai de livre... A quoi 
pensez- vous donc, madame? 

LA COMTESSE. 

A ce pou-de-soie rose. Vous ne Taimez pas? 

LE MARQUIS. 

Non, j'aime mieux ce taffetas feuille morte. 

LA COMTESSE. 

C'est une étoffe trop âgée. 

LE MARQUIS. 

Elle m'a paru toute neuve. 

LA COMTESSE. 

Laissez donc! Il y a de ces choses qui sont toujours 
de l'an passé. 

LE MARQUIS. 

Que c'esi bien femme, ce que vous dites là ! 

LA COMTESSE. 

Comment, bien femme? Que voulez-vous dire? 

LE MARQUIS* 

Eh! mon Dieu^ oui. Toujours du nouveau ^ -^ voilà 
ce qu'il vous faut^ à vous autres; 

COMÉDIES. lU. ^l5 T 

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i70 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

LA COMTESSE. 

I 

A vous autres! Vous êtes poli. 

LE MARQUIS. 

Hors le moment présent, vous ne connaissez rien. 
Vous ne vous souciez plus des choses de la veille, et 
celles du lendemain, vous n'y songez pas. Je vous ré- 
ponds bien que, si j'étais marié, ma femme n'aurait 
pas tant de fantaisies. 

LA COMTESSE. 

Vous lui feriez porter une robe feuille morte? ' 

LE MARQUIS. 

Feuille morte, soit, si c'était mon goût. 

LA COMTESSE. 

Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas. 

LE MARQUIS. 

Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'ai- 
mait véritablement. 

LA COMTESSE. 

Eh bien! à ce compte-là, vous resterez garçon. 

LE MARQUIS. 

Parlez-^vous sérieusement, madaîne? 

LA COMTESSE. 

Oui, je vous conseille de renoncer à trouver une vie* 
time de bonne volonté. 

LE MARiJUlS. 

ciel! mais c'est ma mort que vous m'annoncez là. 

LA COMTESSE. 

Comment, votre mort? 

LE MARQUIS. 

Assurément. Je ne suis pas comme vous, moi, ma- 

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SCÈNE IX. 171 

dame. Il ne faut pas me dire deux fois les choses. Oh ! 
je craignais cette cruelle parole, mais, en la prévoyant, 
je ne l'attendais pas. Elle me désespère, elle m'acca- 
ble,... au nom du ciel! ne la répétez pas. 

LA COMTESSE. 

Mais, bon Dieu ! quelle mouche vous pique? 

LE MARQUIS. 

Groyez-vo^;is donc que je puisse rester au monde 
loin de vous, loin de tout ce qui m'est cher? La vie me 
serait insupportable. Riez-en, madame, tant qu'il vous 
plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un voyage à 
la hâte est toujours fâcheux; que, si j'ai mes projets, 
vous avez les vôtres ; que sais-je? — Vous trouverez 
cent raisons, cent obstacles,... mais en est-il un seul, 
en voit-on quand on aime? Est-ce votre procès qui 
vous retient? mais je vous ai dit qu'il était gagné. Je 
suis allé vingt fois chez votre avoué. Il demeure un peu 
loin, mais qu'importe I Ce n'est pas là ce qui vous 
occupe ; — non, madame, vous ne m'aimez pas. 

LA COMTESSE. 

Je vous demande bien pardon ; mais quel galimatias 
me faites-vous là ? 

LE MARQUIS. 

Je ne dis que l'exacte vérité ; mais, puisque vous ne 
voulez pas l'entendre, je me retire. Adieu, madame. 

LA COMTESSE. 

Savez-vous une chose, marquis? c'est que les dis- 
tractions ne plaisent qu'à la condition d'être plaisan- 
tes. Quand Vous prenez le chapeau du voisin, ou quand 
vous appelez le curé « mademoiselle », personne ne 



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172 OiN NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

songe à s'en fâcher; mais il ne faut pas que cela vous 
encoiirage jusqu'à perdre tout à fait le sens, et à par- 
ler, pour une robe feuille morte, comme, un homme 
qui va se noyer; car vous comprenez que, dans ce cas- 
là, notre part à nous, qui voyons faire, ce n'est plus de 
la gaieté, c'est de la patience, et il n'est jamais bon 
d'avoir affaire à elle; c'est l'ennemie mortelle des fem- 
mes. 

LE MARQUIS. 

Gela veut dire que je vous importune. Raison de 
plus pour m 'éloigner de vous. 

LA COMTESSE. 

En vérité, vous perdez l'esprit. 

LE MARQUIS. 

I 

De mieux en mieux. — Que je suis malheureux ! 

LA COMTESSE. 

Vous ne soupez pas avec moi? 

LE MARQUIS. 

Non, je m'en vais. — Adieu, madame. 
Il s'assied dans un coin. 

LA COMTESSE. 

Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous êtes intoléra- 
ble et incompréhensible. Tenez, laissez-moi à ma mu- 
sique. Qu'est-ce que c'est que cela ? 

Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur 
la romance. 

LE MARQUIS, assis. 

Elle que j'aimais si tendrement! faut-il que j'aie pu 
lui déplaire! qu'ai-je fait qui l'ait ofTenséé? Quoi! je 
viens ici, le cœur tout plein d'elle, mettre à ses pieds 



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SCÈNE IX. 173 

ma vie entière ; je lui fais en toute confiance Taveu 
sincère de mon amour; je lui demande sa main le plus 
clairement et. le plus honnêtement du monde, et elle 
me repoussé avec cette dureté! C'est une chose incon- 
cevable ; plus j'y réfléchis, moins je le comprends. 

U se lève et se promène à grands pas s ns voir la comtesse. 
Il faut sans doute que j'aie commis à mon insu quel- 
que faute impardonnable. 

LA COMTESSE, lui présentant le papier quand il passe devant 

elle. 
Tenez, Valberg, lisez donc cela. 

LE MARQUIS, de même. 
Impardonnable? ce n'est pas possible. Quand je la 
reverrai, elle me pardonnera. Allons, Germain, je veux 
sortir. Oui, sans doute, il faut que je la revoie. Elle est 
si bonne, si indulgente! et si gracieuse et si belle! pas 
une femme ne lui est comparable. 

LA COMTESSE, à part. 

Je laisse passer cette distraction-là. 

LE MARQUIS, de même. 

Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et pa- 
resseuse... à faire pitié! Son étourderie continuelle... 

LA COMTESSE, présentant le papier. 

Le portrait se gâte... Monsieur de Valberg! 

LE MARQUIS, de même. 

Son étourderie continuelle pourrait-elle véritable- 
ment convenir à un homme raisonnable ? Aurait-elle 
ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de ca- 
ractère nécessaire dans un ménage? — J'aurais fort à 
faire avec cette femme-là. 

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174 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

LA COMTESSE. 

Ceci mérite d'être écouté. 

LE MARQUIS. ^ 

Mais elle est si bonne musicienne I — Germain ! — 
Ah! que nous serions heureux, seuls, dans quelque 
retraite paisible, avec quelques amis, avec tout ce 
qu'elle aime, car je serais sûr de l'aimer aussi. 

LA COMTESSE. 

A la bonne heure. 

LE MARQUIS. 

Mais non, elle aime le monde, les fêtes I — Germain! 
— Eh bien ! Je ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'être 
d'une pareille femme? — Germain! — Je la laisserai 
faire; j'aimerais pour elle ces plaisirs qui m'ennuient; 
je mettrais mon orgueil à la voir admirée ; je me fierais 
à elle comme à moi-même, et si jamais elle me trahis- 
sait... — Germain! — je lui plongerais un poignard 
dans le cœur. 

LA COMTESSE, lui prenant la main. 

Oh! que non, monsieur de Valberg. 

LE MARQUIS. 

C'est vous, comtesse ! grand Dieu! je ne croyais pas... 

LA COMTESSE. 

Avant de me tuer, lisez cela. 

LE MARQUIS. 

Qu'est-ce que c'est donc ? 
11 lit : 

« Monsieur le marquis est prié de vouloir bien se 
souvenir d'épouser madame la comtesse avant de par- 
tir pour l'Allemagne. » 

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SCÈNE IX. i75 

Eh bien ! madame, vous voyez bien que c'était moi, et 
non pas vous, qui avais parlé de ce voyage-là. 

LA COMTESSE. 

Mais c'est donc réel, ce départ? 

LE MARQUIS. 

Vous le demandez I voilà deux heures que je me tuè 
à vous le répéter. 

LA COMTESSE. 

Vous aurez pris ma femme de chambre pour moi, car 
ces trois lignes sont de son écriture. 

LE MARQUIS. 

Vraiment? elle n'écrit pas trop mal. 

LA COMTESSE. 

Non, mais elle écrit des impertinences. • 

LE MARQUIS. 

Point du tout, c'était ma pensée. 

LA COMTESSE. 

Mais qu'allez-vous faire en Allemagne? 

LE MARQUIS. 

Des compliments, de la part du roi, à la grande- 
duchesse. 

LA COMTESSE. 

Et quand partez-vous? 

LE MARQUIS. 

Demain matin. 

LA COMTESSE. 

Vous vouliez donc m'épouser en poste? 

LE MARQUIS. 

Justement, je voulais vous emmener. Ce serait le 
plus délicieux voyage I 



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i76 m iNE SAURAIT PENSER A TOUT. 

LA COMTESSE. 

Un enlèvement? 

LE MARQUIS. 

Oui, dans les formes. 

LA COMTESSE. 

' Elles seraient jolies. 

LE MARQUIS. . 

Certainement, nous publierons nos bans... 

LA COMTESSE. 

A chaque relai, n*est-il pas vrai I Elles témoins? 

LE MARQUIS. 

Nous avons mon oncle. . 

LA COMTESSE. 

Et ftos parents? 

LE MARQUIS. 

Us ne demandent pas mieux. 

LA COMTESSE. 

Et le monde? 

LE MARQUIS. 

Que pourraii-on dire? Nous sommes d'honnêtes 
gens, je suppose. Parce que nous montons dans une 
chaise- de poste, on ne va pas nous prendre tout à coup 
pour des banqueroutiers. 

LA COMTESSE. 

Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il 
m'amuse. 

LE MARQUIS. 

Suivons-le, il sera tout simple. 

LA COMTESSE. 

J'en suis presque tentée. 

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SCÈNE IX. 177 

LE MARQUIS. 

J'en suis enchanté. Holà I "Germain I 

Entre Germain. 

GERMAIN. 

Vous avez appelé, monsieur? 

A part. 

Je crois que le danger est passé. 

LE MARQUIS. 

Va vite chercher cette grande malle, qui est là-bas 
au milieu de la chambre, et apporte-la tout de suite. 

GERMAIN. 

Ici, monsieur? 

LE MARQUIS. 

Oui ; dépêche-toi. 

Germain sort. 

LA COMTESSE, riant. 

Ah I mon Dieu, mais quelle folie ! vous envoyez pren- 
dre votre malle? 

LE MARQUIS. 

Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce 
que, voyez-vous, quand on a une bonne idée, il faut s'y 
tenir ; je ne connais que cela. 

LA COMTESSE. 

Un instant, marquis ; avant de s'embarquer, bride 
abattue, pour les Grandes-Indes, il faut prendre son 
passe-port. Êtes-vous bien sûr que je sois douée de 
toutes les qualités requises pour faire convenablement 
votre ménage dans quelqu'un de ces grands châteaux 
que vous possédez en Espagne ? 

LE MARQUIS. 

En Espagne? je ne vous comprends pas. 



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178 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

LA COMTESSE. 

Ai-je bien ce calme, cette présence d*esprit, cette 
égalité de caractère si nécessaire dans une maison, sur- 
tout quand le maître en donne l'exemple? 

LE MARQUIS. 

Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous 
répète ce que sait tout le monde, qu'on voit en vous 
toutes les qualités, comme tous les talents et- toutes les 
grâces ? 

LA COMTESSE. 

Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse à 
faire pitié, et étourdie, surtout étourdie... 

LE MARQUIS. 

Qui a jamais dit cela, madame ? 

LA COMTESSE. 

Un de mes amis. 

LE MARQUIS. 

Un impertinent. 

LA COMTESSE. 

Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits 
devant son miroir, et qui les peint à son image. Devi- 
nez-le. C'est un diplomate qui est assez bon musi- 
cien ; un poëte connaisseur en étoffes ; un chasseur 
très-dangereux pour la haie du voisin ; très-redouta- 
ble au tvhist pour son partenaire ; un homme d'esprit 
qui dit des bêtises ; un fort galant homme qui en fait 
quelquefois ) enfin, c'est un amant plein de délicatesse 
qui, pour gagner le cœur d'une femme, lui adresse 
des compliments par usage, et des injures par dis- 
traction. 



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SCÈNE IX. 179 

LE MARQUIS. 

Si j'ai commis celle-là, madame, ce sera la dernière 
de ma vie, et vous verrez si dans ce voyage... 

LA COMTESSE. 

Mais ce voyage, est-ce que j'y consens? 

LE MARQUIS. 

Vous avez dit oui. 

LA COMTESSE. 

J'ai dit presque. oui. Entre ces deux mots-là il y a, 
tout un monde. 

LE MARQUIS. 

Consentez donc, madame, et ce portrait que vous 
venez de faire, ce portrait ne sera plus le mien. Oui, 
s'il est ressemblant aujourd'hui, c'est grâce à vous, 
je le proteste. C'est le doute, la crainte, l'espérance, 
l'inquiétude où j'étais sans cesse, qui m'empêchaient 
de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'était 
pas vous. Ne me faites pas l'injure de croire que j'au- 
rais perdu la raison si je vous avais moins aimée ; je 
l'avais laissée dans vos yeux ; il ne vous faut qu'un mot 
pour me la rendre. 

LA COMTESSE. 

Ce que vous dites là me donne une idée plaisante, 
c'est qu'il pourrait se faire que, sans nous en douter, 
nous nous fussions volé notre raison l'un à l'autre. 
Vous êtes distrait, dites-vous, pour l'amour de moi, 
peut-être suis-je étourdie par amitié pour vous. Dites 
donc, marquis, si nous essayions de réparer mutuelle- 
ment le dommage que nous nous sommes fait? Puis 
que j'ai pris votre bon sens et vous le mien, sinon 

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180 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT, 

nous conduisions tous deux d'après nos conseils réci- 
proques ? Ce serait peut-être un moyen excellent de 
parvenir à une grande sagesse. 

LE MARQUIS. 

Je ne demande pas mieux que de vous obéir. 

LA COMTESSE. 

Il ne s'agit' pas de cela, mais d'un simple échange. 
Par exemple, je suis paresseuse, vous me l'avez dit... 

LE MARQUIS. 

Mais, madame... 

LA COMTESSE. 

Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous au con- 
traire , vous remuez toujours ; vous revenez de la 
chasse quand je me lève ; vous avez sans cesse les 
doigts tachés d'encre, et c'est pour moi un chagrin 
d'écrire. Pour la lecture, c'est tout de môme ; vous 
dévorez jusqu'à des tragédies avec un appétit féroce, 
pendant que je dors à leur doux murmure.. Dans le 
monde, vous ne savez que faire, à moins que ce ne 
soit, comme M. de Brancas, d'accrocher votre perru- 
que à un lustre ; vous ne dites mot, ou vous parlez 
tout sQul, sans vous soucier de ce qui vous entoure ; 
moi, je l'avoue, j'aime la causerie, j'irais volontiers 
jusqu'au bavardage si tant de gens ne s'en mêlaient 
pas, et pendant que vous êtes dans un coin, boudant 
d'un air, sauvage, le bruit m'amuse, m'entraîne, un 
bal m'éblouit. Est-ce qu'avec toutes ces disparates on 
ne pourrait pas faire un tableau ? Trouvons un cadre 
où nous pourrions mettre, vous, votre feuille morte, 
moi, ma couleur de rose, nos qualités par-dessus nos 



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SCÈNE IX. 181 

défauts ; où nous serions, à tour de rôle, tantôt le 
tîhien, tantôt Taveugle. Ne serait-ce pas un bel exem- 
ple à donner au monde, qu'un homme ayant assez 
d'amour pour renoncer à dire : Je veux, et une 
femme, sacrifiant plus encore, le plaisir de dire : Si 
je voulais? 

LE MARQUIS. 

Vous me ravissez, vous me transportez. Ah ! ma- 
dame, si vous me jugiez digne de vous confier ma vie 
entière, je mourrais de joie à vos pieds. 

LA COMTESSE. 

Non pas ; où seraient mes profits ? 
Entre Germain avec la malle. 

GERMAIN, entrant. 

Voilà votre malle, monsieur le marquis. 

LE MARQUIS. 

Et mon oncle ? 

GERMAIN. 

Il n'est pas revenu de chez M. Duplessis. 

LE MARQUIS. 

Eh bien ! madame ? 

LA COMTESSE* 

Eh bien!... essayons. 

LE MARQUIS. 

Vite, Germain, François, Victoire, apportez tout ce 
qu'il y a ici. 

LA COMTESSE. 

C'est là votre manière de me remercier? 

LE MARQUIS. 

Hé ! madame, j'aurai bien le temps. 

COMÉDIES. III; ' <^ 

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182 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

LA COMTESSE. 

Comment, bien le temps ? c'est honnête. 

LE MARQUIS. 

Certainement, puisqu'à compter de ce jour, je ne 
veux plus faire autre chose pendant tout le reste de ma 
vie. 

Entre Victoire. 

VICTOIRE. 
Madame a besoin de moi? 

LA COMTESSE. 

C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous 
êtes permis tantôt... 

LE MARQUIS. 

Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant 
de Buckingham, au lieu de le jeter par la fenêtre, je le 
mettrais dans sa poche. 

Il y met une bourse. 

LA COMTESSE. 

Est-ce là cet homme si raisonnable ? 

LE MARQUIS. 

Ah 1 madame, grâce pour aujourd'hui. Plaçons d'a- 
bord ici toute votre musique. 

LA COMTESSE. 

• Voilà un bon commencement. 

LE MARQUIS, arrangeant la musique. 
On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons 
des connaisseurs là-bas. Je me fais une fête de vous 
Voir chanter devant eux. 
Il chante. 

Fanny, rheureux mortel... 



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SCÈNE IX. 183 

Il svous adoreront, ces braves gens, — Germain j 

GERMAIN. 

Monsieur? 

LE MARQUIS. 

Va me chercher mon violon. 
Germain sort. 

LA COMTESSE. 

N'oubliez pas cette romance, au moins. 

LE MARQUIS. 

Elle me rappellera le plus beau jour de ma vie. 

LA COMTESSE. 

Et ma robe feuille morte? Victoire ! 

VICTOIRE. 

Oui, madame. 

Ello apporte la robe, Germain le violon un peu plus tard. 
LE MARQUIS. 

Vous voulez la prendre? 

LA COMTESSE. 

Puisque c'est une de vos conditions. 

LE MARQUIS. 

Ah ! grand Dieul elle est cause que j'ai pu vous dé- 
plaire ! Apportez-en d'autres, mademoiselle. 
Il la jette sur un meuble. 

LA COMTESSE. 

Savez-vous ce qu'il faut faire? Emportons très-peu 
de choses^ rien que le plus important; nous ferons 
toutes sortes d'emplettes dans le pays. 

LE MARQUIS. 

C'est cela même. — Germain ! 



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i8f ON np: saurait penser a tout. 

GERMAIN. 

Monsieur. 

LE MARQUIS. 

Mon fusil et mon cor de chasse; oui; nous achète- 
rons le reste à Gotha. 

LA COMTESgE. 

Comment? à Gotha? 

LE MARQUIS. 

Eh! oui, c'est là que nous allons. 

LA COMTESSE. 

Ah! tenez, prenez ce petit coffre. 

LE MARQUIS. 

Qu'y a-t-il dedans? des papiers de famille? 

Regardant. 

Non, c'est du thé ; mais on en trouve partout. 

LA COMTESSE. 

Oh ! je ne peux pas en prendre d'autre. 

LE MARQUIS. 

Que d'heureux jours nous allons passer! 

LA COMTESSE. 

Nous achèterons là-bas des costumçs allemands; ce 
sera ravissant pour un bal masqué. 

LE MARQUIS. 

Madame, si nous prenions mon cadran solaire? Il va 
très-bien. 

LA COMTESSE. 

Êtes-vous fou, Yalberg? et vos belles promesses? 

LE MARQUIS. 

Vous avez raison; ma montre suffit. 

Il la met dans la malle. 



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SCÈNE X. 185 

LA COMTESSE. 

Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que 
vous voilà diplomate. 

LE MARQUIS. 

Oh ! ne craignez rien, j'ai fait mes preuves. • 

n prend divers objets au hasard'dans la chambre et les met 
dans la malle. Tout en parlant, il y met aussi son porte- 
feuille, ses gants, son mouchoir et son chapeau. 

J'ai déjà été en Danemark et je m'en suis très-bien 

tiré.. Mon oncle, qui se croit un génie, voulait me faire 

la leçon, mais il n'a pas la tête parfaitement saine; 

entre nous, il radote un peu ! 

Fermant la malle. 

LA COMTESSE. 

Le voici. 

SCÈNE X 

LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE BARON,- GERMAIN, 
VICTOIRE. 

LE BARON. 

Madame, je vous demande pardon d'entrer ainsr à 
l'improviste sans en demander la permission; mais une 
circonstance imprévue... 

LA COMTESSE. 

Vous me faites grand plaisir, monsieur. 

LE MARQUIS. 

Oh ! mon cher oncle, embrassez-moi. Il faut aussi 
que vous embrassiez madame. Tout est fini, tout est 
oublié!... Je veux dire tout est convenu. Vous devez 
comprendre mon bonheur. 

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186 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT. 

LE BARON. 

. Hélas 1 mon neveu, tout est perdu. La grande-du- 
chesse de Gptha est morte. 

LE MARQUIS. 

C'est malheureux, nos paquets étaient faits. 

•LE BARON. 

G*est chez M.Duplessis, tout à l'heure, que je viens 
d'apprendre cette affreuse nouvelle. 

LA COMTESSE. 

Gomment, Valberg, nous ne partons pas? Moi qui 
n'avais pas d'autre idée. 

LE MARQUIS. 

Juste ciel ! m'abandonnez-vous? 

LA COMTESSE. 

Non, mais emmenez-moi quelque part. 

LE MARQUIS. 

En Italie, madame, en Turquie, en Norvège, si vous 
voulez. 

LE BARON. 

Qui est-ce qui se serait jamais attendu à cette épou- 
vantable catastrophe? toutes mes dispositions étaient 
prises, j'avais les lettres royales, les cadeaux à donner, 
j'avais tout préparé, tout prévu ; il faut que la seule 
chance à laquelle on n'eût pas songé I... 

LE MARQUIS. 

Hé I oui, c'est ce que dit le proverbe : On ne saurait 
penser atout. 

FIN DE ON NR SAURAIT PENSER A TOUT. 



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GARMOSINE 

COMÉDIE EN TROIS ACTES 
PUBLIÉE EN. 1850, REPRÉSENTÉE EN i865 



PERSONNAGES : 

PIERRE D'ARAGON, roi de Sicile. 

MAITRE BERNARD, médecin. 

MINUCCIO, troubadour. 

PERILLO, jeune avocat. 

SER VESPASIANO, chevalier de fortune. 

UN OFFICIER DU PALAIS. 

MICHEL, domestique chez maître Bernard. 

LA REINE CONSTANCE, femme du roi Pierre. 

DAME PAQUE, femme de maître Bernard. 

CARMOSINE, leur fille. 

Pages, Éguters, Demoiselles d'honneur, Suivantes de la reine. 

La scène se passe & Palerme. 



ACTE PREMIER 

Une salle chez maître Bernard. 



SCÈNE PREMIÈRE 
MAITRE BERNARD, DAME PAQUE. 

DAME PAQUE. 

Faites-moi le plaisir de laisser là vos drogues, et 
d'écouter un peu ce que je vous dis. 



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i88 CARMOSINE. 

MAITRE BERNARD. 

Faites-moi la grâce de ne pas me le dire du toiil, ce 
sera aussitôt fait. 

DAME PAQUE. 

Gomme il vous plaira. Mélangez vos herbes empestées 
tout à votre aise.. Le seul résultat de votre obstination 
sera de la voir mourir dans nos bras. 

MAITRE BERNARD. 

Si mes remèdes ne peuvent rien, que peut donc votre 
Ijavardage? Mais c'est votre unique passe-temps de 
nous inonder de discours inutiles. Dieu merci, la pa- 
tience est une belle vertu. 

DAME PAQUE. 

Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientôt 
guérie. 

MAITRE BERNARD. 

Pourquoi me dites-vous cela ? Êtes-vous folle ? Ne 
voyez-vous pas ce que je fais du matin au soir? Pauvre 
chère âme! tout ce que j'aime! Dites-moi, n'est-ce 
donc pas assez de voir souffrir l'enfant de mon cœur, 
sans avoir sur le dos vos éternels reproches? car on 
dirait, à vous entendre, que je suis cause de tout le mal. 
Y a-t-il moyen de rien comprendre à cette mélancolie 
qui la tue? Maudites soient les fêtes de la reine, et que 
les tournois aillent à tous les diables ! 

DAME PAQUE. 

Vous en revenez toujours à vos moutons. 

MAITRE BERNARD. 

Oui, on ne m'ôtcra pas de la tête qu'elle est tombée 
malade un dimanche, précisément en revenant de la 

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ACTE 1, SCÈNE I. ' 18U 

passe d^armes. Je là vois encore s^asseoir là sur celle 
chaise; comme elle était pâle et toute pensive! comme 
elle regardait tristement ses petits pieds couverts de 
poussière ! Elle n'a dit mot de la journée, et le souper 
s'eât passé sans elle. 

DAME TAQUE. 

Allez, vous n'êtes qu'un vieux rêveur. Le meilleur de 
tous les remèdes, je vous le dirai, malgré votre barbe ; 
c'est un beau garçon et un anneau d'or. 

MAITRE BERNARD. ^ 

Si cela était^ pourquoi refuserait-elle tous les partis 
qu'on lui présente? Pourquoi ne veut-elle même pas 
entendre parler de Perillo, qui était son ami d'enfance? 

DAME PAQUE. 

Vraiment, elle s'en soucie bien ! Laissez-moi faire. 
On lui proposera telle personne qu'elle ne refusera pas. 

MAITRE BERNARD. 

Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-là, c'est 
moi qui le refuse. Vous vous êtes coiffée d'un flandrin. 

DAME PAQUE. 

Vous verrez vous-même ce qui en est. 

MAITRE BERNARD. 

Ce qui en est? Mais, dame Pàque, il y a pourtant 
dans ce monde certaines choses à considérer. Je ne 
suis pas un grand seigneur, madame ; mais je suis un 
honnête médecin assez riche, dame Pâque, et même 
fort riche pour cette ville; j'ai dans mon coffre quan- 
tité de sacs bien et dûment cachetés. Je ne donnerai 
pas plus ma fille pour rien, que je ne la vendrai, en- 
lendez-vous? 

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190 CARMOSINE. 

DAME PAQUE. 

Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de 
votre sagesse, si elle ne meurt de vos potions. Laissez 
donc là ce flacon, je vous en prie, et n'empoisonnez pas 
davantage cette pauvre enfant. Ne voyez-vous donc 
pas, depuis deux mois, que vos drogueries ne servent 
à rien? Votre fille est malade d'amour, voilà ce que je 
sais, moi, de bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et 
toutes les fioles de la terre n'y changeront pas un 
iota. 

MAITRE BERNARD. 

Ma fille n'est point une sotte, et ser Vespasiano est un 
sot. Qu'est-ce qu'un âne peut faire d'une rose? 

DAME PAQUE. 

Ce n'est pas vous qui l'épouserez. Essayez donc d'a- 
voir le sens commun. Ne convenez-vous pas que c'est 
en revenant des fêtes de la reine que votre fille est tom- 
bée malade? N'en parle-t-elle pas sans cesse ? N'amène- 
t-elle pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur 
l'habileté des cavaliers, sur les prouesses de celui-là, 
sur la belle tournure de celui-ci ? Est-il rien de plus 
naturel à une jeune fille sans expérience que de sentir 
son cœur battre tout à coup pour la première fois, à la 
vue de tant d'armes resplendissantes, de tant de che- 
vaux, de bannières, au son des clairons, au bruit des 
épées? Ah! quand j'avais son âge!... 

MAITRE BERNARD. 

Quand vous aviez son âge, dame Pâque, il me semble 
que vous m'avez épousé, et il n'y avait point là de 
trompettes. 

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ACTE I, SCÈNE I. 19i 

DAME PAQDE. 

Je le sais bien, mais ma ûlle est mon sang. Or, dans 
ces fêtes, je vous le demande, à qui peut-elle s'intéres- 
ser? Qui doit-elle chercher dans la foule, si ce n'est les 
gens qu'elle connaît I Et quel autre, parmi nos amis, 
quel autre que le beau, le galant, l'invincible ser Ves- 
pasiano? 

MAITRE BERNARD. 

A telle enseigne, qu'au premier coup de lance il est 
tombé les quatre fers en l'air. 

' DAME PAQUE. 

Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa 
lance se soit détournée, je ne nie pas cela; il se peut 
qu*il soit tombé. 

MAITRE BERNARD. 

. Gela se peut assurément; il a pirouetté en l'air 
comme un volant, et il est tombé, je vous le jure, autant 
qu'il est possible. 

DAME PAQUE. 

Mais de quel air il s'est relevé? 

MAITRE BERNARD. 

Oui, de l'air d'un homme qui a son dîner sur le 
cœur, et une forte envie de rester par terre. Si un pa- 
reil spectacle a rendu ma fille malade, soyez persuadée 
que ce n'est pas d'amour. Allons, laissez-moi lui porter 
ceci. 

DAME PAQUE. 

Faites ce que vous voudrez. Je vous préviens que j'ai 
invité ce chevalier à souper. Qu© votre fille ait faim ou 
non, elle y viendra et vous jugerez par vous-même de 
ce qui se passe dans son cœur. 

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|92 CARMOSINE. 

MAITRE BERNARD. 

' Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez rai- 
son? Suis-je donc un tyran, s'il vous plaît? Est-ce qu'il 
peut lui tomber une larme des yeux sans que tout mon 
cœur... juste ciel! plutôt que de la voir ainsi s'éteindre 
sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas? 
Allons!... Vous me rendriez fou ! 

Us sortent chacun d'un côté différent. 



SCENE II 

PERILLO, seul, entrant. 

Personne ici! il me semblait avoir entendu parler 
dans cette chambre. Les clefs sont aux portes, la mai- 
son est déserte. D'oîi vient cela? En traversant la cour, 
un pressentiment m'a saisi... Rien ne ressemble tant 
au malheur que la solitude ; . . . maintenant j 'ose à peine 
avancer. — Hélas! je reviens de si loin, seul et presque 
au hasard; j'avais écrit pourtant, mais je vois bien 
qu'on ne m'attendait pas. Depuis combien d'années 
ai-je quitté ce pays? Six ans! Me reconnaîtra-t-elle? 
Juste ciel! comme le cœur me bat! Dans cette maison 
de notre enfance, à chaque pas un souvenir m'arrête. 
Cette salle, ces meubles, les murailles même, tout 
m'est si connu, tout m'était si cher! D'où vient que 
j'éprouve à cet aspect un charme plein d'inquiétude 
qui me ravit et me fait trembler? Voilà la porte du jar- 
din, et celle-ci ! ... J'ai fait bien du chemin pour venir 
y frapper; à présent j'hésite sur le seuil. Hélas! là est 



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ACTE I, SCÈNE III. 193 

ma destinée ; là est le but de toute ma vie, le prix de 
mon travail, ma suprême espérance! Gomment va-t- elle 
me recevoir? Que dira-t-elle? Suis-je oublié? Suis-je 
dans sa pensée? Ah! voilà pourquoi je frissonne;... 
tout est dans ces deux mots, l'amour ou l'oubli!... 
Eh bien! quoi? Elle est là sans doute. Je la verrai, elle 
me tendra la main : n'est-elle pas ma fiancée? n'ai-je 
pas la promesse de son père ? n'est-ce pas sur cette 
promesse que je suis parti? n'ai-je pas rempli toutes 
les miennes? Serait-il possible?... Non, mes doutes 
sont injustes ; elle ne peut être infidèle au passé. L'hon- 
neur est dans son noble cœur, comme la beauté sur 
son visage, aussi pur que la clarté des cieux. Qui sait? 
elle m'attend peut-être; et tout à l'heure... Carmo- 
sine ! 

SCÈNE III 
PERILLO, MAITRE BERNARD. 

MAITRE BERNARD. 

Silence ! elle dort. Quelques heures de bon sommeil 
et elle est sauvée. 

PERILLO. 

Qui, monsieur? 

MAITRE BERNARD. 

Oui, sauvée, je le crois, du moins. 

PERILLO. 

Qui, monsieur? 

MAITRE BERNARD. 

C'est toi, Perillo? ma pauvre fille est bien malade. 

COMÉDIES, m. 1*7 

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i94 GARMOSINE. 

PERILLO. 

Garmosine ! Quel est son mal ? 

MAITRE BERNARD. 

Je n'en sais rien. Eh bien, garçon, tu reviens de Pa- 
doue ; j'ai reçu ta lettre l'autre jour ; tu as terminé tes 
études, passé tes examens, tu es docteur en droit, tu vas 
recevoir et bien porter le bonnet carré ; tu as tenu pa- 
role, mon ami; tu étais parti bon écolier et tu reviens 
savant comme un maître. Hé ! hé I voilà une belle car- 
rière Rêvant toi. Ma pauvre fille est bien malade. 

PERILLO. 

Qu'a-t-elle donc, au nom du ciel? 

MAITRE BERNARD. 

Hé I je te dis que je n'en sais rien. C'est une joie 
pour moi de te revoir, mon brave Antoine, mais une 
triste joie; car pourquoi viens- tu? Il était convenu 
entre ton père et moi que tu épouserais ma fille dès 
que tu aurais un état solide; tu as bien travaillé, ton 
cœur n'a pas changé, j'en suis sûr, le mien non plus, 
et maintenant... mon Dieul Qu'a-t-elle donc fait? 

PERILLO. 

Vos paroles me font frémir. Quoi ! sa vie est-elle en 
danger? 

MAITRE BERNARD. 

Veux-tu me faire mourir moi-mjême, à te répéter 
cent fois que je l'ignore? Elle est malade, Périllo, bien 
malade. 

PERILLO. 

Se pourrait-il qu'un homme aussi habile, aussi expé- 
rimenté que vous ?. . . 



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ACTE I, SCÈNE III. i9o 

MAITRE BERNARD. 

Oui, expérimenté, habile ! Voilà justement ce qu'ils 
disent tous. Ne croirait-on pas que j'ai dans ma bouti- 
que la panacée universelle et que la mort n'ose pas 
entrer dans la boutique d'un médecin ? Je ne m'en suis 
pas fié à moi seul, j'ai appelé à mon aide tout ce que 
je connais, tout ce que j'ai pu trouver au monde de 
docteurs, d'érudits, d'empiriques même, et nous avons 
dix fois consulté. Habileté de rêveurs, expérience de 
routine! La nature, Perillo, qui mine et détruit, quand 
elle veut se cacher, est impénétrable. Qu'on nous mon- 
tre une plaie, une blessure ouverte, une fièvre ardente, 
nous voilà savants. Nous avons vu cent fois pareille 
chose, et l'habitude indique le remède; mais quand la 
cause du mal ne se découvre point, lorsque la main, les 
yeux, les battements du cœur, l'enveloppe humaine 
tout entière est vainement interrogée ; lorsqu'une jeune 
fille de dix-huit ans, belle comme un soleil et fraîche 
comme une fleur, pâlit tout à coup et chancelle, puis, 
quand on lui demande ce qu'elle souffre, répond seule- 
ment : Je me meurs... Antoine, combien de fois j'ai 
cherché d'un œil avide le secret de sa souffrance dans 
sa souffrance mêmel Rien ne me répondait, pas un 
signe, pas un indice clair et visible, rien devant 
moi que la douleur muette, car la pauvre enfant 
ne se plaint jamais; et moi, le cœur brisé de 
tristesse, plein de mon inutilité, je regarde les 
rayons poudreux oh sont entassés depuis des années 
les misérables^ produits de la science. Peut-être, 
me dis-je, y a-t-il là dedans un remède qui la 



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i9G CAKMOSINE. 

sauverait, une goutte de cordial, une plante salutaire; 
mais laquelle ? comment deviner? 

PERILLO, à part. 

Mes pressentiments étaient donc fondés ; je suis venu 
pour trouver cela. 

Haut. 

Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me 
sera-t-il permis de voir Garmosine? 

MAITRE BERNARD. 

Sans doute, quand elle s'éveillera ; mais elle est bien 
faible, Perillo. Peut-être nous faudra-t-il d'abord la pré- 
parer à ta venue, car la moindre émotion la fatigue 
beaucoup et suffit quelquefois pour la priver de sons. 
Elle t'a aimé, elle t'aime encore, tu devais l'épouser,... 
tu me comprends. 

PERILLO. 

J'agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m'éloigne 
pour quelques jours, pour un aussi long temps que 
vous le jugerez nécessaire? Parlez, mon père, j'obéirai. 

MAITRE BERNARD. 

Non, mon ami, tu resteras. N'es-tu pas aussi de la 
famille? 

PERILLO. 

Il est bien vrai que j'espérais en être, et vous appe- 
ler toujours de ce nom de père que vous me permet- 
tiez quelquefois devons donner. 

MAITRE BERNARD. 

Toujours-, et tu ne nous quitteras plus. 

PERILLO. 

Mais VOUS me dites que ma présence peut être nui- 

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ACTE I, SCÈNE III. ' iiH 

sible ou fâcheuse. Quand ma vue ne devrait causer 
qu'un moment de souffrance, la plus faible impression, 
la plus légère pâleur sur ces traits chéris, ô Dieu I plu- 
tôt que de lui coûter seulement une larme, j*aimerais 
mieux recommencer le long chemin que" je viens de 
faire, et m'exiler à jamais de Palerme. 

MAITRE BERNARD. 

Ne crains rien, j'arrangerai cela. 

PERILLO. 

Aimez- vous mieux que j'aille loger dans un autre 
quartier de la ville? Je puis trouver quelque maison du 
faubourg (j'en avais une avant d'être orphelin). J'y de- 
meurerais enfermé tout le jour, afin que mon retour 
fût ignoré ; le soir seulement, n'est-ce pas, ou le matin 
de bonne heure, je viendrais frapper à votre porte et 
demander de ses nouvelles, car vous concevez que sans 
cela je ne saurais... Elle souffre donc beaucoup? 

MAITRE BERNARD. 

Tu pleures, garçon? Écoute donc, il ne faut pourtant 
pas nous désoler si vite. Cette incompréhensible mala- 
die ne nous a pas encore dit son dernier mot. Elle dort 
dans ce moment-ci, et je te l'ai dit, cela est de bon au- 
gure. Qui sait? Prenons nos précautions tout douce- 
ment, avec ménagement. Évitons, avant tout, qu'elle 
ne te voie trop vite ; dans l'état où elle est je n'oserais 
pas répondre... 



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198 CARMOSINE. 

SCÈNE IV 

Les précédents, DAME PAQUE. 

DAME PAQUE. 

Votre fille vient de se réveiller; elle voudrait... Ah î 
c'est vous, seigneur Perillo? Je suis charmée de vous 
revoir. 

Perillo salue. — A part. 

Encore un amoureux transi ! Nous nous serions bien 
passés de sa visite... 

Haut, à son mari. 

Votre fille voudrait aller au jardin. 

MAITRE BERNARD. 

Que me dites-vous là?.Est-ce que cela est possible! à 
peine depuis trois jours peut-elle se soutenir. , 

DAME. PAQUE. 

Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le som- 
meil lui a fait grand bien. Elle veut marcher et respirer 
un peu. 

MAITRE BEBNARD. 

En vérité ! 
A Perillo. 

Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais 
pas tout à l'heure. Voici un changement, un heureux 
changement. Elle va venir, retire-toi un instant. 

PERILLO. 

Elle va venir, et il faut que je m'éloigne 1 Si j'osais 
vous faire une demande... 



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ACTE I, SCÈNE V. 199 

MAITRE BERNARD. 

Qu'est-ce que c'est? 

PERILLO. 

Laissez-moi la voir; je me cacherai derrière celte 
tapisserie; un seul moment, que je la voie passer I 

MAITRE BERNARD. 

Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne 
t'appelle ; je vais tenter en ta faveur tout ce qui me sera 
possible ; — et vous, dame Pâque, ne soufflez mot, je 
vous prie. 

DAME PAQUE. 

Sur vos affaires? Je n'en suis pas pressée; je n'aime ' 
pas les mauvaises commissions. Voici votre fille; je vais 
au jardin porter mon grand fauteuil auprès de la fon- 
taine. 

Perillo se cache derrière une tapisserie. 

SCÈNE V 
MAITRE BERNARD, PERILLO, caché, GARMOSINE. 

CARMOSINE. 

Eh bien, mon père, vous êtes inquiet, vous me re- 
gardez avec surprise? Vous ne vous attendiez pas, n'est- 
il pas vrai, à me voir debout comme une grande per- 
- sonne? C'est pourtant bien moi. 
EUe l'embrasse. 
Me reconnaissez-vous? 

MAITRE BERNARD. 

C'est de la joie que j'éprouve, et aussi de la crainte. 
Es-tu bien sûre de n'avoir pas trop de courage? 

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200 CARMOSINE. 

CARMOSINE. 

Oh ! je voulais vous surprendre bien davantage en- 
core, mais je vois que ma mère m'a trahie. Je voulais 
aller au jardin toute seule, et vous faire dire en confi- 
dence qu'une belle dame de Palerme vous demandait. 
Vous auriez pris bien vite votre belle robe de velours 
noir, votre bonnet neuf, et comme j'avais un masque... 
Eh bien! qu'auriez-vous dit? 

MAITRE BERNARD. 

Qu'il n'y a rien d'aussi charmant que toi ; ainsi ta ruse 
eût été inutile. Hélas! ma bonne Garmosine, qu'il y a 
longtemps que je ne t'ai vue sourire ! 

CARMOSINE. 

Oui, je suis toute gaie, toute légère, je ne sais pour- 
quoi... C'est que j'ai fait un rêve. Vous souvenez- vous 
dePerillo? 

MAITRE BERNARD, 

Assurément. Que veux-tu dire? 

A part. 

C'est singulier ; jamais elle ne parlait de lui. 

CARMOSINE. 

J'ai rêvé que j'étais sur le pas de notre porte. On cé- 
lébrait une grande fête. Je voyais les personnes de la 
ville passer devant moi vêtues de leurs plus beaux ha- 
bits, les grandes dames, les cavaliers... Non, je me 
trompe, c'étaient des gens comme nous, tous nos voi- 
sins d'abord, et nos amis, puis une foule, une foule 
innombrable qui descendait par la Grand'Rue, et qui 
se renouvelait sans cesse; plus le flot s'écoulait, plus il 
grossissait, et tout ce monde se dirigeait vers l'église, 

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ACTE I, SCÈNE V. 20i 

qui resplendissait de lumière. J'entendais de loin le 
bruit des orgues, les chants sacrés, et une musique 
céleste formée de Taccord des harpes et de voix si dou- 
ces, que jamais pareil son n'a frappé mon oreille. La 
foule paraissait impatiente d'arriver le plus tôt possible 
à l'église, comme si quelque grand mystère, unique, 
impossible à revoir une seconde fois, s'accomplissait. 
Pendant que je regardais tout cela, une inquiétude 
étrange me saisissait aussi, mais je n'avais point envie 
de suivre les passants. Au fond de l'horizon, dans une 
vaste plaine entourée de montagnes, j'apercevais un 
voyageur marchant péniblement dans la poussière. Il 
se hâtait de toutes ses forces ; mais il n'avançait qu'à 
grand'peine, et je voyais très-clairement qu'il désirait 
venir à moi. De mon côté, je l'attendais; il me semblait 
que c'était lui qui devait me conduire à cette fête. Je 
sentais son désir et je le partageais; j'ignorais quels 
obstacles l'arrêtaient; mais, dans ma pensée, j'unissais ~ 
mes efforts aux siens ; mon cœur battait avec violence, 
et pourtant je restais immobile, sans pouvoir faire un 
pas vers lui. Combien de temps dura cette vision, je 
n'en sais rien, peut-être une minute ; mais, dans mon 
rêve, c'étaient des années. Enfin, il approcha et me 
prit la main ; aussitôt la force irrésistible qui m'atta- 
chait à la même place cessa tout à coup, et je pus 
marcher. Une joie inexprimable s'empara de moi; 
j'avais brisé mes liens, j'étais libre. Pendant que 
nous partions tous deux avec la rapidité d'une flèche, 
je me retournai vers mon fantôme, et je reconnus 
Perillo. 

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202 CARMOSINE. 

MAITRE BERNARD. 

Et c'est là ce qui t'a donné cette gaieté inattendue? 

CARMOSINE. 

Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu'on m'éveil- 
lant tout à coup, je trouvai que mon rêve était vrai dans 
ce qu'il avait d'heureux pour moi, c'est-à-dire que je 
pouvais me lever et marcher sans aucune peine. Ma 
première pensée a été tout de suite de venir vous sau- 
ter au cou ; après cela, j'ai voulu faire de l'esprit, mais 
j'ai échoué dans mon entreprise. 

MAITRE BERNARD. 

Eh bien ! ma chère, puisque ce songe t'a mise de si 
bonne humeur, et puisqu'il est vrai sur ce point, ap- 
prends qu'il l'est aussi sur un autre. J'hésitais à t'en 
informer, mais maintenant je n'ai plus de scrupule : 
Perillo est dans cette ville. 

CARMOSINE. 

Vraiment! depuis quand? 

MAITRE BERNARD. 

De ce matin même, et tu le verras quand tu vou- 
dras. Le pauvre garçon sera bien heureux, car il t'aime 
plus que jamais. Dis un mot, et il sera ici. 

CARMOSINE. 

Vous m'effrayez. — Il y est peut-être ! 

MAITRE BERNARD. 

Non, mon enfant, non, pas encore ; il attend qu'on 
l'avertisse pour se montrer. Est-ce que tu ne. serais 
pas bien aise de le voir ? Il ne t'a pas déplu dans ton 
rêve ; il ne te déplaisait pas jadis. Il est docteur en 
droit à présent : c'est un personnage que ce bambin, 

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ACTE I, SCÈNE V. 203 

avec qui tu jouais à cligne-musette, et c'est pour toi 
qu'il a étudié, car tu sais qu'il a ma parole. Je ne vou- 
lais pas t'en parler, mais grâce à Dieu... 

CARMOSINE. 

Jamais! jamais! 

MAITRE BERNARD. 

Est-il possible ? ton compagnon d'enfance, ce di- 
gne et excellent garçon, le fils unique de mon meilleur 
ami, tu refuserais de le voir? A-t-il rien fait pour que 
tu le haïsses ? 

CARMOSINE. 

Rien, non..., rien ; je ne le hais pas ; — qu'il vienne, 
si vous voulez... Ah! je me sens mourir! 

MAITRE BERNARD. 

Calme-toi, je t'en prie ; on ne fera rien contre ta 
volonté. Ne sais tu pas que je te laisse maîtresse ab- 
solue de toi-même ? Ce que je t'en ai dit n'a rien de 
sérieux, c'était pour savoir seulement ce que tu en 
aurais pensé dans le cas où par hasard... Mais il n'est 
pas ici, il n'est pas revenu, il ne reviendra pas. 
A part. 

Malheureux que je suis, qu'ai-je fait? 

CARMOSINE. 

Je me sens bien faible. 

Elle s'assoit. 

* MAITRE BERNARD. 

Seigneur mon Dieu I il n'y a qu'un instant, tu te 
trouvais si bien, tu reprenais ta force ! C'est moi qui 
ai détruit tout cela, c'est ma sotte langue que je n'ai 
pas su retenir l Hélas ! pouvais-je croire que je t'affli- 

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20't CARMOSINE. 

gérais? Ce pauvre Perillo était venu... Non, je veux 
dire... Enfin, c'était toi qui m'en avais parlé la pre- 
mière. 

CARMOSINE. 

, Assez, assez, au nom du ciel ! il n'y a point de votre 
faute Vous ne saviez pas..., vous ne pouviez pas sa- 
voir... Ce songe qui me semblait heureux, j'y vois clair 
maintenant, il me fait horreur ! 

MAITRE BERNARD. 

Carmosine, ma fille bien-aimée ! par quelle fatalité 

inconcevable... 

Perillo écarte la tapisserie sans être vu de Carmosine ; il fait 
un signe d'adieu à Bernard, et sort doucement. 

CARMOSINE. 

Que regardez-vous donc, mon père ? 

MAITRE BERNARD. 

Qu'as-tu, toi-même? tu pâlis, tu frissonnes ; qu'é- 
prouves-tu ? Écoute-moi ; il y a dans ta pensée un 
secret que je ne connais pas, et ce secret cause ta 
souffrance ; je ne voudrais pas te le demander; mais, 
tant que je l'ignorerai, je ne puis te guérir, et je ne 
peux pas te laisser mourir. Qu'as-tu dans le cœur? 
explique-toi. 

CARMOSINE. 

Gela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me par* 
lez ainsi. 

MAITRE BERNARD. 

Que veux-tu ? Je te le répète, je ne ^eux pas te 
laisser mourir. Toi si jeune, si forte, si belle I Doutes- 
tu de ton père ? Ne diras-tu rien? T'en iras-tu comme 



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ACTE I, SCÈNK V. î?0o 

cela? Nous sommes riches, mon enfant ; si tu as quel- 
ques désirs..., les jeunes filles sont parfois bien folles, 
qu^importe ? \\ te faut un mot, rien de plus, un mot 
dit à Toreille de ton père. Le mal dont tu souffres 
n'est pas naturel ; ces faux espoirs que tu nous don- 
nes, ces moments de bien-être que tu ressens, pour 
nous rejeter ensuite dans des craintes plus graves ; 
toutes ces contradictions dans tes paroles, tous ces 
changements inexplicables, sont un supplice ! Tu te 
meurs, mon enfant, je deviendrai fou; — veux-tu 
faire mourir de douleur ton pauvre père qui te sup- 
plie? 

Il se met à genoux. 

CARMOSINE. 

Vous me brisez, vous me brisez le cœur ! 

MAITRE BERNARD. 

Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta 
mère dit que tu es malade d'amour,... elle a été jus- 
qu'à nommer quelqu'un... 

CARMOSINE, 

Prenez pitié de moi ! 
EUe s^évanouit . 

MAITRE BERNARD. 

Ah ! misérable, tu assassines ta fille ! Ta fille unique, 
bourreau que tu e» ! Holà, Michel ! holà, ma femme ! 
Elle se meurt, je l'ai tuée, voilà mon enfant morte î 



r.OMÉDIËS. III. I s 

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206 CARMOSINE. 

SCÈNE VI 
Les précédents, DAME PAQUE. 

DAME PAQUE. 

Que voulez-vous? Qu'est-il arrivé? 

MAITRE BERNARD. 

Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, là, sur cette 
table ! 

DAME PAQUE, donnant le flacon. 
J*étais bien sûre que votre Perillo nous ferait ici de 
mauvaise besogne. 

MAITRE BERNARD. 

Paix I sur le salut de votre âme I La voici qui rouvre 
les yeux. 

DAME PAQUE. 

Eh bien! mon pauvre ange, ma chère Carmosine, 
comment te sens-tu à présent? 

CARMOSINE. 

Très-bien. Où allez-vous, mon père ? Ne me quittez 
pas. 

MAITRE BERNARD. 

Laissez-moi I laissez-moi 1 

DAME PAQUE. 

Que veux-tu ? 

CARMOSINE. 

Je ne veux rien ; pourquoi mon père s'en va-t-il? 

MAITRE BERNARD. 

Pourquoi? pourquoi? parce que tout est perdu. Que 
Dieu méjuge! 



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ACTE I, SCÈNE VII. 207 

CABMOSINE. 

Restez, mon père, ne vous inquiétez pas; tout cela 
finira bientôt. 

DAME PAQUE. 

Ser Vespasiano vient souper avec nous ; seras-tu 
assez forte pour te mettre à table ? 

CARMOSINE. 

Certainement, j'essayerai. 

DAME I»AOUE, à son mari. 

Voyez-vous cela ! eUe y consent. 

MAITRE BERNARD, à sa' femme. 
Que le diable vous emporte, vous et votre marotte ! 
Vous ne comprenez donc rien à rien? 

CARMOSINE. 

Me voilà tout à fait bien maintenant. Le souper est- 
il prêt? Venez, mon père; donnez-môi le bras pour 
descendre. 

DAME PAQUE. 

J'ai ordonné qu'on apportât la table ici. Ne te dé- 
range pas, n'essaye pas de marcher. Voici le seigneur 
Vespasiano. 

MAITRE BERNARD, à part. 

La peste soit du sot empanaché ! 

SCÈNE Vil 

Les PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO. 

SER VESPASIANO. 

Bonsoir, chère dame. — Salut, maître Bernard. 

MAITRE BERNARD. 

Bonjour; ne parlez pas si haut. 

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208 CARMOSINE. 

, SER VESPASUNO. 

Que vois-je! la perle de mon âme à demi privée de 
senthnent! Ses yeux d'azur presque fermés à la lu- 
mière, et les lis remplaçant les roses! 

DAME PAQUE. 

C'est le troisième accès depuis deux jours. 

SER YESPASIANO. 

Père infortuné ! tendre mère ! combien je synipa- 
thise avec votre douleur I 

CARMOSINE, à Bernard qui veut sortir. 

Mon père, ne vbus'éloignez pas ! 

SER VESPASIANO, à Bernard. 

Votre aimable fille vous rappelle, mdtre Bernard. 

MAITRE BERNARD. 

Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos 
chez nous. 

On apporte le souper. 

CARMOSINE, à son père. 

Ne soyez donc pas triste ; venez près de moi. Je veux 
vous verser un verre de vin. 

MAITRE BERNARD, assis près d'elle. 

mon enfant ! que ne puis-je t'offrir ainsi tout le 
sang que la vieillesse a laissé dans mes veines, pour 
ajouter un jour à tes jours ! 

n boit. 

SER VESPASIANO, s'asseyant près de la dame Pâque. 

Après ce que votre mari vient de me dire, je ne sais 
si je dois rester. 

DABIE PAQUE. 

Plaisantez-vous? est-ce qu'un homme de votre mé- 
rite fait attention à de pareilles choses? 



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ACTE I, SCÈNE VII. 200 

SER VESPASIANO. 

11 est vrai. — Voilà un rôti qui a une terrible mine. 

CARMOSINE, à son père. 
Dites-moi, qu'est-ce qu'il faut que je mange? Con- 
seillez-moi, donnez-moi votre avis. 

MAITRE BERNARD. ' 

Pas de cela, ma chère, prends ceci, oui, je crois du 
moins... ; hélas! je ne sais pas. 

SER VESPASIANO, à daaie Pâque. 

Elle détourne les yeux quand je la regarde. Croyez- 
vous que je réussisse? 

DAME PAQUE. 

Hélas ! peut-on vous résister? 

SER VESPASIANO. 

Que ne m'est-il permis de fendre mon cœur en deux 
avec ce poignard, et d'en offrir la moitié à une per- 
sonne que jer respecte... 11 m'est impossible de m'expli- 
quer. 

DAME PAQUE. 

Et il m'est défendu de vous entendre. 
On entend chanter dans la rue. 

CARMOSINE. 

N'est-ce pas la voix de Minuccio ? 

SER VESPASIANO. 

Oui, ma reine toute belle ; c^st [Minuccio d'Arezzo 
lui-même. 11 sautille sous ces fenêtres, sa viole à la 
main. 

CARMOSINE. 

Priez-le de monter ici, mon père ; il égayera notre 
souper. 

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2i0 GARMOSINE. 

MAITRE BERNARD, à la fenôtre. 

Holà! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec 
nous. Le voilà qui monte, il me fait signe de la têie. 

SER VESPASIANO. 

C'est un musicien remarquable, fort bon chanteur et 
joueur d'instrument». Le roi l'écoute volontiers, et il a 
su, avec ses aubades, s'attirer la protection des gens 
de cour. Il nous sonna fort doucement l'autre soir 
d'une guitare qu'il avait apportée, avec certaines amou- 
reuses et tout à fait gracieuses ariettes ; nous sommes 
là une demi-douzaine qui avons des bontés pour lui. 

MAITRE BERNARD.. 

En vérité? Eh bien, à mes yeux, c'est là le moindre 
de ses mérites ; non que je méprise une bonne chanson, 
il n'y a rien qui aille mieux à table avec un verre de 
cerigo; mais avant d'être un savant musicien, un trou- 
badour, comme on dit, Minuccio, pour moi, est un 
honnête homme, un bon, loyal et ancien ami, tout 
jeune et frivole qu'il paraît, ami dévoué de notre fa- 
mille, le meilleur peut-être qui nous reste depuis la 
mort du père d'Antoine. Voilà ce que je prise en lui, et 
j'aime mieux son cœur que sa viole. 



SCENE VIII 
Les PRÉCÉDENTS, MINUCCIO. 

GARMOSINE. 

Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent 
qui passe, ne veux-tu pas chanter pour nous? 



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^<jOOgIe 



ACTE I, SCÈNE VIII. 2ii 

MINUCCIO. 

Belle Garmosine, je chantais tout à l'heure, mais 
maintenant j'ai envie de pleurer. 

CARMOSINE, 

D'où te vient cette tristesse ? 

MINUCCIO. 

De vos yeux aux miens. Gomment la gaieté oserait- 
elle rester sur mon pauvre visage, lorsqu'on la voit s'é- 
teindre et mourir dans le sein môme de la fleur où l'on 
devrait la respirer? 

CARMOSINE^ 

Quelle est cette fleur merveilleuse ? 

MINUCCIO. 

La beauté. Dieu l'a mise au monde dans trois excel- 
lentes intentions : premièrement, pour nous réjouir ; 
en second lieu, pour nous consoler, et enfin, pour être 
heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de nature, et 
c'est pécher que de s'en écarter. 

CARMOSINE. 

Grois-tu cela? 

MINUCCIO. 

Il n'y a qu'à regarder. Trouvez sur terre une chose 
plus gaie et plus divertissante à voir qu'un sourire, 
quand c'est une belle fille qui sourit I Quel chagrin y 
résisterait ? Donnez-moi un joueur à sec, un magistrat 
cassé, un amant disgracié, un chevalier fourbu, un 
politique hypocondriaque, les plus grands des infortu- 
nés, Antoine après Actium, Brutus après Philippes, 
que dis-je? un sbire rogneur d'écrits, un inquisiteur 
sans ouvrage ; montrez à ces gens-là seulement une 

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212 GARMOSINE. 

fine joue couleur de pêche, relevée par le coin d'une 
lèvre de pourpre où le sourire voltige sur deux rangs 
de perles! Pas un ne s'en défendra, sinon je le déclare 
indigne de pitîé, car son malheur est d'être un sot. 

SER YESPASIANO, à dame Pâque. 

Il a du jargon, il a du jargon ; on voit qu'il s'est frotté 
à nous. 

MINUCCIO. 

Si donc cette chose plus légère qu'une mouche, plus 
insaisissable que le vent, plus impalpable et plus délicate 
que la poussière de Taile d'un papillon, cette chose qui 
s'appelle une jolie femme,réjouittout,etconsole de tout, 
n'ést-ilpasjustequ'ellesoitheureuse, puisque c'est d'elle 
que le bonheur nous vient ? Le possesseur du plus riche 
trésor peut, il est vrai , n'être qu'un pau vre ,s'il enfouit ses 
ducats en terre, ne donnant rien à soi ni aux autres; 
mais la beauté ne saurait être avare. Dès qu'elle se 
montre, elle se dépense, elle se prodigue sans se rui- 
ner jamais ; au moindre geste, au moindre mot, à cha- 
que pas qu'elle fait, sa richesse lui échappe et s'envole 
autour d'elle sans qu'elle s'en aperçoive, dans sa grâce 
comme un parfum, dans sa voix comme une musique, 
dans son regard comme un rayon de soleil ! Il faut 
donc bien que celle qui donne tant se fasse un peu, 
comme dit le proverbe, la charité à elle-même, et 
prenne sa part du plaisir qu'elle cause... Ainsi, Gar- 
mosine, souriez. 

GARMOSINE. , 

En vérité, ta folle éloquence mérite qu'on la paye un 
tel prix. C'est toi qui es heureux, Minuccio ; ce précfeux 

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ACTE I, SCÈNE VIII. 2i3 

trésor dont tu parles, il est dans ton joyeux esprit. Nous 
as-tu fait quelques romances nouvelles ? 
Elle lui donne un verre qu'elle remplit. 
SER VESPASUNO. 

Hé! oui, Tami, chante-nous donc un peu cette chan- 
son que tu nous as dite là-bas. 

MINUCCIO. 

En quel endroit, magnanime seigneur? 

SER VESPASIANO. 

Hé, par Dieu! mon cher, au palais du roi. 

MINUCCIO. 

• Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n'était 
pas là-bas, mais là-haut. 

SER VESPASIANO. 

Gomment cela, rusé compère ? 

MINUCCIO. 

N*avez-vous jamais vu les fantoccini? Et ne sait-on 
pas que celui qui tient les fils est plus haut placé que 
ses marionnettes ? Ainsi s*en vont deçà delà les petites 
poupées qu'il fait mouvoir, les gros barons vêtus d'a- 
cier, les belles dames fourrées d'hermine, les courti- 
sans en pourpoint de velours, puis la cohue des inuti- 
les, qui sont toujours les plus empressés... ; enfin les 
chevaliers de fortune ou de hasard, si vous voulez, ceux 
dont, la lance branle dans le manche et le pied vacille 
dans l'étrier. • 

SER VESPASIANO. 

Tu aimes, à ce qu'il paraît les énumérations, mais 
tu oublies les baladins et les troubadours ambu- 
lants. 

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214 CARMOSINE. 

MINUCCIO. 

Votre invincible Seigneurie sait bien que ces gens-là 
ne comptent pas; ils ne viennent jamais qu'au dessert. 
Le parasite doit passer avant eux. 

DAME PAQUE, à ser Vespasiano. 
Votre répartie V^ piqué au vif. 

SER VESPASIANO. 

Elle était juste, mais un peu verte. Je ne sais si je ne 
devrais pas pousser encore plus loin les choses. 

DAME PAQUE. 

Vous vous moquez! qu'y a-t-il d'offensant? 

SER VESPASIANO. 

Il a parlé d'étriers peu solides et de lances mal em- 
manchées; c'est une allusion détournée... 

DAME PÀQUE. 

A votre chute de l'autre jour ? Ce sont les hasards des 
combats. 

SER VESPASIANO. 

Vous avez raison. — Je meurs de soif. 
n boit. 

UN DOMESTIQUE, entrant. 

On vient d'apporter cette lettre. 
Il la place devant maître Bernard et sort. 
CARMOSINE. 

A quoi songez-vous doûc, mon père ? 

MAITRE BERNARD. 

A quoi je songe? — Que me veut-on? 

DAME PAQUE, qui a pris la lettre. 

C'est un message de votre cher Antoine. 

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ACTE I, SCÈNE YIII. 215 

MAITRE BERNARD. 

Donnez-moi cela. Peste soit des femmes et de leur 
fureur de bavarder ! 

CARMOSINE. 

Si cette lettre... 

MAITRE BERNARD. 

Ce n'est rien, ma fille. C'est une lettre de Marc-An- 
toine, notre ami de Messine. Ta mère s'est trompée 
à cause de la ressemblance des noms. 

CARMOSINE. 

Si cette lettre Test de Perillo, lisez-la-moi, je vous en 
prie. 

MAITRE BERNARD. 

Tranquillise-toi ; je te répète... 

CARMOSINE. 

Je suis très- tranquille, donnez-la-moi. — Il n'y a per- 
sonne de trop ici. 
Elle lit. 

« A MON SECOND PÈRE, MAITRE BERNARD. 

« Je vais bientôt quitter Palerme. Je remercie Dieu 
« qu'il m'ait été permis d'approcher une dernière fois 
« des lieux où a commencé ma vie, et où je la laisse 
« tout entière. Il est vrai que, depuis six ans, j'avais 
M nourri une chère espérance, et que j'ai tâché de tirer 
« de mon humble travail ce qui pouvait me rendre 
« digne de la promesse que vous m'aviez faite. Pardon^ 
« nez-moi, j'ai vu votre chagrin, et j'ai entendu Gar- 
ce mosine... » Ociell 

MAITRE BERNARD. 

Je t'en supplie, rends-moi ce papier ! 

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2H> CAKM0SIN1£. 

GARMOSINE. 

Laissez-moi, j*irai jusqu'au bout. 
Elle continue. 

« Et j'ai entendu Garmosine dire que mon triste 
« amour lui faisait horreur. Je me doutais depuis long- 
« temps que cette application de ma pauvre intelligence 
« à d'arides études ne porterait que de5 fruits stériles. 
« Ne craignez plus qu'une seule parole échappée de 
« mes lèvres tente de rappeler le passé, et de faire re- 
« naître le souvenir d'un rêve, le plus doux, le seul que 
« j'aie fait, le seul que je ferai sur la terre. Il était trop 
« beau pour être possible. Durant six ans, ce rêve fut 
« ma vie, il fut aussi tout mon courage. Maintenant le 
« malheur se montre à moi. C'était à lui que j'apparte- 
« nais, il devait être mon maître ici-bas. — Je le salue, 
« et je vais le suivre. Ne songez plus à moi, monsieur; 
« vous êtes délié de votre promesse. » 
Un silence^ 

Si VOUS le voulez bien, mon père, je vous demande- 
rai une grâce* 

MAITRE BERNARD. 

Tout ce qui te plaira, mon enfant. Que veux-tu? 

GARMOSINE. 

Que vous me permettiez de rester seule un instant 
avec Minuccio, s'il y consent lui-même ; j'ai quelques 
mots à lui dire, et je vou§ le renverrai au jardin» 

MAITRE BERNARD* 

De tout mon cœur. 

A part. 

Est-ce que, par hasard, elle se confierait à lui plutôt 



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ACTE I, SCÈNE IX. ^17 

qu'à moi-môme? Dieu le veuille 1 car ce garçon-là ne 
manquerait pas de m'instruire à son tour. Allons, dame 
Pâque, venez çà. 

GARMOSINE. 

Ser Vespasiano, j*ai lu devant vous la lettre que vous 
venez d'entendre, afin que vous sachiez que je ne fais 
point mystère du dessein où je suis de ne me point 
marier, et pour vous montrer'en même temps que les 
engagements pris et le mérite môme ne sauraient 
changer ma résolution. Maintenant donc, excusez-moi. 



SCENE IX 
MINUGGIO, GARMOSINE. 

MINUCCIO. 

Vous êtes émue, Garmosine, cette lettre vous a trou- 
blée. 

GARMOSINE* 

Oui, je me sens faible, — Écoute-moi bien, car je ne 
puis parler longtemps, — Minuccio, je t'ai choisi pour 
te confier un secret. J'espère d'abord que tu ne le ré- 
véleras à aucune créature vivante, sinon à celui que je. 
te dirai; ensuite, qu'autant qu'il te sera possible tu 
m'aideras, n'est-ce pas? je t'en prie. Tu te rappelles, 
mon ami, cette journée où notre roi Pierre fit la grande 
fête de son exaltation. Je l'ai vu à cheval au tournoi, et 
je me suis prise pour lui d'un amour qui m'a réduite à 
l'état où je suis. Je sais combien il me convient peu. 
d'avoir cet amour pour un roi, et j'ai essayé de m'en 

COMÉDIES. III. 19 

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248 GARMOSINE. 

guérir ; mais comme je n'y saurais rien faire, j'ai résolu, 
pour moins de souffrance, d'en mourir, et je le ferai. 
Mais je m'en irais trop désolée s*il ne le savait aupara- 
vant, et, ne sachant comment lui faire connaître le des- 
sein que j'ai pris, mieux que par toi (tu le vois souvent, 
Minuccio), je te supplie de le lui apprendre. Quand ce 
sera fait, tu me le diras, et je mourrai moins malheu- 
reuse. 

MINUCCIO. 

Garmosine, je vous engage ma foi, et soyez sûre 
qu'en y comptant vous ne serez jamais trompée. — Je 
vous estime d'aimer un si grand roi. Je vous offre mon 
aide, avec laquelle j'espère, si vous voulez prendre cou- 
rage, faire de sorte qu'avant trois jours je vous appor- 
terai des nouvelles qui vous seront extrêmement chè- 
res; et, pour ne point perdre le temps, j'y vais tâcljer 
dès aujourd'hui. 

GARMOSINE. 

Je t'en supplie encore une fois. 

MINUCCIO. 

Jurez-moi d'avoir du courage. 

GARMOSINE. 

Je te le jui^e. Va avec Dieu. 



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ACTE DEUXIÈME 

Au palais du roi. — Une salle. — Une galerie au fond. 

SCÈNE PREMIÈRE 
PERILLO, UN OFFICIER DU PALAIS, 

PERILLO. 

Je puis attendre ici? 

l'officikb. 
Oui, Monsieur. En rentrant au palais, le roi va s'ar- 
rêter dans cette galerie, et toutes les personlies qui s'y 
trouvent peuvent approcher de Sa Majesté. 

Il BOrt. ^ 

PERILLO, seul. 

On ne m'avait point trompé ; Pierre conserve ici cette . 
noble coutume que pratiquait naguère en France le 
saint roi Louis de ne point celer la majesté royale, et 
de la montrer accessible à tous. Je vais donc lui parler, 
et un mot de sa bouche peut tout changer dans mon 
existence. N'aurais-je pas hésité hier, n'aurais-je pas 
été bien troublé, bien gêné dans la cour de ce roi con- 
quérant, qui se fait craindre autant qu'on l'aime? Tout 
m'est indifférent aujourd'hui : ce palais où habite la 
puissance, où régnent toutes les passions, toutes les 
vanités et toutes les haines, est plus vide pour moi 



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220 CARMOSINE. 

qu'un désert. Que pourrais-je redouter auprès de ce 
que j'ai souffert? Le désespoir ne vit que d*une pensée^ 
et anéantit tout le regte. 



SCENE 11 
PERILLO, MINUCCIO. 

y 

MINUCCIO, marchant à grands pas. 

Va dire, Amour, ce qui cause ma peine, 
S*ilne me vient.... 

Ce n*est pas cela, — j'avais débuté autrement. 

PERILLO, à part. 

Voici un homme bien préoccupé ; il n'a pas l'air de 
m'apercevoir. 

MINUCCIO, continuant. 

S'il ne me vient ou me veut secourir, 
Craignant, hélas? 

Voilà qui est plaisant. — En achevant mes derniers 
vers, j'ai oublié net les premiers. Faudra-t-il donc re- 
faire mon commencement? J'oublierai à son tour ma 
fin pendant ce temps-là, et il ne tient qu'à moi d'aller 
ainsi de suite jusqu'à l'éternité, versant les eaux de 
Gastalie dans la tonne des \ Danaïdes I Et point de 
crayon! point d'écritoirel Voyons un peu ce que chan- 
tait ce pédant... Eh bien I où diable l'ai-je fourré? 
Il fouiUe dans ses poches et en tire un papier. 
PERILLO, à part. 

Ce personnage ne m'est point inconnu : est-ce Tab- 



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ACTE II, SCÈNE II. 224 

sence ou le chagrin qui me trouble ainsi la mémoire ? 
Il me semble Tavoir vu quand j'étais enfant; en vérité, 
cela est étrange I j'ai oublié le nom de cet homme, et 
je me souviens de l'avoir aimé. 

MINUGCIO, à lui-môme. 

Rien de tout cela ne peut m 'être utile ; pas un mot 
n'a le sens commun. Non, je ne crois pas qu'il y ait 
au monde une chose plus impatientante, plus plate, 
plus creuse, plus nauséabonde, plus inutilement bour- 
souflée, qu'un imbécile qui vous plante un mot à la 
place d'une pensée, qui écrit à côté de ce qu'il vou- 
drait dire, et qui fait de Pégase un cheval de bois 
comme aux courses de bagues pour s'y essouffler 
l'âme à accrocher ses rimes ! Aussi, où avais-je la tête, 
d'aller demander à ce GipoUa de me composer une 
chanson sur les idées d'une jeune fille amoureuse? 
Mettre l'esprit d'un ange dans la cervelle d'un cuis- 
tre ! Et point de crayon, bon Dieu I point de papier ! 
Ah ! voici un jeune homme qui porte une écritoire... 
Il s'approche de Perillo. 

Pardonnez-mof, Monsieur, pourrais-je vous deman- 
der!.. . Je voudrais écrire deux mots, et je ne sais com- 
ment... 
PERILLO, lui donnant l'écritoire qui est suspendue à sa ceinture. 

Très-voloutiers, Monsieur. Pourrais-je, à mon tour, 
vous adresser une question? oserais-je vous demander 
qui vous êtes? 

MINUGCIO, tout en écrivant. 

Je suis poëte, monsieur, je fais des vers, et dans ce 
moment-ci je suis furieux. 

19. 

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222 CARMOSINE. 

PERILLO. 
Si je VOUS importune... 

MINUCCIO. 

Point du tout; c'est une chanson que je suis obligé 
de refaire, parce qu'un charlatan me Ta manquée. 
D'ordinaire, *je ne me charge que de la musique, car 
je suis joueur de viole, Monsieur, et de guitare, à 
votre service ; vous semblez nouveau à la cour, et 
vous aurez besoin de moi. Mon métier, à vrai dire, 
est d'ouvrir les cœurs ; j'ai l'entreprise générale des 
bouquets et des sérénades, je tiens magasin de flam- 
mes et d'ardeurs, d'ivresses et de délires, de flèches et 
de dards, et autres locutions amoureuses, le tout sur 
des airs variés ; j'ai un grand fonds de soupirs lan- 
guissants, de doux reprochés, de tendres bouderies, 
selon les circonstances et le bon plaisir des dames ; 
j'ai un volume in-folio de brouilles (pour les raccom- 
modements, ils se font sans moi) ; mais les promesses 
surtout sont innombrables, j'efi possède une lieue de 
long sur parchemin vierge, les majuscules peintes et 
les oiseaux dorés ; bref, on ne s'aime guère ici que je 
n'y sois , et on se marie encore moins ; il n'est si 
mince et si leste écolier, si puissant ni si lourd seir 
gneur qui ne s'appuie sur l'archet de ma viole ; et que 
l'amour monte au son des aubades les degrés de mar- 
bre d'un palais, ou qu'il escalade sur un brin de corde 
le grenier d'une toppatelle, ma petite muse est au bas 
de l'échelle. 



PEBILLO. 

Tu es Minuccio d'Arezzo ? 



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ACTE II, SCÈNE II. 223 

' lUNUCCIO. 

Yous Tavez dit : vous me connaissez donc? . 

PERILLO. 

Et toi, tu ne me reconnais donc pas ? As-tu oublié 
aussi Perillo ? 

MINUCGIO. 

Antoine ! vive Dieu ! combien Ton a raison de dire 
qu'un poète en travail ne sait plus le nom de son meil- 
leur ami I moi qui ne rimais que par occasion, je ne 
me suis pas souvena du tien l 
Il l'embrasse. 

Et depuis quand dans cette ville? 

PERILLO. 

Depuis peu de temps,... et pour peu de temps. 

MINUCGIO. 

Qu'est-ce à dire ? Je supposais que tu allais me ré- 
pondre : Pour toujours I Est-ce que tu n'arrives pas de 
Padone ? 

PERILLO. 

Laissons cela. — Tu viens donc à la cour? 

MINUCGIO, à part. 

Sot que je suis I j'oubliais la lettre que Garmosine 
nous a lue! A quoi rêve donc mon esprit ? Décidément 
la raison m'abandonne ; je suis plus poëte que je ne 
croyais*. Pauvre garçon I il doit être bien triste, et en 
conscience je ne sais trop que lui dire... 

Haut. 

Oui, mon ami, le roi me permet de venir ici de 
temps en temps, ce qui fait que j'ai l'air d'y être quel- 
qu'un ; mais toute ma faveur consiste à me promener 



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ne CARMOSmE. 

en long et en large. On me croit Tami du roi, je ne 
suis qu'un de ses meubles, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa 
Majesté de me dire en sortant de table : Chante-moi 
quelque chose, que je m'endorme. — Mais toi, qui 
t'amène en ce pays? 

PERILLO. 

Je viens tâcher d'obtenir du service dans l'armée qui 
marche sur Naples. 

MINUCCIO. 

Tu plaisantes! toi, te faire soldat, au sortir de l'école 
de droit ? 

PERILLO. 

Je t'assure, Minuccio, que je ne plaisante pas. ^ 

MINUCCIO, à part. 

En vérité, son sang-froid me fait peur; c'est celui 
du désespoir. Qu'y faire? il l'aime, et elle ne l'aime 
pas. 

Haut. 

Mais, mon ami, as-tu bien réfléchi à cette résolution 
que tu prends si vite ? Songes-tu aux études que tu 
viens de faire, à la carrière qui s'ouvre devant toi? 
Songes-tu à l'avenir, Perillo? 

PERILLO. 

Oui, et je n'y vois de certain que la mort. 

MINUCCIO» 

Tu souffres d'un chagrin. — Je ne t'en demande pa» 
la cause, — je ne cherche pas à la pénétrer. — Mais je 
me trompe fort, ou, dans ce moment-ci, tu cèdes à un 
conseil de ton mauvais génie. — Crois-moi, avant de te 
décider, attends encore quelques jours» 



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ACTE II, SCÈNE IL 22;> 

PERILLO. 

Celui qui n'a plus rien à craindre ni à espérer n'at- 
tend pas. 

MINUCCIO. 

Mais si je t'en priais, si je te demandais comme une 
grâce de ne point te hâter? 

PERILLO. 

Que t'importe? 

MINUCCIO. 

Tu me fais injure. Il me semblait que tout à l'heure 
tu m'avais pris pour un de tes amis. Écoutfe-moi, — 
le temps presse, — le roi va arriver. Je ne puis t'expli- 
quer clairement ni librement ce que je pense... Encore 
une fois, ne fais rien aujourd'hui. Esirce donc si long 
d'attendre à demain? 

PERILLO. 

Aujourd'hui ou demain, ou un autre jour, ou dans 
dix ans, dans vingt ans, si tu veux, c'est la même chose 
pour moi ; j'ai cessé de compter les heures. 

MINUCCIO. 

Par Dieu I tu me mettrais en colère ! Ainsi donc, 
moi qui t'ai bercé lorsque j'étais un grand enfant et 
que tu en étais un petit, il faut que je te laisse aller à 
ta perte sans essayer de t'en empêcher, maintenant 
que tu es un grand garçon et moi un homme. Je ne 
puis rien obtenir? Que vas-tu faire? Tu as quelque 
blessure au cœur ; qui n'a la sienne ? Je ne te dis pas 
de combattre à présent ta tristesse, mais de ne pas 
t'attacher à elle et t'y enchaîner sans retour, car il 
viendra un temps où elle finira. Tu ne peux pas le 



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226 . CARMOSÏNE. 

croire, n'est-ce pas ? Soit, mais retiens ce que je vais 
te dire : Souffre maintenant s'il le faut, pleure si tu 
veux, et ne rougis point de tes larmes ; montre-toi le 
plus malheureux et le plus désolé des hommes ; loin 
d'étouffer ce tourment qui t'oppresse, déchire ton 
sein pour lui ouvrir l'issue, laisse-le éclater en san-" 
glots, en plaintes, en prières, en menaces ; mais, je te 
le répète, n'engage pas l'avenir I Respecte ce temps 
que tu ne veux plus compter, mais qui en sait plus 
long que nous, et, pour une douleur qui doit être pas- 
sagère, ne te prépare pas la plus durable de toutes, le 
regret, qui ravive la souffrance épuisée, et qui empoi- 
sonne le souvenir ! 

PERILLO. 

Tu peux avoir raison. Dis-moi, vois-tu quelquefois 
maître Bernard ? 

MINUCCIO. 

Mais oui..., sans doute,... comme par 1^ passé... 

PERILLO. 

Quand tu le verras, Minuccio, tu lui diras... 



SCENE 111 
Les précédents,^ER VESPASIANO. 

SER VESPASIANO, en entrant. 

J'attendrai! c'est bon, j'attendrai ! Messeigneurs, je 
vous annonce le roi. 

A Minuccio. 
Ah ! c'est toi, bel oiseau de passage ! Je t'ai mené 



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ACTE II, SCÈNE III. 227 

hier un peu rudement, à souper chez cette petite ; 
mais je ne veux pas que tu m'en veuilles. Que diahle, 
aussi I tu t'attaques à moi , sous les regards d» la 
beauté I 

MINUCCIO. 

Je vous assure, seigneur, que je n'ai point de ran- 
cune, et que, si vous m'aviez fâché, vous vous en seriez 
douté tout de suite. 

SER VESPASIANb. 

Je l'entends ainsi ; il y a place pour tous. Si tu 
t'avisais, dans ce palais, de gouailler un homme de 
ma sorte, on ne laisserait point passer cela ; mais tu 
conçois que je déroge un peu quand je vais chez la Gar- 
mosine, et qu'on n'est plus là sur ses grands chevaux. 

MINUCCIO. 

Vous êtes trop bon de n'y pas monter. S'il ne s'agis- 
sait que de vous en faire descendre... 

SER VESPASIANO. 

Ne te fâche pas, je. te pardonne. En vérité, je joue 
depuis hier, en toute chose, d'un merveilleux guignon. 
Il faut que je t'en fasse le récit. 

PERILLO, à part. 

Quelle espèce d'homme est-ce là? Il a parlé de Gar- 
mosine. 

SER VESPASIANO. 

Je t'ai dit combien j'aurais à cœur de posséder ces 
champs de GefTalù et de Galatabellotte ; tu n'ignores 
pas. où ils sont situés? 

MINUCCIO. 

Pardonnez-moi, illustrissime. 



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HiS GARMOSINB. 

SER VESPASIANO. 

Ce sont des terres à fruits, près de mes pâturages. 

MINUCCIO. 

Mais vos pâturages, où sont-ils? 

SER VESPASIANO. 

Hé, parbleu ! près de Geffalù et de Calata... 

MINUCCIO. 

J'entends bien, mais quand j'y ai été, autant qu'il 
peut m'en souvenir, il n'y avait là que des pierres et 
des moustiques. 

SER VESPASIANO. 

Galatabellotte est un lieu fertile. 

MINUCCIO. 

Oui, mais autour de ce lieu fertile je dis qu'il n'y a... 

SER VESPASIANO. 

Tu es un badin. Je souhaitais d'avoir ces terres, 
non pour le bien qu'elles rapportent, mais seulement 
pour m'arrondir ; cela m'encadrait singulièremei^t. Le 
roi, à qui elles appartiennent, se refusait à me les 
céder, se réservant, à ce qu'il prétendait, de m'en 
faire don le jour de mes noces. L'intention était ga- 
lante. Hier, sur un avis que je reçus de cette bonne 
dame Pâque... 

PERILLO. 

Se pourrait-il? 

SER VESPASIANO. 

Vous la connaissez ? Ce sont de petites gens, mais 
de bonnes gens, chez qui je vais le soir me débrider 
l'esprit et me débotter l'imagination. La fille a de 
beaux yeux, c'est vous en dire assez ; car si ce n'était 
cela... 



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ACTE II,. SCÈNE III. 229 

MINUCCIO. 
Et la dot? 

SER YESPASIANO. 

Eh bien ! oui, si tu veux, la dot. Ces gens de peu, 
cela amasse, mais ce n'est point ce dont je me sou- 
cie. Il suffit que Tenfant me plaise ;. j'en avais touché 
un mot à la mère, et la bonne femme s'était proster- 
née. Hier donc, on m'invite à souper, et je m'atten- 
dais à une affaire conclue... Devines-tu, maintenant,^ 
beau trouvère? 

MINUCCIO. 

Un peu moins qu'avant de vous entendre. 

SER VESPASIANO. 

Ce bouffon-là goguenarde toujours. Eh, mordieul 
au lieu d'un festin et d'une joyeuse fiancée, voilà des 
visages en pleurs, une créature à demi pâmée, et on 
me régale d'un écrit... 

MINUCCIO, bas à Vespasiano. 

Taisez-vous, pour l'amour de Dieu! 

SER VESPASUNO. 

Pourquoi donc en faire un mystère, quand la fil- 
lette elle-même m'a dit qu'elle n'en fait point? Quelle 
épitre, bon Dieu ! quelle lettre ! quatre pages de la- 
mentations... 

MINUCCIO, bas. 

Vous oubliez que j'étais là, et que j'en sais autant 
que vous. 

SER VESPASIANO. 

Mais non, pas du tout, c'est que tu ne sais rien, car 
tout le piquant de l'affaire, c'est que j'avais annoncé 
mon mariage au roi. 

COMéDIESr. III. ^6 

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230 CARMOSINE. 

MINUCCIO. 

Et VOUS comptiez sur Geifalù? 

SER YESPASIANO . 

Et Calatabellotte, cela va sans dire. A présent, que 
vais-je répondre, quand le roi, rentrant au palais, 
va me crier d*abord du haut de son destrier : Eh 
bien! chevalier Vespasiano, où en ôtes-vous de vos 
épousailles? Gela est fort embarrassant. Tu me diras 
qu'en fin de compte la belle ne saurait m'échapper, je 
le sais bien ; mais pourquoi tant de façons? Ces airs do 
caprice, quand je consens à tout, sont blessants et hors 
de propos. 

PERILLO, bas à Minuccio. 

Minuccio, que veut dire tout ceci? 

MINUCCIO, bas. 

Ne vois-tu pas quel est le personnage ? 

SER VESPASIANO. 

Du reste, ce n*est pas précisément à la Garmosine 
que j'en veux, mais à ses sots parents ; car, pour ce qui 
la regarde, son intention était bien claire en me lisant 
cette lettre d'un rival dédaigné. 

MINUCCH). 

Son intention était claire, en effet; elle vous a dit 
qu'elle voulait rester fille. 

SER VESPASIANO. 

Bon! ce sont de ces petits détours, de ces coquette- 
ries aimables où Tamour ne se trompe point. Quand 
une belle vous déclare qu'elle ne saurait s'accom- 
moder de personne, cela signifie : Je ne veux que de 
vous. 

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ACTE II, SCÈNE III. 231 

PERILLO. 

Qui avait écrit, s'il vous plaît, cette lettre dont vous 
parlez? 

SER VESPASIANO. 

Je ne sais qui, un certain Antoine, un clerc, je crois, 
un homme de la basoche... 

PERILLO. 

J'aiThonneur d'en être un, Monsieur, et je vous prie 
de parler autrement. 

SER VESPASIANO. 

Je suis gentilhomme et chevalier. Parlez vous-même 
d'autre sorte. 

MINUCCIO, à ser Vespasiano. 

Et moi, je vous conseille de ne pas parler du tout. 
A Perillo. 

Es-tu fou, Perillo, de provoquer un fou? 

PERILLO, tandis que ser Vespasiano s'éloigne. 

Minuccio! ma pauvre lettre! mon pauvre adieu 
écrit avec mes larmes, le plus pur sanglot de mon cœur, 
la chose la plus sacrée du monde, le dernier serrement 
de main d'un ami qui nous quitte, elle a montré cela, 
elle l'a étalé aux regards de ce misérable I ingrate ! 
ingénéreuse fille ! elle a souillé le sceau de l'amitié, elle 
a prostitué ma douleur! Ah! Dieu! je te disais tout à 
l'heure que je ne pouvais plus souffrir; je n'avais pas 
pensé à cela. 

MINUCCIO. 

Promets-moi du moins... 

PERILLO. 

Ne crains rien. Je n'ai pas été maître d'un mouve- 

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232 CARMOSINE. 

ment d'impatience ; mais tout est fini, je suis calme. 

Regardant scr Yespasiano qai se promène sur la scène. 

Pourquoi en voudrais-je à cet inconnu, à cet auto- 
mate ridicule que Dieu fait passer sur ma route ? Celui- 
là ou tout autre, qu'importe? Je ne vois en lui que la 
Destinée, dont il est l'aveugle instrument, je crois 
même qu'il en devait être ainsi. Oui, c'est une chose 
très-ordinaire. Quand un homme sincère et loyal est 
frappé dans ce qu'il a de plus cher, lorsqu'un malheur 
irréparable brise sa force et tue son espérance, lors- 
qu'il est maltraité, trahi, repoussé par tout ce qui l'en- 
toure, presque toujours, remarque-le, presque tou- 
jours c'est un faquin qui lui donne le coup de grâce, et 
qui, par hasard, sans le savoir, rencontrant l'homme 
tombé à terre, marche sur le poignard qu'il a dans le 
cœur. 

MINUCCIO. 

Il faut que je te parle, viens avec moi; il faut que tu 
renonces à ce projet que tu as... 

• PERILLO. 

Il est trop tard. 



SCENE IV 
Les précédents, L'OFFICIER DU PALAIS. 

La salle se remplit de monde. 



L OFFICIER. 

Faites place, retirez-vous. 



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ACTE II, SCÈNE V. 233 

SER VESPASIANO, à Minuccio. 

Tu es donc lié particulièrement avec ce jeune homme? 
Dis-moi donc, penses-tu que je ne doive pas me consi- 
dérer comme offensé ? 

MINUCCIO. 

Vous, magnifique chevalier? 

SER VESPASIANO. 

Oui, il m'a voulu imposer silence. 

MINUCCIO. 

Eh bien! ne Tavez-vous pas gardé? 

SER VESPASIANO. 

C'est juste. Voici Leurs Majestés. Le roi paraît un 
peu courroucé ; il faut pourtant que je lui parle à tout 
prix ; car tu comprends que je n'attendrai pas qu'il me 
somme de m'expliquer. 

MINUCCIO. 

Et sur quoi? 

SER VESPASIANO. 

Sur mon mariage. 

SCENE V 
Les PRÉCÉDENTS, LE ROI, LA REINE. 

LE ROI. 

Que je n'entende jamais pareille chose! Ce 'malheu- 
reux royaume est-il donc si maudit du ciel, si ennemi 
de son repos, qu'il ne puisse conserver la paix au de- 
dans, tandis que je fais la guerre au dehors I Quoil l'en- 
nemi est à peine chassé, il se montre encore sur nos 

20. 

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-234 GARMOSINE. 

rivages, et lorsque je hasarde pour vous ma propre vie 
et celle de l'infant, je ne puis revenir un instant ici 
sans avoir à juger vos disputes! 

LA REINE. 

Pardonnez-leur au nom de votre gloire et du nouveau 
succès de vos armes. 

LE ROI. 

Non, par le ciel! car ce sont eux précisément qui 
me feraient perdre le fruit de ces combats, avec leurs 
discordes honteuses, avec leurs querelles de paysans! 
Celui-là, c'est l'orgueil qui le pousse, et celui-ci, c'est 
l'avarice. On se divise pour un privilège, pour une 
jalousie, pour une rancune ; pendant que la Sicile tout 
entière réclame nos épées, on tire les couteaux pour 
un champ de blé. Est-ce pour cela que le sang français 
coule encore depuis les Vêpres ? Quel fut alors votre 
cri de guerre? La liberté, n'est-ce pas, et la patrie! et 
tel est l'empire de ces deux grands mots, qu'ils ont 
sanctifié la vengeance. Mais de quel droit vous ôtes- 
vous vengés, si vous déshonorez la victoire? Pourquoi 
avez-vous renversé un roi, si vous ne savez pas être un 
peuple ? 

LA REINE. 

Sire, ont-ils mérité cela? 

LE ROI. 

Ils ont mérité pis encore, ceux qui troublentle repos 
de l'État, ceux qui ignorent ou feignent d'ignorer que, 
lorsqu'une nation s'est levée dans sa haine et dans sa 
colère, il faut qu'elle se rassoie, comme le lion, dans 
son calme et sa dignité. 



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ACTE II, SCÈNE V. 233 

LA REINE, à demi-voix aux assistants. 

Ne VOUS effrayez pas, bonnes gens. Vous savez com- 
bien il vous aime. 

LE ROI. 

Nous sommes tous solidaires, nous répondons tous 
des hécatombes du jour de Pâques. Il faut que nous 
soyons amis, sous peine d*avoir commis un crime. Je 
ne suis pas venu chez vous pour ramasser sous un écha- 
faud la couronne de Conradin, mais pour léguer la 
mienne à une nouvelle Sicile. Je vous le répète, soyez 
unis; plus de dissentiments, de rivalité, chez les grands 
comme chez les petits ; sinon, si vous ne voulez pas ; si, 
au lieu de vous entr'aider, comme la loi divine For- 
donne, vous manquez au respect de vos propres lois, 
par la croix-Dieu ! je vous les rappellerai, et le premier 
de vous qui franchit la haie du voisin pour lui dérober 
un fétu, je lui fais trancher la tête sur la borne qui sert 
de limite à son champ. — Jérôme, ôte-moi cette épée. 

La foule se retire. . • 

LA REINE. 

Permettez-moi de vous aider. 

LE ROI. 

Vous, ma chère I vous n'y pensez pas. Cette besogne 
est trop rude pour vos mains délicates. 

LA REINE. 

Oh I je suis forte, quand vous êtes vainqueur. Tenez, 
don Pèdre, votre épée est plus légère que mon fuseau. 
— Le prince de Salerne est donc votre prisonnier? 

LE ROI. 

Oui,'etmonseigneurd'Anjou payera cher pour la ran- 

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236 GARMOSINË. 

gon de ce vilain boiteux. Pourquoi ces gens-là s'en 
vont-ils ? 

n s'assoit. 

LÀ REINE. 

Mais, c'est que vous les avez grondés. 

LE ROI. 

Oui, je suis bien barbare, bien tyran! n'est-ce pas, 
ma chère Constance? 

LA REINE. 

Ils savent que non. 

LE ROI. 

Je le crois bien ; vous ne manquez pas de le leur dire, 
justement quand je suis fâché. 

LA REINE. 

Aimez-vous mieux qu'ils vous haïssent? Vous n'y 
réussirez pas facilement. Voyez pourtant, ils se sont 
tous enfuis ; votre colère doit être satisfaite. Il ne reste 
plus dans la galerie qu'un jeune homme qui se pro- 
mène là, d'un air bien triste et bien modeste. Il jette de 
temps en temps vers nous un regard qui semble vou- 
loir dire : Si j'osais I — Tenez, je gagerais qu'il a quel- 
que chose de très-intéressant, de très-mystérieux à 
vous confier. Voyez cette contenance craintive et res- 
pectueuse en même temps ; je suis sûre que celui-là n'a 
pas de querelle avec ses voisins... Il s'en va. — Faut-il 
l'appeler ? 

LE ROI. 

Si cela vous plaît. 

La reine fait un signe à Toflficier du palais, qui va avertir 
Pcrillo ; celui-ci s'approche du roi et met un genou à terre. 
La reine s'assoit à quelque distance. 

As-tu quelque chose à me dire ? 



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ACTE 11, SCÈNE V. 237 

PERILLO. 

Sire, je crains qu'on ne m'ait trompé. 

LE ROI. ^ 

En quoi trompé ? 

PERILLO. 

On m'avait dit que le roi daignait permettre au plus 
humble de ses sujets d'approcher de sa personne sa- 
crée, et de lui exposer... 

LE ROI. 

Que demandes-tu ? 

PERILLO. 

Une place dans votre armée. 

. LE ROI. 

Adresse-toi à mes officiers. 

Perillo se lève et s'incline. 
Pourquoi es-tu venu à moi ? 

PERILLO. 

Sire, la demande que j'ose faire peut décider de toute 
ma vie. Nous ne voyons pas la Providence, mais la 
puissance des rois lui ressembla, et Dieu leur parle de 
plus près qu'à nous. 

LE ROI. 

Tu as bien fait, mais tu as un habit qui ne va guère 
avec une cuirasse. 

PERILLO. 

J'ai étudié pour être avocat, mais aujourd'hui j'ai 
d'autres pensées. 

LE ROI. 

D'où vient cela ? 

PERILLO. 

Je suis Sicilien, et Votre Majesté disait tout à l'heure. . 



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238 CARMOSINE. 

LE ROI. 

L'homme de loi sert son pays tout aussi bien que 
l'homme d'épée. Tu veux me flatter. — Ce n'est pas là 
ta raison. 

PERILLO. 

Que Votre Majesté me pardonne... 

LE ROI. . 

Allons, voyons ! parle franchement. Tu as perdu au 
jeu, ou ta maîtresse est morte. 

PERILLO. 

Non, Sire, non, vous vous trompez. 

LE ROI. 

Je veux connaître le motif qui t'amène. 

LA REINE. 

M «lis. Sire, s'il ne veut pas le dire ? 

PERILLO. 

Madame, si j'avais un secret, je voudrais qu'il fût à 
moi seul et qu'il valût la peine de vous être dit. 

LA REINE. 

S'il ne t'appartient pas, garde-le. — Ce n'est pas la 
moins rare espèce de courage. 

LE ROI. 

Fort bien. — Sais-fu monter à cheval? 

PERILLO. 

J'apprendrai, Sire. 

LE ROI. 

Tu t'imagines cela ? Voilà de mes cavaliers en herbe 
qui s'embarqueraient pour la Palestine, et qu'un coup 
de lance jette à bas, comme ce pauvre ser Vespa- 
siano I 



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ACTE 11, SCÈNE \. 239 

LA REINE. 

Mais, Sire, est-ce donc si difficile ? Il me semble que 
moi, qui ne suis qu'une femme, j'ai appris en fort peu 
de temps, et je ne craindrais pas votre cheval de ba- 
taille. 

LE ROI. 

En vérité I 
A Perillo. 

Gomment t'appelles-tu ? 

' PERILLO. 

Perillo, Sire. 

LE ROI. 

Eh bien ! Perillo, en venant ici, tu as trouvé ton étoile. 

Tu vois que la reine te protège. — Remercie-la, et 

vends ton bonnet afin de t' acheter un casque. 

Perillo B*agenoitiUe de nouveau devaht la reine, qui liii 
donne sa main à baiser. 

LA REINE. 

Perillo, tu as raison de vouloir être soldat plutôt 
qu'avocat. Laisse d'autres que toi faire leur fortune en 
débitant de longs discours. La première cause de la 
tienne aura été (souviens-toi de cela) la discrétion dont 
tuas fait preuve. Fais ton profit de l'avis que je te donne , 
car je suis femme et curieuse, et je puis te dire à bon 
escient, que la plus curieuse des femmes, si elle s'a- 
muse de celui qui parie, n'estime que celui qui se tait. 

LE ROI. 

Je vous dis qu'il a un chagrin d'amour et cela ne 
vaut rien à la guerre. 

PERILLO. 

Pour quelle raison. Sire ? 



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rtO GARMOSINB. 

LE ROI. 

Parce que les amoureux se battent toujours trop ou 
trop peu, selon qu'un regard de leur belle leur fait 
éviter ou chercher la mort. 

PERILLO. 

Celui qui cherche la mort peut aussi la donner. 

LE ROI. 

Commence par là ; c'est le plus sage. 

SCÈNE VI 
LE ROI, LA REINE, MINUGGIO, SER VESPASIANO, 

PLUSIEURS DEMOISELLES, PAGES, ETC. 

Pcrillo, en sortant, rencontre Minuccio, et échange 
quelques mets avec lui. 

LE ROI. , 

Qui vient là-bas ? N'est-ce pas JVJinuccio avec ce trou- 
peau de petites filles ? 

LA REINE. 

C'est lui-môme, et ce sont mes caméristes qui le 
tourmentent sans doute pour le faire chanter. Oh ! je 
vous en conjure, appelez-le I je l'aime tanti personne 
à la cour ne me plaît autant que lui ; il fait de si jolies 
chansons! 

LE ROI. 

Je l'aime aussi, mais avec moins d'ardeur. — Holà ! 
Minuccio, approche, approche, et qu'on apporte une 
coupe de vin de Chypre afin de le mettre en haleine. Il 
nous dira quelque chose de sa façon. 



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ACTE 11, SCÈNE VI. 2H 

MINUCCIO, à Vespasiano. 

Retirez-vous, le roi m'a appelé. 

SER VESPASIANO. 

Bon, bon, la reine m'a fait signe. 

" MINUCCIO, à part. 

Je ne m'en débarrasserai jamais. Il est cause que 
Perillo s'est échappé tantôt dans cette foule. 

Un valet apporte un flacon de vin ; Tofflciep remet en môme 
temps un papier au roi qui le lit à Técart. 

LA REINE. . 

Eh bien ! petites indiscrètes, petites bavardes, vous 
voilà encore, selon votre habitude, importunant ce 
pauvre Minuccio I 

PREMIÈRE DEMOISELLE. 

Nous voulons qu'il nous dise une romance. 

DEUXIÈME DEMOISELLE. 

Et des tensons. 

TROISIÈME DEMOISELLE. 

Et des jeux-partis. 

LA REINE, à Minuccio. 

Sais-tu que j'ai à me plaindre de toi? On te voit pa- 
raître quand le roi arrive, mais dès que je suis seule, 
tu ne te montres plus. 

SER VESPASIANO, s^avançant. 

Votre Majesté est dans une grande erreur. Il ne 
se passe point de jour qu'on ne me voie en ce pa- 
lais. 

LA REINE. 

Bonjour, Vespasiano, bonjour. 

COMÉDIES. III. 31 

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242 CARMOSINE. 

MinUGCIO, à part. 

Que va-t-il devenir maintenant? Il est soldat, il faut 
qu'il parte 

LE ROI, lisant d'un air distrait, et s' adressant à Minuccio. 

Je suis bien aise de te voir. Tu vas me conter les 
nouvelles. Allons, bois un verre de vin, 

SER VESPASIANO, buvant. 

Votre Majesté a bien de la bonté. Mon mariage n'est 
point encore fait. 

LE ROI. 

C'est toi, Vespasiano? Eh bien un autre jour. 

SER YESPASUNO. 

Certainement, Sire, certainement. 

A part. 

Il ne parle point de Calatabellotte. 

Aux demoiselles. 
Qu'avez-vous à rire, vous autres? 

PREMIÈRE DEMOISELLE. 

Ah 1 VOUS autres I 

SER VESPASIANO. 

Oui, vous et les autres. Le roi m'interroge, et je ré- 
ponds. Qu'y a-t-il là de si plaisant ? 

DEUXIÈME DEMOISELLE. 

Beau sire chevalier, comment se porte votre cheval, 
depuis que nous ne vous avons vu ? 

TROISIÈME DEMOISELLE. 

Nous avons eu grand'peur pour lui. 

PREMIÈRE DEMOISELLE. 

Et votre casque ? 

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ACTE II. SCÈNE VI. 243^ 

DEUXIÈME DEMOISELLE. 

Et votre lance ? 

TROISIÈME DEMOISELLE. 

Les avez-vous fait rajuster? 

SER VESPASIANO. 

Je ne fais point cas des railleries des femmes. 

PREMIÈRE DEMOISELLE. 

Nous VOUS interrogeons, répondez ; sinon, nous di- 
rons que VOUS n'êtes pas plus habile à repartir un mot 
de courtoisie... 

SER VESPASIANO. 

Eh bien ? 

DEUXIÈME DEMOISELLE. 

Qu'à parer une lance courtoise. 

SER VESPASIANO, à part. 

Petites perruches mal apprises 1 

LA REINE. 

Minuccio est si préoccupé qu'il n'entend pas ce qu'on 
dit près de lui. 

MINUCCIO. 

Il est vrai, Madame, et j'en demande très-humble- 
ment pardon à Votre Majesté. Je ne saurais penser de- 
puis hier qu'à cette pauvre fille..., je veux dire à ce 
pauvre garçon..., non, je me trompe, c'est une ro- 
mance que je tâche de me rappeler. 

LA REINE. 

Une romance? Tu nous la diras tout à l'heure. Mes 
bonnes amies veulent des jeux-partis. Fais-leur quel- 
ques demandes pour les divertir. — Ser Vespasiano. 

SER VESPASIANO. 

Majesté. 



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24 'è CARMOSINE. 

LA REINE. 

Savez-vous trouver de bonnes réponses? 

SER VESPASIANO, à part. 

Encore la même plaisanterie ! 

Haut. 

Il n'y a pas de ma faute, Madame, en vérité, il n'y en 
a pas. 

LA REINE. 

De quoi parlez-vous ? 

SER VESPASIANO. 

De mon mariage. C'est bien malgré moi, je vous le 
jure, qu'il n'a pas été consommé. 

LA REINE. 

Une autre fois, une autre fois. 

SER VESPASIANO. 

Votre Majesté sera satisfaite. 

A part. 

Un autre jour, a dit le roi ; une autre fois, a ajouté la 
reine, et quand j'ai salué, tous deux m'ont tutoyé ; en 
sorte que je suis au comble de la faveur, en même 
temps que je suis soulagé d'un grand poids. Dès que 
je pourrai m'esquiver, je vais voler chez cette belle. 

LE ROI, lisant toujours. 

Voilà qui est bien. Charles le boiteux crie d'un côté, 
et Charles d'Anjou de l'autre. — Ne parliez-vous pas de 
jeux-partis ? 

LA REINE. 

Oui, Sire, s'il vous plaît d'ordonner... 

LE ROI. 

Vous savez que je n'y entends rien ; mais il n'importe. 



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ACTE II, SCÈNE VI. 245 

Allons, Mînuccio, fais jaser un peu ces jeunes filles 
Tout le monde s'assoit en cercle. 
MINUCCIO. 

Lequel vaut mieux, mesdemoiselles, ou posséder ou 
espérer ? 

'SER VESPASIANO. 

11 vaut beaucoup mieux posséder^ 

MINUCCIO. 

Pourquoi, magnifique seigneur? 

SER VESPASIANO. 

Mais parce que... Cela saute aux yeux. 

PREMIÈRE DEMOISELLE. 

Et si ce qu'on possède est une bourse vide, un nez 
trop long, ou un coup d'épée ? 

SER VESPASIANO. ' 

Alors l'espérance serait préférable. 

DEUXIÈME DEMOISELLE. 

Et si ce qu'on espère est la main d'une jeune fille, 
qui ne veut pas de vous et qui s'en moque? 

SER VESPASIANO. 

Ah ! diantre ! dans ce cas-là je ne sais pas trop... 

PREMIÈRE DEMOISELLE. 

Il faut posséder beaucoup de patience. 

DEUXIÈME DEMOISELLE. 

Et espérer peu de plaisir. 

MINUCCIO, à la troisième demoiselle. 
Et VOUS, ma mie, vous ne dites rien? 

TROISIÈME DEMOISELLE. 

C'est que votre question n'en est pas une, puisqu'on 

21. 

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2i6 CARMOSlNfi. 

nous dit que Tespérance est le seul vrai bien qu'on 

puisse posséder. 

LA REINE. 

Ser Vespasiano est vaincu. Une autre demande, Mi- 
nuccio. 

MINUCCIO. 

Lequel vaut mieux, ou l'amant qui meurt d'amour 
de ne plus voir sa maîtresse, ou l'amant qui meurt de 
plaisir de la revoir? 

LES DEMOISELLES, ensemble. 

Celui qui meurt ! celui qui meurt * 

SER VESPASL\NO. 

Mais puisqu'ils meurent tous les deux ! 

LES DEMOISELLES. 

Celui qui meurt I celui qui meurt I 

SER VESPASIANO. 

Mais on vous dit..., on vous demande... 

PREMIÈRE DEMOISELLE. 

Nous n'aimons que les amants qui meurent d'amour I 

SER VESPASIANO. 

Mais observez qu'il y a deux manières... 

DEUXIÈME DEMOISELLE. 

Il n'y a que ceux-là qui aiment véritablement. 

SER VESPASIANO. 

Cependant... 

TROISIÈME DEMOISELLE. 

' Et nous n'en aurons jamais d'autres. 

LE ROI. 

Lequel vaut rniieux, ou de jeunes filles sages, réser- 
vées et silencieuses, ou de petites écervelées qui crient 



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ACTE II, SQÈNE VU. 247 

et qui m'empêchent de finir ma lecture? Voyons, 
Minuccio, où est ta viole? 

HINUGGIO. 

Permettez, Sire, que je ne m'en serve pas. La musi- 
que de ma romance nouvelle n'est pas encore compo- 
sée ; j'en sais seulement les paroles . 

LE ROI. 

,Eh bien! soit. — Et vous, mesdemoiselles... 

PREMIÈRE DEMOISELLE. 

Sire, nous, ne dirons plus un mot. 

SER VESPASIANO, à part. 

Quant à moi, j'ai assez de tensons et de chansons 
comme cela. Leurs Majestés m'ont ordonné de presser 
le jour de mes noces... Qui me résisterait à présent? Je 
m'esquive donc et vole chez cette belle. 

SCÈNE VII 
Les précédents, excepté SER VESPASIANO. 

LA REINE, à Minuccio. 

Les paroles sont-elles de toi ? 

MINUCCIO. 

Non, Madame. 

LÀ REINE. 

Est-ce de CipoUa ? 

MINUCCIO. 

Encore moins. 

LE ROI. 

Commence toujours. Après un combat, mieux en- 



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r^s. càrvosine. 

core qu'après un festin, j'aime à écouter une chanson, 
et plus la poésie en est douce, tranquiUe, plus elle re- 
pose agréablement Toreille fatiguée ; car c'est un grand 
fracas qu'une bataille, et pour peu qu'un bon coup de 
masse sur la tête... 

- Les demoiselles poussent un cri. 
Silence ! Récite d'abord ta chanson ; tu nous diras 
ensuite quel est l'auteur. On porte ainsi un meilleur 
jugement. 

MINtJCCIO. 

Votre Majesté se rit des principes. Que deviendrait 
la justice littéraire, si on lui mettait un bandeau comme 
à l'autre? L'auteur de ma romance est une jeune fille. 

LA REINE. 

En vérité ! 

MINUCCIO. 

Une jeune fille charmante, belle et sage, aimable et 
modeste ; et ma romance est une plainte amoureuse. 

LA REINE. 

Tout aimable qu'elle est, elle n'est donc pas aimée? 

MINUCCIO. 

Non, Madame, et elle aime jusqu'à en mourir. Le ciel 
lui a donné tout ce qu'il faut pour plaire, et en même 
temps pour être heureuse ; son père, homme riche et 
savant, la chérit de toute son âme, ou plutôt l'idolâtre, 
et sacrifierait tout ce qu'il possède pour contenter le 
moindre des désirs de sa fille ; elle n'a qu'à dire un 
mot pour voir à ses pieds une foule d'adorateurs em- 
pressés, jeunes, beaux, brillants, gentilshommes même, 
bien qu'elle ne soit pas noble. Cependant, jusqu'à dix- 

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ACTE II, SCÈNE VII. 249 

huit ans, son cœur n'avait pas encore parlé. De tous 
ceux qu'attiraient ses charmes, un seul, fils d'un an- 
cien ami, n'avait pas été repoussé. Dans l'espoir de 
faire fortune et de voir agréer ses soins, il s'était exilé 
volontairement, et durant de longues années il avait 
étudié pour être avocat. 

LE ROI. 

Encore un avocat ! 

MINUCCIO. 

Oui, Sire ; et maintenant il est revenu plus heureux 
encore qu'il n'est fier d'avoir conquis son nouveau titre, 
comptant d'ailleurs sur la parole du père, et deman- 
dant pour toute réponse qu'il lui soit permis d'espérer ; 
mais pendant qu'il était absent, l'indifférente et cruelle 
beauté a rencontré, pour son malheur, celui qui devait 
venger l'Amour. Un jour, étant à sa fenêtre avec quel- 
ques-unes de ses amies, elle vit passer un cavalier *qui 
allait aux fêtes de la reine. Elle le suivit, ce cavalier ; 
elle le vit au tournoi où il fut vainqueur... Un regard 
décida de sa vie. 

LE ROI. 

Voilà un singulier roman. 

MINUCCIO. 

Depuis ce jour, elle est tombée dans une mélancolie 
profonde, car celui qu'elle aime ne peut lui appartenir. 
Il est marié à une femme... la plus belle, la meilleure, 
la plus séduisante qui soit peut-être dans ce royaume, 
et il trouve une maîtresse dans une épouse fidèle. La 
pauvre dédaignée ne s'abuse pas, elle sait que sa folle 
passion doit rester cachée dans son cœur; elle s'étudie 



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250 CARMOSINE. 

incessamment à ce que personne n*en pénètre le secret ; 
elle évite toute occasion de revoir l'objet de son amour ; 
elle se défend même de prononcer son nom ; mais Tin- 
fortunée a perdu le sommeil, sa raison s'affaiblit, une 
langueur mortelle la fait pâlir de jour en jour ; elle ne 
veut pas parler de ce qu'elle aime, et elle ne peut pen- 
ser à autre chose ; elle refuse toute consolation, toute 
distraction ; elle repousse les remèdes que lui offre un 
père désolé, elle se meurt, elle se consume, elle se fond 
comme la ceige au soleil. Enfin, sur le bord de la tombe, 
la douleur Toblige à rompre le silence. Son amant ne 
la connaît pas, il ne lui a jamais adressé la parole, peut- 
être même ne Ta-t-il jamais vue ; elle ne veut pas 
mourir sans qu'il sache pourquoi, et elle se décide à 
lui écrire ainsi : 
Il lit : 

Va dire, Amour, ce qui cause ma peine, 
A mon seigneur, que je m'en vais mourir. 
Et, par pitié, venant me secourir, 
Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine. 

A deux genoux je demande merci. 
Par grâce. Amour, va-t'en vers sa demeure. 
Dis-lui comment je prie et pleure ici. 
Tant et si bien qu'il faudra que je meure 
Tout enflammée, et ne sachant point l'heure 
Où finira mon adoré souci. 

La mort m'attend, et s'il ne me relève 
De ce tombeau prêt à me recevoir. 
J'y vais dormir, emportant njon doux rêve : 
Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir. 
Depuis le jour où, le voyant vainqueur, 
D'être amoureuse. Amour, tu m'as forcée, 



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ACTE II, SCÈNE VII. 251 

Fût-ce un instant, je n'ai pas eu le cœur, 
De lui montrer ma craintive pensée, 
Dont je me sens à. tel point oppressée. 
Mourant ainsi, que la mort me fait peur! 
Qui sait pourtant, sur mon pâle visage, 
Si ma douleur lui déplairait à voir ? 
De l'avouer je n'ai pas le courage. 
Hélas ! Amour, fais- lui mon mal savoir. 

Puis donc. Amour, que tu n'as pas voulu 

A ma tristesse accorder cette joie, 

Que dans mon cœur mon doux seigneur ail lu, 

Ni vu les pleurs oj mon chagrin se noie, 

Dis-lui, du moins, et tâche qu'il le croie. 

Que je vivrais si je ne l'avais vu ; 

Dis-lui qu'un jour une Sicilienne 

Le vit combattre et faire son devoir. 

Dans son pays, dis-lui qu'il s'en souvienne. 

Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir. 

LÀ REINE. 

Tu dis que cette romance est d'une jeune fille ? 

MINUCCIO. 

Oui, Madame. 

LA REINE. 

Si cela est vrai, tu lui diras qu'elle a une amie, et tu 
lui donneras cette bague. 

EUe Ole une bague de son doigt. 
LE ROI. 
Mais pour qui cette chanson a-i-elle été faite ? Il sem- 
ble, d'après les derniers mots, que ce doive être pour 
un étranger. Le connais-tu ? quel est son nom? 

MINUCCIO. 

Je puis le dire à Votre Majesté, mais à elle seule. 



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-252 GARMOSINË. . 

LE ROI. 
Bon I quel mystère ! 

MINUCCIO. 

Sire, j'ai engagé ma parole. 

LE ROI. 

Éloignez-vous donc, mesdemoiselles. Je suis curieux 
de savoir ce secret. Quant à la reine, tu sais que je suis 
seul quand il n'y a qu'elle près de moi. 

Les demoiselles se retirent au fond du théâtre. 
MINUCCIO. 

Sire, je le sais, et je suis prêt... 

LA REINE. 

Non, Minuccio.' Je te remercie d'avoir assez bonne 
opinion de moi pour me confier ton honneur; mais 
puisque tu l'as engagé, je ne suis plus ta reine en ce 
moment, je ne suis qu'une femme, qui ne veut pas être 
cause qu'un galant homme puisse se faire un re- 
proche. 

Elle sort. 

LE ROI. 

Eh bien I à qui s'adressent ces vers ? 

MINUCCIO. 

Votre Majesté a-t-elle oublié qui fut vainqueur au • 
dernier tournoi ? 

LE ROI. 

Hé, par la croix-Dieu I c'est moi-même. 

MINUCCIO. 

C'est à vous-même aussi que ces vers sont adressés» 

LE ROI. 

A moi, dis-tu ? 



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ACTE II, SCÈNE VII. 253 

MINUCCIO. 

Oui, Sire. Dans ce que j'ai raconté, je n'ai rien dit 
qui ne fût véritable. Cette jeune fille que je vous ai dé- 
peinte belle, jeune, charmante, et mourante d'amour, 
elle existe, elle demeure là, à deux pas de votre palais ; 
qu'un de vos officiers m'accompagne, et qu'il vous rende 
compte de ce qu'il aura vu. Cette pauvre enfant attend 
la mort, c'est à sa prière que je vous parle ; &a beauté, 
sa souffrance, sa résignation, sont aussi vraies que son 
amour. — Carmosine est son nom. 

LE ROI. 

Cela est étrange. 

. MINUCCIO. 

Et ce jeune homme à qui son père l'avait promise, 
qui est allé étudier à Padoue, et qui comptait l'épouser 
au retour. Votre Majesté l'a vu ce matin môme ; c'est 
lui qui est venu demander du service à l'armée de 
Naples ; celui-là mourra aussi, j'en réponds, et plus tôt 
qu'elle, car il se fera tuer. 

LE ROI. 

Je m'^n suis douté. Cela ne doit pas être ; cela ne 
sera pas. Je veux voir cette jeune fille. , 

MINUCCIO. 

L'extrême faiblesse où elle est... 

LE ROI. 

J irai. Cela semble te surprendre ? 

MINUCCIO. 

Sire, je crains que votre présence... 

LE ROI. 

Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que tu aurais parlé 
devant la reine? 

coiiÉuiis. m. ^i 

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254 CARMOSINE. 

MINUCCIO. 

Oui, Sire. 

LE ROI. 

Viens chez elle avec moi. 



ACTE TROISIÈME 

Un jardin. — A gauche, une fontaine avec plusieurs sièges et un 
banc. A droite, la maison de maître Bernard. — Dans le fond, une 
terrasse et une grille. 



SCÈNE PREMIÈRE 

CARMOSINE, assise sur le banc ; près d'elle PERILLO et 
MAITRE BERNARD, MINUCCIO, assis sur le bord de la 
fontaine, sa guitare à la main. 

CARMOSINE. 

« Va dire, Amour, ce qui cause ma peine... » Que 
cette chanson me plaît, mon cher Minuccio I 

MINUCCIO. 

Voulez-vous que je la recommence ? Nous sommes 
à vos ordres, moi et mon bâton. 
l\ montre le manche de sa guitare. 
CARMOSINE. 

Ne te montre pas si complaisant, car je te la ferais 
répéter cent fois, et je voudrais Tentendre encore et 
toujours, jusqu'à ce que mon attention et ma force 



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ACTE III, SCÈNE I. ' 255 

fussent épuisées, et que je pusse mourir en y rêvant ! 
Comment la trouves-tu, Përillo ? 

PERILLO. 

Gharmaûte quand c'est vous qui la dites. 

MAITRE BERNARD. 

Je trouve cela trop sombre. Je ne sais ce que c'est 
qu'une chanson lugubre. Il me semble qu'en général on 
ne chante pas à moins d'être gai, moi, du moins, quand 
cela m'arrive,;.. mais cela ne m'arrive plus. 

CARMOSINE. 

Pourquoi donc, et que reprochez-vous à cette ro- 
mance de notre ami ? Elle n'est pas bouffonne, il est 
vrai, comme un refrain de table ; mais qu'importe? ne 
saurait-on plaire autrement? Elle parle d'amour, mais 
ne savez-vous pas que c'est une fiction obligée, et qu'on 
ne saurait être poëte sans faire semblant d'être amou- 
reux? Elle parle aussi de douleurs et de regrets, mais 
n'est-il pas aussi convenu que les amoureux en vers 
sont toujours les plus heureuses gens du monde, ou les 
plus désolés? « Va dire, Amour, ce qui cause ma 
peine... » Gomment dit-elle donc ensuite? 

MAITRE BERNARD. 

Rien de bon, je n'aime point cela. 

CARMOSINE. 

C'est une romance espagnole, et notre roi don Pèdre 
l'aime beaucoup; n'est-ce pas, Minuccio? 

MINUCCIO. 

Il me l'a dit, et la reine aussi l'a fort approuvée. 

MAITRE BERNARD. 

Grand bien leur lasse ! Un air d'enterrement 1 



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256 GÂKMOSINE. 

CARMOSINE. 

Perillo est peut-être, quoiqu'il ne le dise pas, de 
l'avis de mon père, car je le vois triste. 

PERILLO. 

Non, je vous le jure. 

CARMOSINE. 

Ce serait bien mal ; ce serait me faire croire que tu 
ne m'as pas entièrement pardonné. 

PERILLO. 

Pensez-vous cela? 

CARMOSINE. 

J'espère que non ; cependant je me sens bien coupa- 
ble. J'ai été bien folle, bien ingrate ; et toi, pauvre ami, 
tu venais de si loin, tu avais été absent si longtemps! 
Mais que veux-tu ! je souffrais hier. 

MAITRE BERNARD. 

Et maintenant... 

CARMOSINE. 

Ne craignez plus rien ; cette fois mes maux vont finir. 

MAITRE BERNARD. ' 

Hier tu en disais autant. 

CARMOSINE. 

Oh I j'en suis bien sûre aujourd'hui. Hier, j'ai éprouvé 
un moment de bien-être, puis une soufTrance... Ne 
parlons plus d'hier, à moins que ce ne soit, Perillo, 
pour que tu me répètes que tu ne t'en souviens plus. 

PERILLO. 

Puis-je songer un seul instant à moi quand je vous 
vois revenir à la vie? Je n'ai rien soufTert si vous sou- 
riez. 



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ACTE III, SCÈNE IL 257 

CARMOSINE. 

Oublie donc tes chagrins, comme moi ma tristesse. 
Minuccio, je voulais te demander... 

MINUCCIO. 

Que cherchez-vous? 

CARMOSINE. 

OÙ est donc ta romance? Il me semble que j'en ai. 
oublié un mot. 

Minuccio lui donne sa romance écrite ; elle la relit tout bas. 



SCÈNE II 
Les précédents, SER VESPASIANO, DAME PAQUE, 

sortant de la maison. 
SER VESPASIANO, à dame Pâque. 

Que VOUS avais-je dit? Gela ne pouvait manquer. 
Voyez quel délicieux tableau de famille ! 

DAME PAQUE. 

Vous êtes un homme incomparable pour accommo- 
der toute chose. 

SER VESPASIANO. 

Ce n'était rien ; un mot, belle dame, un mot a suffi. 
Je n'ai fait que répéter exactement à votre aimable fille 
ce que Leurs Majestés m'avaient dit à moi-même. 

DAME PAQUE. 

Et elle a consenti ? 

SER VESPASIANO. 

Pas précisément. Vous savez que la pudeur d'une 
jeune fille... 

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âo8 CARMOSINE. 

CARMOSINE, se levant. 

Ser Vespasiano ! 

SER VESPASIANO,. 

Ma princesse. 

CARMOSINE. 

Vous faites la cour à ma mère, sans quoi j'allais vous 
demander votre bras. 

SER VESPÀSIANO. 

Mon bras et mon épée sont à votre service. 

CARMOSINE. 

Non, je ne veux pas être importune. Viens, Perillo, 
jusqu'à la terrasse. 

Elle s'éloigne avec Perillo. 

SER VESPASIANO, à dame Pâque. 

Vous le voyez, elle me lance des œillades bien flat- 
teuses. Mais qu'est-ce donc que ce petit Perillo ? — Je 
vouis avoue qu'il me chagrije de le voir ; il se donne des 
airs d'amoureux, et si ce n'était le respect que je vous 
dois, je ne sais à quoi il tiendrait... 

DAME PAQUE. 

Y pensez-vous? se hasarderait-on?... Vous êtes trop 
bouillant, chevalier. 

SER VESPASIANO. 

11 est vrai. Vous me disiez donc que pour ce qui re- 
garde la dot... 

* Il s'éloigne en se promenant. 



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ACTE III. SCÈNE III. 2^'0 

SCÈNE 111 
MINUGGIO, MAITRE BERNARD. 

MAITRE BERNARD. 

Tu crois à tout cela, Minuccio? 

MINUCCIO. 

Oui; je Técoute, je Tobserve, et je crois que tout va 
pour le mieux. 

MAITRE BERNARD. 

Tu crois à cette espèce de gaieté ? Mais toi-même, es- 
tu bien sincère ? Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce 
qu'elle t'a confié hier, seul à seul? 
mNUCCio. 

Je vous ai déjà répondu que je n'avais rien à vous 
répondre. Elle m'avait chargé, comme vous le voyez, 
de lui ramener Perillo. A peine avait-il essayé son 
casque que Toiseau chaperonné est revenu au nid. 

MAITRE BERNARD. 

Tout cela est étrange, tout cela est obscur. Et ce re- 
frain que tu vas lui chanter, afin d'entretenir sa tris- 
tesse ! 

MINUCCIO. 

Vous voyez bien qu'il ne sert qu'à la chasser. Pensez- 
vous que je cherche à nuire ? 

MAITRE BERNARD. 

Non, certes, mais je ne puis me défendre... 

MINUCCIO. 

Tenez-vous en repos jusqu'à l'heure des vêpres. 



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260 GARMOSINE. 

MAITRE BERNARD. 

Pourquoi cela? Pourquoi jusqu'à cette heure ? C'est 
la troisième fois que tu me le répètes, sans jamais 
vouloir Vexpliquer. 

MINUCCIO. 

Je ne puis vous en dire plus long, car je n'en sais pas 
moi-même, davantage. La plus belle fille ne- donne que 
ce qu'elle a, et Tami le plus dévoué se tait sur ce qu'il 
ignore. 

MAITRE BERNARD. 

La peste soit de tes mystères ! Que se prépare-t-il 
donc pour cette heure-là ? Quel événement doit nous 
arriver I Est-ce donc le roi en personne qui va venir 
nous rendre visite ? 

MINUCCIO, à part. 

Il ne croit pas être si près de la vérité. 

Haut. . 
Mon vieil ami, ayez bon espoir. Si tout ne s'arrange 
pas à souhait, je casse le manche de ma guitare. 

MAITRE BERNARD. 

Beau profit 1 Enfin, nous verrons, puisqu'à toute 
force il faut prendre patience ; mais je ne te pardonne 
point ces façons d'agir. 

MINUCCIO. 

Cela viendra plus tard, j'espère. Encore une fois, 
doutez-vous de moi ? 

MAITRE BERNARD. 

Hé non, enragé que tu es, avec ta discrétion maus- 
sade I — Écoute ; il faut que je te dise tout, bien que 
tu ne veuilles me rien dire. Une chose ici me fait plus 



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ACTE 111, SCÈNE III. 26i 

que douter, me fait frémir, entends-tu bien ? Cptte nuit, 
poussé par l'inquiétude, je m'étais approché doucement 
de la chambre de Garmosine, pour écouter si elle dor- 
mait. A travers la fente de la porte, entre le gond et la 
muraille, je l'ai vue assise dans son lit, avec un flam- 
beau tout près d'elle ; elle écrivait, et, de temps en 
temps, elle semblait réfléchir très-profondément, puis 
elle reprenait sa plume avec une rapidité effrayante, 
comme si elle eût obéi à quelque impression soudaine. 
Mon trouble en la voyant, ou ma curiosité, sont deve- 
nus trop forts. Je suis entré : tout aussitôt sa lumière 
s'est éteinte, et j'ai entendu le bruit d'un papier qui se 
froissait en glissant sous son chevet. 

MINÙCCIO. 

C'est quelque adieu à ce pauvre Antoine, qui s'est 
fait soldat, à ce qu'il croit. 

MAITRE BERNARD. 

Ma fille l'ignorait. 

MINUCCIO. 

Oh I que non. Est-ce qu'un amant s'en va en silence ? 
Il ne se noierait même pas sans le dire. 

MAITRE BERNARD. 

Je n'en sais rien, mais je croirais presque... Voilà cet 
imbécile qui revient avec ma femme. — Rentrons; je 
veux que tu saches tout. 

MINUCGIO. 

C'est encore votre fille qui a rappelé celui-là. Vous 
voyez bien qu'elle ne pense qu'à rire. 

Ils rentrent dans la maison. 

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262 CARMOSINE. 



SCENE IV 

SER YESPASIANO et DAME PAQUE viennent du fond du 
jardin. 

SER YESPASIANO. 

Pour la dot, je suis satisfait, et je vous quitte pour 
voler chez le tabellion, afin de hâter le contrat. 

DAME PAQUE. 

Et moi, chevalier, je suis ravie que vous soyez de si 
bonne composition. 

SER YESPASIANO. 

Comment donc ! la dot est honnête, la fille aussi ; 
mon but principal est djB m 'attacher à votre famille. 

DAME PAQUE. 

Mon mari fera quelques difficultés ; entre nous, c'est 
une pauvre tête, un homme qui calcule, un homme 
besoigneux. 

SER YESPASIANO. 

Bah ! cela me regarde. Nous ferons des noces, si vous 
m'en croyez, magnifiques. Le roi y viendra. 

DAME PAQUE. 

Est-ce possible ! 

, SER YESPASIANO. 

Il y dansera, mort-Dieu ! il y dansera, ei avec vous- 
même, dame Pâque. Vous serez la reine du bal. 

DAME PAQUE. 

Ah ! ces plaisirs-là ne m'appartiennent plus. 

SER YESPASIANO. 

Vous les verrez renaître sous vos pas. Je vole chez le 
tabellion. 



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ACTE m, SCÈNE V. 2«3 

SCENE V 

GARMOSINB et PERILLO viennent du fond. 
CARMOSINE. 

11 faut me le promettre, Antoine. Songez à ce que 
deviendrait mon père si Dieu me retirait de ce monde. 

PERILLO. 

Pourquoi ces cruelles pensées ? vous ne parliez pas 
ainsi tout à Theure. 

CARMOSINE. 

Songez que je suis ce qu'il aime le mieux, presque 
sa seule joie sur la terre. S'il venait à me perdre, je ne 
sais vraiment pas comment il supporterait ce malheur. 
Yotre père fut son dernier ami, et quand vous êtes reste 
orphelin, vous vous souvenez, Perillo, que cette mai 
son est devenue la vôtre. En nous voyant grandir en- 
semble, on disait dans le voisinage que maître Bernard 
avait deux enfants. S'il devait aujourd'hui n'en avoir 
plus qu'un seul... 

PERILLO. 

Mais vous nous disiez d'espérer. 

CARMOSINE. 

Oui, mon ami, mais il faut me promettre de prendre 
soin de lui^ de ne pas l'abandonner... Je sais que vous 
avez fait une demande, et que vous pensez à quit- 
ter Palerme. Mais, écoutez-moi, vous pouvez encore... 
Il m'a semblé entendre du bruit. 

PERILLO. 

Ce n'est rien ; je ne vois personne. 

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26^ GàRMOSLNE. 

CARMOSINE. 

Vous pouvez encore revenir sur votre détermination. . . 
j'en suis convaincue, je le sais. Je ne vous parle pas de 
cette démarche, ni du motif qui Ta dictée ; mais, s'il est 
vrai que vous m'avez aimée, vous prendrez ma place 
après moi. . 

PERILLO. 

Rien après vous ! 

CARMOSiNE. 

Vous la prendrez, si vous êtes honnête homme... Je 
vous lègue mon père. 

PERILLO. 

Garmosine !... Vous me parlez, en vérité, comme si 
vous aviez un pied dans la tombe. Cette romance que, 
tout à l'heure, vous vous plaisiez à répéter, je ne m'y 
suis pas trompé, j'en suis sûr, c'est votre histoire, c'est 
pour vous qu'elle est faite, c'est votre secret : vous 
voulez mourir. 

CARMOSINE. 

Prends garde I Ne parle pas si haut, 

PERILLO. 

Eh 1 qu'importe que l'on m'entende si pe que je dis est 
la vérité! Si vous avez dans l'âme cette affreuse idée 
de quitter volontairement la vie, et de nous cacher vos 
souffrances, jusqu'à ce qu'on vous voie tout à coup 
expirer au milieu de nous... Que dis-je, grand Dieu! 
quel soupçon horrible ! S'il se pouvait que, lassée de 
souffrir, fidèle seulement à votre affreux silence, vous 
eussiez conçu la pensée. Vous me recommandiez votre 
père... Vous ne voudriez pas tuer sa fille ! 



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ACTE III, SCÈNE V. 263 

, GARMOSINE. 

Ce n*cst pas la peine, mon ami ; la mort n'a que faire 
d'une main si faible. 

PERILLO. 

Mais VOUS souhaitez donc qu elle vienne ? Pourquoi 
trompez-vous votre père? pourquoi affectez-vous de- 
vant lui ce repos, cet espoir que vous n'avez pas^ cette 
sorte de joie qui est si loin de vous ? 

GARMOSINE. 

Non pas si loin que tu peux le croire. Lorsque 
Dieu nous appelle ^à lui, û nous envoie, n'en doute 
point, des messagers secrets qui nous avertissent. Je 
n'ai pas fait beaucoup de bien, mais je n'ai pas non plus 
Tait grand mal. L'idée de paraître devant le juge su- 
prême ne m'a jamais inspiré de crainte ; il le sait, je le 
lui ai dit ; il me pardonne et m'encourage. J'espère, 
j'espère être heureuse. J'ai déjà de charmants pré- 
sages. 

PERlLLO. 

Vous l'aimez beaucoup, Garmosine. 

GARMOSINE. 

De qui parles-tu ? 

PERILLO. 

Je n'pn sais rien ; mais la mort seule n'a point tant 
d'attraits. 

GARMOSINE. 

Écoute. Ne fais pas de vaines conjectures, et ne cher- 
che pas à pénétrer un secret qui ne saurait être bon à 
personne ; tu l'apprendras quand je ne serai plus. Tu 
me demandes pourquoi je trompe mon père? C'est 

cohiLdiês. III. 23 

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266 CARMOSINE. 

précisément par cette raison que je ne ferais, en m'ou- 
vrant à lui, qu'une chose cruelle et inutile. Je ne t'au- 
rais point parlé comme je Tai fait, si, en le faisant, je 
n'eusse rempli un devoir. Je te demande de ne point 
trahir la confiance que j'ai en toi. 

PERILLO. 

Soyez sans crainte ; mais, de votre côté, promettez- 
moi du moins... 

CARMOSINE. 

Il suffit. Songe, mon ami, qu'il y a des maux sans 
remède. Tu vas maintenant aller dans ma chambre ; 
voici une clef, tu ouvriras un cofl're qui est derrière le 
chevet de mon lit, tu y trouveras une robe de fête ;... 
je ne la porterai plus, celle-là, je l'ai portée aux fêtes de 
la reine, lorsque pour la première fois... Il y a dessous 
un papier écrit, que tu prendras et que tu garderas ; je 
te le confie,... à toi seul, n'est-ce pas? 

PERILLO. 

Votre testamçnt, Garmosine ? 

CARMOSINE. 

Oh ! cela ne mérite pas d'être appelé ainsi. De quoi 
puis-je disposer au monde ? C'est bien peu de chose que 
ces adieux qu'on laisse malgré soi à la vie, et qu'on 
nomme dernières volontés ! Tu y trouveras Ja part, 
Perillo. 

PERILLO. 

Ma part! Dieu juste, quelle horreur !... Et vous pen- 
sez qu'il soit possible... 

CARMOSINE. 

Epargne-moi, épargne-moi. Nous en reparlerons tout 



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ACTE III, SCÈNE VI. 26: 

à rheure, dans ma chambre, car je vais rentrer ; il se 
fait tard, voici Theure des vêpres. 

SCÈNE VI 

GARMOSINE, seule. 

Ta part! pauvre et excellent cœur I — elle eût été 
plus douce, et tu la méritais, si Timpitoyable hasard ne 
m'eût fait rencontrer... Dieu puissant! quel blasphème 
sort donc de mes lèvres ! ma douleur, ma chère dou- 
leur, j'oserais me plaindre de toi? Toi mon seul bien, 
toi ma vie et ma mort, toi qu'il connaît maintenant ? 
bon Minuccio, digne, loyal ami ! il t'a écouté, tu lui as 
tout dit, il a souri, il a été touché, il m'a envoyé une 
bague... 

Elle la baise. 

Tu reposeras avec moi ! Ah ! quelle joie, quel bon- 
heur ce matin quand j'ai entendu ces mots : 11 sait tout ! 
Qu'importent maintenant et mes larmes, et ma souf- 
france, et toutes les tortures de la mort ! Il sait que je 
pleure, il sait que je souffro. Oui, Perillo avait raison ; 
— cette joie devant mon père a été cruelle, mais pou- 
vais-je la contenir ? Rien qu'en regardant Minuccio, le 
cœur me battait avec tant de force ! 11 l'avait vu, lui, il 
lui avait parlé ! mon amour ! ô charme inconcevable ! 
délicieuse souffrance, tu es satisfaite I je meurs tran- 
quille, et mes vœux sont comblés.- — L'a-t-il compris 
en m'envoyant cette bague? A-t-il senti qu'en disant 
que j'aimais, je disais que j'allais mourir? Oui, il m'a 

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268 CâRMOSINE. 

comprise, il m'a devinée. Il m'a rais au doigt cet anneau, 
qui restera seul dans ma tombe quand je ne serai plus 
qu'un peu de poussière... Grâces te soient rendues, ô 
mon Dieu ! je vais mourir, et je puis mourir ! 
On entend sonner à la grille du jardin. 
On sonne à la grille, je crois ? — Holà, Michel ! per- 
sonne ici? Goniment m'a-t-on laissée toute seule ? 
Elle s'approche de la maison. 
Ah ! ils sont tous là dans la salle basse, ils lisent quel- 
que chose attentivement, et paraissent se consulter. 
Minuccio semble les retenir... Perillo m'aurait-il trahie? 
On sonne une seconde fois. 
Ge sont deux dames voilées qui sonnent. Michel, où 
esrtu ? Ouvre donc. 



SCENE VII 

CARMOSINE, LA REINE, MICHEL, ouvrant la grille. Une 
femme, qui accompagne la reine, reste au fond du théâtre. 

LA REINE. 

/ N'est-ce pas ici que demeure maître Bernard, le mé- 
decin? 

MICHEL. 

Oui, Madame. 

LA REINE. 

. Puis-je lui parler ^ 

MicnEL, . 
Je vais l'avertir. 



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ACTE III, SCÈiNE VIII. > 269 

LA REINE. 

Attends un instant. Qui est cette jeune fille ? 

MICHEL. 

C'est mademoiselle Garmosine. 

LA REINE. 

La fille d^ ton maître ? 

MICHEL. 

Oui, Madame. 

LA REINE. 

Cela suffit, c'est à elle que j'ai afl'aire. 



SCENE VIII 
GARMOSINE, LA REINE. 

LA REINE. 

Pardon, Mademoiselle... 

A part. 

Elle est bien jolie. 

Haut. 

Vous êtes la fille de maître Bernard ? 

GARMOSINE. 

Oui, Madame. 

LA REINE. 

Puis-je, sans être indiscrète, vous demander un mo- 
ment ^d'entretien? 

Garmosine lui fait signe de s'asseoir. 
Vous ne me connaissez pas 

CARMOSINE. 

Je ne saurais dire... 



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270 GARMOSINE. 

LA REINE, s'asseyant. 

Je suis parente... un peu éloignée... d un jeune hon^- 
me qui demeure ici, je crois, et qui se nomme Perillo. 

GARMOSINE. 

11 est à la maison, si vous le voulez voir. 

LA REINE. 

Tout à rheure, si vous le permettez. — Je suis étran- 
gère, Mademoiselle, et j'occupe à la cour d'Espagne 
une position assez élevée. Je porte à ce jeune homme 
beaucoup d'intérêt, et il serait possible qu'un jour le 
crédit dont je puis disposer devint utile à sa fortune. 

GARMOSINE. 

Il le mérite à tous égards. 

Maître Bernard et Minuccio paraissent sur le seuil de la 
maison. 

MAITRE BERNARD, bas àMinuc^io. 

Qui donc est là avec ma tille? 

MINUCCIO. 

Ne dites mot, venez avec moi. 
Il remmène. 

LA REINE. 

C'est précisément sur ce point que je désire être 
éclairée, et je vous demande encore une fois pardon de 
ce que ma démarche peut avoir d'étrange. 

GARMOSINE. 

Elle est toute simple. Madame, mais mon père serait 
plus en état de vous répondre que moi; je vais, s'il 
vous plaît... 

LA REINE. 

Non, je vous en prie, à moins que je ne vous impor- 
tune. Vous êtes souffrante, m'a-t-on dit. 



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ACTE m, SCÈNE VIII. 27i 

CARMOSINE. 

Un peu, Madame. 

LA REINE. 

On ne le croirait pas. 

CARMOSINE. 

Le mal dont je souffre ne se voit pas toujours, bien 
qu'il ne me quitt'e jamais. 

LA REINE. 

Il ne saurait être bien sérieux, à votre âge. 

CARMOSINE. 

En tout temps, Dieu fait ce qu'il veut. 

^ LA REINE. 

Je suis sûre qu'ilne veut pas vous faire grand mal. — 
Mais la crainte que j'ai de vous fatiguer me force à pré- 
ciser mes questions, car je ne veux point vous le ca- 
cher, c'est de vous, et de vous seulement, que je dési- 
rerais une réponse, et je suis persuadée, si vous me la 
faites, qu'elle sera sincère. Vous avez'été élevée avec ce 
jeune homme ; vous le connaissez depuis son enfance. 
— Est-ce un honnête homme? est-ce un homme de 
cœur? 

CARMOSINE. 

Je le crois ainsi; mais, Madame, je ne suis pas un 
assez bon juge... 

LA REINE. 

Je m'en rapporte entièrement à vous. 

CARMOSINE. 

D'où me vient l'honneur que vous me faites ? Je ne 
comprends pas bien que, sans me connaître... 

LA REINE. 

Je vous connais plus que vous ne pensez, et la preuve 



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272 CARMOSINE. 

que j*ai toute confiance en vous, c'est la xjuestion que 
je vais vous faire, en vous priant de Texcuser, mais d'y 
répondre avec franchise. Vous êtes belle, jeune et riche, 
dit-on. Si ce jeune homme dont nous parlons deman- 
dait votre main, Tépouseriez-vous? 

CARMOSINE. 

Mais, Madame... 

LA REINE. 

En supposant, bien entendu, que votre cœur fût 
libre, et qu'aucun engagement ne vînt s'opposer à cette 
alliance. 

CARMOSINE. 

Mais, Madame, dans quel but me demandez-vous 
cela? 

LA REINE. 

C'est que j'ai pour amie une jeune fille, belle comme 
vous, qui a votre âge, qui est, comme vous, un peu 
souffrante ; c'est de la mélancolie ou peut-être quelque 
chagrin secret qu'elle dissimule, je ne sais trop, mais 
j'ai le projet, si cela se peut, de la marier, et de la me- 
ner à la cour, afin d'essayer de la distraire ; car elle vit 
dans la solitude, et vous savez de quel danger cela est 
pour une jeune tête qui s'exalte, se nourrit de désirs, 
d'illusions ; qui prend pour l'espérance tout ce qu'elle 
entrevoit, pour l'avenir tout ce qu'elle ne peut voir; 
qui s'attache à un rêve dont elle se fait un monde, in- 
nocemment, sans y réfléchir, par un penchant naturel 
du cœur, et qui, hélas ! en cherchant l'impossible, passe 
bien souvent à côté du bonheur. 

CARMOSINE. 

Gela est cruel. 



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ACTE III, SCÈNE VIII. . 2:3 

LA REINE. 

Plus qu'on ne peut dire. Combien j'en ai vu, des plus 
belles, des plus nobles' et des plus sages, perdre leur 
jeunesse et quelquefois la vie, pour avoir gardé de pa- 
reils secrets ? 

CARMOSINE. 

On peut donc .en mourir, Madame? 

LA REINE. 

Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en rail- 
lent, n'ont jamais su ce que c'est que l'amour, ni en 
rêve ni autrement. Un homme, sans doute, doit s'en 
défendre. La réflexion, le courage, la force, l'habitude 
de l'activité, le métier des armes surtout, doivent le 
sauver, mais une femme! — Privée de ce qu'elle aime, 
où est son soutien? Si elle a du courage, où est sa 
force? Si elle a un métier, fût-ce le plus dur, celui qui 
exige le plus d'application, qui peut dire où est sa pen- 
sée pendant que ses yeux suivent l'aiguille, ou que son 
pied fait tourner le rouet? 

CARMOSINE. 

Que VOUS me charmez de parler ainsi I 

LA REINE. 

C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'être pas 
obligé de les plaindre qu'on ne veut pas croire à nos 
chagrins. Ils sont réels, et d'autant plus profonds, que 
ce monde qui en rit nous force à les cacher ; notre rési- 
gnation est une pudeur; nous ne voulons pas qu'on 
touche à ce voile, nous aimons mieux nous y ensevelir ; 
de jour en jour on se fait à sa souffrance, on s'y livre, 
on s'y abandonne, on s'y dévoue, on l'aime, on aime la 



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274 CAUMOShNE. 

mort... Voilà pourquoi je voudrais tâcher d'en préser- 
ver ma jeune amie. 

CARMOSINE. 

Et vous songez à la marier ; est ce que c'est Perillo 
qu'elle aime? 

LA REINE. 

Noa, mon enfant, ce n'est pas lui ; mais s'il est tel 
qu'on me l'a dit, bon, brave, honnête (savant, peu im- 
porte), sa femme ne serait-elle pas heureuse? 

CARMOSINE. 

Heureuse, si elle en aime un autre? 

LA REINE. 

Vous ne répondez pas à ma question première. Je 
vous avais demandé* de me dire si, à votre avis person- 
nel, Perillo vous semble, en effet, digne d'être chargé 
du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en con- 
jure. 

CARMOSINE. 

Mais, si elle en aime un autre, Madame, il lui faudra 
donc l'oublier? 

LA REINE, à part. 

Je n'en obtiendrai pas davantage. 

Haut. 
Pourquoi l'oublier? Qui le lui demande? 

CARMOSINE. 

Dès qu'elle se marie, il me semble... 

LA REINE. 

Eh bien ! achevez votre pensée. 

CARMOSINE. 

Ne commet-elle pas un crime, si elle ne peut donner 
tout son cœur, toute son âme?... 



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ACTE 111, SCÈNE VIJI. 275 

LA REINE. 

Je ne vous ai pas tout dit. Mais je craindrais... 

CARMOSINE. 

Parlez, de grâce, je vous écoute ; je m'intéresse aussi 
à votre amie. 

LA REINE. 

Eh bien! supposez que celui qu'elle aime, ou croit 
aimer, ne puisse être à elle ; supposez qu'il soit marié 
lui-même. 

CARMOSINE. 

Que dites-vous ? 

LA REINE. 

Supposez plus encore. Imaginez que c'est un très- 
grand seigneur, un prince ; que le rang qu'il occupe, 
que le nom seul qu'il porte, mettent à jamais entre 
elle et lui une barrière infranchissable... Imaginez que 
c'est le roi, 

CARMOSINE. 

Ah ! l^adame ! qui êtes vous ? 

LA REINE. 

Imaginez que la sœur de ce prince, ou sa femme, si 
vous voulez, soit instruite de cet amour, qui est le se- 
cret de ma jeune amie, et que, loin de ressentir pour 
elle ni aversion ni jalousie, elle ait entrepris de la con- 
soler, de la persuader, de lui servir d'appui, de l'arra- 
cher à sa retraite, pour lui donner une place auprès 
d'elle dans le palais même de son époux ; imaginez 
qu'elle trouve tout simple que cet époux victorieux, le 
plus vaillant chevalier de son royaume, ait inspiré un 
sentiment que tout le monde comprendra sans peine ; 

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276 CARMOSINE. 

figurez-vous qu'elle n'a aucune défiance, aucune crainte 
de sa jeune rivale, non qu'elle fasse injure à sa beauté, 
mais parce qu'elle croit à son honneur ; supposez qu'elle 
veuille enfin que cette enfant, qui a osé aimer un si 
grand prince, ose l'avouer, afin que cet amour, triste- 
ment caché dans la solitude, s'épure en se montrant au 
grand jour, et s'ennoblisse par sa cause même. 

CARMOSINE, fléchissant le genou. 

Ah ! Madame, vous êtes la reine ! 

LA REINE. 

Vous voyez donc .bien, mon enfant, que je ne vous dis 
pas d'oublier don Pèdre. 

CARMOSINE. 

Je l'oublierai, n'en doutez pas, Madame, si la mort 
peut faire oublier. Votre bonté est si grande, qu'elle 
ressemble à Dieu ! Elle me pénètre d'admiration, de 
respect et de reconnaissance ; mais elle m'accable, et 
me confond. Elle me fait trop vivement sentir combien 
je suis peu digne d'en être l'objet... Pardonnez-moi, je 
ne puis m'exprimer... Permettez que je me relire, que 
je me cache à tous les yeux. 

LA REINE. 

Remettez-vous, ma belle, calmez-vous. Ai-je rien dit 
qui vous effraye ? 

CARMOSINE. 

Ce n'est pas de la frayeur que je ressens. mon 
Dieu ! vous ici ! la reine I Comment avez- vous pu sa- 
voir?... Minuccio m'a trahie sans doute... Comment pou- 
vez-vous jeter les yeux sur moi?... Vous me tendez la 
main, Madame! Ne me croyez-vous pas insensée?... 



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ACTE III, SCÈNE VIII. 277 

Moi, la fille de maître Bernard, avoir osé élever mes re- 
gards!... Ne voyez-vous pas que ma démence est un 
crime, et que vous devez m'en punir?... Ahl sans nul 
doute, vous le voyez ; mais vous avez pitié d'une infor- 
tunée dont la raison est égarée, et vous ne voulez pas 
que cette pauvre folle soit plongée au fond d'un cachot, 
ou livrée à la risée publique ! 

LA REINE. 

A quoi songez-vous, juste ciel? 

CARMOSINE. 

Ah l je mériterais d'être ainsi traitée, si je m'étais 
abusée un moment, si mon amour avait été autre chose 
qu'une souffrance! Dieu m'est témoin. Dieu qui voit 
tout, qu'à l'instant même où j'ai aimé, je me suis sou- 
venue qu'il était le roi. Dieu sait aussi que j'ai tout 
essayé pour me'sauver de mafaiblesçe, et pour chasser 
de ma mémoire ce q^ui m'est plus cher que ma vie. 
Hélas I Madame, vous le savez sans doute, que personne 
ici-bas ne répond de son cœur, et qu'on ne choisit pas 
ce qu'on aime. Mais croyeas-moi, je vous en supplie ; ' 
puisque vous connaissez mon secret, connaissez-le du 
moins tout entier. Croyez, Madame, et soyez convain- 
cue, je vous le demande les mains jointes, croyez qu'il 
n'est entré daçs mon âme ni espoir, ni orgueil,, ni la 
moindre illusion. C'est malgré mes efforts, malgré ma 
raison, malgré mon orgueil même, que j'ai été impitoya- 
blement, misérablement accablée par une puissance 
invincible, qui a fait de moi son jouet et sa victime . 
Personne n'a compté mes nuits, personne n'a vu toutes 
mes larmes, pas même mon père. Ah ! je ne croyais pas 

COMÉDIES, m. 2 4 

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278 CARMOSINE. 

que j'en viendrais jamais à en parler moi-même. J'ai 
souhaité, il est vrai, quand j'ai senti la mort, de ne 
point partir sans adieu ; je n'ai pas eu la force d'empor- 
ter dans la tombe ce secret qui me dévorait. Ce secret! 
c'était ma vie elle-même, et je la lui ai envoyée. Voilà 
mon histoire. Madame, je voulais qu'il la sût, et mou- 
rir. 

LA REINF. 

Eh bienl mon epfant, il la sait, car c'est lui qui me 
l'a racontée ; Minuccio ne vous a point trahie. 

CARMOSINE. 

Quoi ! Madame, c'est le roi lui-même... 

LA REINE. 

Qui m'a tout dit. Votre reconnaissance allait beau- 
coup trop loin pour moi. C'est le roi qui veut que vous 
repreniez courage, que vous guérissiez, que yous soyez 
heureuse. Je ne vous demandais, moi, qu'un peu d'a- 
mitié. 

CARMOSINE, d'une voix faible. 

C'est lui qui veut que je reprenne courage? 

LA REINE. 

Oui ; je vous répète ses propres -paroles, 

CARMOSINE. 

Ses propres paroles? Et que je guérisse? 

LA REINE. 

Il le désire. 

CARMOSINE. 

11 le désire? Et que je sois heureuse, n'est-ce-pas ? 

LA REINE. 

Oui, si nous y pouvons quelque chose. 



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ACTE III, SCÈNE VIII. 279 

CARMOSINE. 

Et que j'épouse Perillo? Vous me le proposiez tout 
àTheure;.., car je comprends tout à présent,.., votre 
jeune amie, c'était moi. 

LA REINE. 

Oui, c'était vous, c'est à ce titre que je vous ai en-- 
voyé cette bague. Minuccio ne vous l'a-tril pas dit? 

CARMOSINE.' 

C'était vous?... Je vous remercie... et je suis prête à 
obéir. 

Elle tombe sur le banc. 

LA REINE. 

Qu'avez-vous, mon enfant? Grand Dieu I quelle pâ- 
leur! Vous ne me répondez pas? je vais appeler. 

CARMOSINE. 

Non, je vous en prie I ce n'est rien; pardonnez-moi. 

LA REINE 

Je vous ai affligée? Vous me feriez croire que j'ai eu 
tort de venir ici, et de vous parler comme je l'ai fait. 

CARMOSINE, se levant. 

Tort de venir ! ai-je dit cela, lorsque j'en suis encore 
à comprendre que la bonté humaine puisse inspirer une 
générosité pareille à la vôtre ! Tort de venir, vous, ma 
souveraine, quand je devrais vous parler à genoux? 
lorsqu'en vous voyant devant moi, je me demande si ce 
n'est point un rêvel Ah! Madame, je serais plus qu'in- 
grate en manquant de reconnaissance. Que puis-je faire 
pour vous remercier dignement? je n'ai que la res- 
source d'obéir. Il veut que je l'oublie, n'est-ce pas?... 
Dites-lui que je l'oublierai. 



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-280 CARMOSINE. 

LA REINE. 

Vous m'avez donc bien mal comprise, ou je me suis 
bien mal exprimée. Je suis votre reine, il est vrai, mais 
si je ne voulais qu'être obéie, enfant que vous êtes, je 
ne serais pas venue. Voulez-vous m'écouter pour une 
dernière fois ? 

CARMOSINE. 

Oui, Madame ; je vois maintenant que ce secret qui 
était ma souffrance^ et qui était aussi mon seul bien, 
tout le monde le connaît. Le roi me méprise, et je pen- 
sais bien qu'il devait en être ainsi, mai§ je n'en étais 
pas certaine. Ma triste histoire, il l'a racontée; ma ro- 
mance, on la chante à table, devant ses chevaliers et 
ses barons. Cette bague, elle ne vient pas de lui; 
Minuccio me l'avait laissé croire. A présent, il ne me 
reste rien; ma douleur même ne m'appartient plus. 
Parlez, Madame, tout ce que je puis dire, c'est que 
vous me voyez résignée à obéir, ou à mourir. 

LA REINE. 

Et c'est précisément ce que nous ne voulons pas, et 
je vais vous dire ce que nous voulons. Écoutez donc. 
Oui, c'est le roi qui veut d'abord que vous guérissiez, 
■et que vous reveniez h la vie ; c'est lui qui trouve que ce 
serait grand dommage qu'une si belle créature vînt à 
mourir d'un si vaillant amour ; — ce sont là ses propres 
paroles. — Appelez-vous cela du mépris? — Et c'est 
moi qui veux vous emmener, que vous restiez près de 
moi, que vous ayez une place parmi mes filles d'hon- 
neur, qui, elles aussi, sont mes bonnes amies; c'est 
moi qui veux que, loin d'oublier don Pèdre, vous puis- 



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ACTE III, SCÈNE VIII. 281 

siez le voir tous les jours ; qu*au lieu de combattre un 
penchant dont vous n'avez pas à vous défendre, vous 
cédiez à cette franche impulsion de votre âme vers ce 
qui est beau, noble et généreux, car on devient meil- 
leur avec un tel amour; c'est moi, Carmosine, c^ui veux 
vous apprendre que l'on peut aimer sans souffrir 
lorsque l'on aime «ans^ougir, qu'il n'y a que la honte 
ou le remords qui doivent donner de la tristesse, car 
elle est faite pour le coupable, et, à coup sûr, votre 
pensée ne l'est pas. 

CARMOSINE* 

Bonté du ciel ! 

LA REINE. 

C'est encore moi qui veux qu'un époux digne de 
vous, qu'un homme loyal, honnête et brave, vous 
donne la main pour entrer chez moi ; qu'il sache comme 
moi, comme tout le monde, le secret de votre souf- 
france passée; qu'il vous croie fidèle sur ma parole, 
que je vous croie heureuse sur la sienne, et que votre 
cœur puisse guérir ainsi, par l'amitié de votre reine, et 
par l'estime de votre époux,.. Prêtez l'oreille, n'est-ce 
pas le bruit du clairon ? 

GARHOSmE. 

C'est le roi qui sort du palais. 

LA REINE. 

Vous savez cela, jeune fille? 

CARMOSINE. 

Oui, Madame; nous demeurons si près ! nous sommes 
habitués à entendre ce bruit. 

LA REINE. 

C'est le roi qui vient, en effet, et il vient ici. 

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•28-2 CARMOSINE. 

GARMOSINE. 

Est-ce possible? 

I.A REINE. 

11 vient nous chercher toutes deux. Entendez-yous 
aussi ces cloches? 

CARMOSINE. 

Oui, et j'aperçois derrière la grille une foule immense 
qui se rend àTéglise. Aujourd'hui..., je me rappelle..., 
n'est-ce pas un jour de fête? Comme ils accourent de 
tous côtés 1 Ah I mon rêve I je vois mon rêve ! 

LA REINE. 

C'est l'heure de la bénédiction. 

CARMOSINE. 

Oui, en ce moment le prêtre esta l'autel, et tous s'in- 
clinent devant lui. Il se retourne vers la foule, il tient 
entre ses mains l'image du Sauveur, il l'élève... Par- 
donnez-moi! 

Elle s'agenouille . 

LA REINE. 

Prions ensemble, mon enfant; demandons à Dieu 

quelle réponse Vous allez faire à votre roi. 

On entend de nouveau le son des clairons. Des écuyers et 
des hommes d'armes s'arrêtent à la grille, et le roi paraît 
bientôt après. 



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ACTE III, SCÈNE IX. 283 



SCENE IX 

Les précédents, LE ROI, PERILLO près de lui, MAITRE 
BERNARD, DAME PAQUE, SER VESPASIANO, 
MINUGGIO. 

LE ROI. 

Vous avez là un grand jardin, cela est commode et 
agréable. 

MAITRE BERNARD. 

Oui, Sire, cela est commode, et, en effet... 

LE ROI. 

Où est votre fille? 

MAITRE BERNARD. 

La voilà. Sire, devant Votre Majesté... 

LE ROI. 

Est-elle mariée? 

MAITRE BERNARD. 

Non, Sire, pas encore,... c'est-à-dire,... si Votre Ma- 
jesté... 

LE ROI, à Carmosine. 

C'est donc vous, gentille demoiselle, qui êtes souf- 
frante et en danger, dit-on? Vous n'avez pas le visage 
à cela. 

MAITRE BERNARD. 

Elle a été. Sire, et elle est encore gravement malade. 
Il est vrai que, depuis ce matin à peu près, l'améliora- 
tion est notable. 

LE ROI. 

Je m'en réjouis. En bonne foi, il serait fâcheux que 
le monde fût si tôt privé d'une si belle enfant. 



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*28i CÂRMOSIiNE. 

A Carmosine. 

Approchez un peu, je vous prie. 

SER VESPASIANO, à Minuccio. 

Voyez- VOUS ce que je vous ai dit? Il va arranger 
toute Tafiaire. Galatabellotte est à moi. 

MINUCCIO. 

^ Point, c*est une simple consultation qu'ils vont faire 
en particulier. Les Espagnols tiennent cela des Arabes. 
Le roi est un grand médecin; c'est la méthode d'Albu- 
casis. 

LE ROI, à Carmosine. 
Vous tremblez, je crois. Vous défiez-vous de moi? 

GARMOSmE. 

Non, Sire. 

LE ROI. 

Eh bien I donc, donnez-moi la main. Que veut dire 
ceci, la belle fille? Vous qui êtes jeune et qui êtes faite 
pour réjouir le cœur des autres, vous vous laissez avoir 
du chagrin? Nous vous prions, pour l'amour de nous, 
qu'il vous plaise de prendre courage, et que vous soyez 
bientôt guérie. 

CARMOSINE. 

Sire, c'est mon trop 'peu de force à supporter une 
trop grande peine qui est la cause de ma souffrance. 
Puisque vous avez pu m'en plaindre, j'espère que Dieu 
m'en délivrera. 

LE ROI. 

Voilà qui est bien, mais ce n'est pas tout. 11 faut 
m'obéir sur un autre point. Quelqu'un vous en a-t-il 
parlé? 



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ACTE III, SCÈNE IX. 285 

CARMOSINE. 

Sire, on m'a dit toute la bonté, toute la pitié qu'on 
daignait avoir... 

LE ROI. 

Pas autre chose? 

A la reine. 
Est-ce vrai. Constance ? 

LA REINE. 

Pas tout à fait. 

LE ROI. 

Belle Carmosine, je parlerai en roi et en ami. Le 
grand amour que vous nous avez porté vous a, près de 
nous, mise en grand honneur; et celui qu'en retour 
nous voulons vous rendre, c'*est de vous donner de notre 
main, en vous priant de l'accepter, l'époux que nous 
vous avons choisi. 

Il fait signe à Perillo, qui s'avance et s'incline. 

Après quoi, nous voulons toujours nous appeler votre 
chevalier, et porter dans nos passes d'armes votre de- 
vise et vos couleurs, sans demander autre chose de 
vous, pour cette promesse, qu'un seul baiser. 

LA REINE, à c4rmosine. 

Donne-le, mon enfant, je ne suis pas jalouse. 

CARMOSINE, donnant son front à baiser au roi. 
Sire, la reine a répondu pour moi. 



FIN SE CARMOSINE. 



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BETTINE 

COMÉDIE BN UN ACTE 
1851 



personnages: 

LE MARQUIS STÉFANI. 

LE BARON DE STEINBERG. 

CALABRE, valet de chambre du baron. 

LE NOTAIRE. 

Un domestique. 

BETTINE, cantatrice italienne. 

La scène est en Italie. 



SCENE PREMIERE 

Un salon de campagne. 
GÀLABRE, LE NOTAIRE. 

CALABRE. 

Venez par ici, monsieur le notaire; venez, monsieur 
Capsucefalo. Veuillez entrer là, dans le pavillon. 

LE NOTAIRE. 

Les futurs conjoints, où sont-ils? 

GALABRE. 

Il faut que vous ayez la bonté d'attendre quelques 

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288 BETTINE. 

instants, s'il vous plaît. Désirez-vous vous rafraîchir ? 

Il n*y a pas loin d*ici à la ville, mais il fait chaud. 

LE NOTAIRE. 

Oui, et je suis venu à pied par un soleil bien incom- 
mode. Mais je ne vois pas les futurs conjoints. 

CALABRE. 

Madame n'est pas encore levée. 

LE NOTAIRE. 

Gommeat I il est midi passé. 

CALABRE. 

Alors elle ne tardera guère. 

LE NOTAIRE. 

Et M. de Steinberg, est-il levé, lui? 

CALABRE. 

Il est à la chasse. 

LE NOTAIRE. 

A la chasse I Voilà, en vérité, une plaisante manière 
de se marier. On me fait dresser un contrat, on me fait 
venir à une heure expresse, et quand j'arrive, madame 
dort et monsieur court les champs. Vous conviendrez, 
mon cher monsieur Galabre.-.. 

CALABRE. 

C'est qu'il faut vous imaginer, mon cher monsieur 
Capsucefalo, que nous ne vivons pas comme tout le 
monde. Madame est une artiste, vous savez. 

LE NOTAIRE. 

Oui, une grande artiste ; elle chante fort bien. Je ne 
l'ai jamais entendue elle-même, mais je l'ai ouï dire, 
vous comprenez. 

CALABRE. 

Justement, c'est qu'elle a chanté cette nuit jusqu'à 

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SCÈNE 1. 289 

trois heures du matin. Aimez-vous la musique, Mon- 
sieur Gapsucefalo? 

LE NOTAIRE. 

Certainement, monsieur Galabre, autant que mes 
fonctions me le permettent. Il y avait donc chez vous 
grande soirée, beaucoup de monde ? 

GALABRE. 

Non, ils étaient tous deux tout seuls, madame et 
monsieur le baron, et ils se sont donné ainsi un grand 
concert en tête-à-tête. Ce n'est pas la première fois. C'est 
une habitude que madame a prise depuis qu'elle a 
quitté le théâtre. Elle ne peut pas dormir si elle n'a pas 
chanté. Au point du jour, elle s'est couchée, et mon* 
sieur a pris son fusil. 

LE NOTAIRE. 

Vous en direz ce qu'il vous plaira, cela me parait 
de l'extravagance. La chasse et la musique sont deux 
fort bonnes choses ; mais quand on se marie, monsieur 
Calabre, on se marie. Et les témoins? 

GALABRE. 

Monsieur a dit qu'il les amènerait. Un peu de pa- 
tience. Que me veut-on? 

UN DOMESTIQUE, entrant. 

Monsieur, C'est une lettre de la princesse. 

GALABRE, prenant la lettre. 

C'est bon. Vous savez bien que monsieur n'y est pas. 

LE DOMESTIQUE. 

Il y a là un homme à cheval. 

GALABRE. 

Qu'il attende. Ah ! voici monsieur le baron. 

COMÉDIES, III. J^^ . 

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290 BETTINE. 

SCËNE 11 

LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG. 
STEIKBERG. 

Pas encore levée ! C'est bien de la paresse. Bonjour, 
Géfalo, vous êtes exact, et moi aussi, comme vous 
voyez ; mais la signora ne Test guère. 

LE NOTAIRE. 

Voici le contrat, monsieur le baron, dans ce porte- 
feuille. Si vous vouliez, en attendant, jeter un coup 
d'oeil... 

STEINBERG. 

Tout à rheure. Qu'est-cô que c'est que cette lettre? 

càlàbrè. 
C'est de la part de la princesse, Monsieur 

STEINBERG, ouvrant la lettre. 
Voyons. 

LE NOTAIRE. 

Je me retire, Monsieur, j'attendrai vos ordres. 
âCÊNE ÏU 

STEINBERG, CALABRE. 

CALABRE, à part. 

Si c*est encore quelque invitation, quelque partie de 
plaisir en Tàii^i nous sdlons avoir un orage. 



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SCÈNE III. 29i 

STEINBERG, lisant. 

Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents ? 

GALABRB. 

Moi, Monsieur, je n'ai pas dit un mot. 

STEINBERG. 

Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Ca- 
labre ; vous vous donnez des airs d'importance, sous 
prétexte de discrétion, qui ne me conviennent pas du 
tout, je vous en avertis. 

CALABRE. 

Si la discrétion est un tort... 

STEINBERG. 

Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se 
taisant, on laisse croire qu'on pourrait avoir quelque 
chose à dire. 

CALABRE. 

Hé 1 de qui parlerais-je, Monsieur ? Est-ce ma faute 
si la princesse... 

STEINBERG. 

Eh bien ! qu'est-ce ? que voulez-vous dire ? Toujours 
cette princesse I Qu'est-ce donc ? Nous habitons cette 
maison depuis un mois. La princesse est notre voisine 
de campagne, et son palais est à deux pas de nous. Qu'y 
a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il existe 
entre nous des relations de bon voisinage et même 
d'amitié, si l'on veut? Nous ne sommes pas ici en 
France, où l'on vit dix ans sur le même palier sans se « 
saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre, où l'on 
n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa 
poche si on ne lui est pas présenté dans les règles. Nous 

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292 BETTINE. 

sommes en Italie, où les mœurs sont franches, libres, 
exemptes de cette morgue inventée par Torgueil timide 
à la plus grande gloire de l'ennui ; nous sommes dans 
ce pays de liberté charmante, brave, honnête et hospi- 
tsdière, sous ce beau soleil où Tombre d'un homme, 
.quoi qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où on 
se fait un ami en demandant son chemin, où enfin la 
mauvaise humeur est aussi inconnue que le mauvais 
temps. 

GALABRE. 

Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. 
Je demande pardon à Monsieur, mais les réflexions 
d'un pauvre diable comme moi ne valent pas la peine 
qu'on s'en occupe. 

STEINBERG. 

Quelles sont ces réflexions ? Je veux le savoir. Dites 
votre pensée, je le veux. 

GALABRE. 

Oh! mon Dieu ! c'est bien peu de chose. Seulemeat, 
quand monsieur le baron s'en va comme cela pendant 
toute une journée chez la princesse, il m'a semblé quel- 
quefois que madame était triste. 

STEINBERG. 

Est-ce là tout? 

GALABRE. 

Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue... 

STEINBERG. 

Quoi? 

GALABRE. 

Rien, Monsieur, je n'ai rien à dire. 



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SCÈNE III. 293 

STEINBERG. 

Parlerez-vous quand je Tordonne ? 

GALABRE. 

Eh bien I Monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de 
la peine. Elle vous aime tant I 

STEINBERG. 

Elle m'aime tant ! 

GALABRE. 

Oh ! oui, Monsieur, presque autant que je vous aime. 
Si vous saviez, quand vous n'êtes pas là, que de ques- 
tions elle me fait, et que de petits cadeaux de temps en 
temps, pour tâcher de savoir ce que vous dites, ce que 
vous pensez au fond du cœur, si vous Taimez toujours, 
si vous lui êtes fidèle... Vous m'accusez d'être bavard... 
Eh bien ! Monsieur, demandez-lui comment je parle de 
mon maître, et si jamais la moindre indiscrétion... 
Voilà pourquoi j'ose dire que cela me fait de la peine, 
quand je sais qu'elle en a, oui, Monsieur, et quand elle 
pleure... Mais enfin, puisque vous allez l'épouser... 

STEINBERG. 

Calabre I mon pauvre vieux Galabre I 

GALABRE. 

Plaît-il, Monsieur ? 

STEINBERG. 



Ce mariage... 
Eh bien? 



GALABRE. 



STEINBERG. 

Eh bien ! je sais que je suis engagé. Je n'ai pas ré« 
fléchi, je n'ai pas voulu me donner le temps de réflé- 

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294 BETTINE, 

chir, je me suis laissé entraîner, ou, pour mieux dire, 
je me suis trompé moi-même. J*ai cédé, je me suis 
aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle. 

CALABRE. 

Pardonnez-moi encore, Monsieur, mais... 

STEINBERG, se levant. 

Écoute-moi. Bettine est charmante ; avec son talent, 
sa brillante renommée, au milieu de tous les plaisirs, 
de toutes les séductions qui entourent et assiègent une 
actrice à la mode, elle a su vivre de telle sorte que la 
calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et 
l'honnêteté de son cœur est aussi visible que la pure 
clarté de ses yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait, 
personne plus qu'elle ne serait capable de faire le bon- 
heur d'un mari ; mais... 

CALABRE. 

Eh bieni Monsieur, s'il en est ainsi,... pourquoi 
alors?... 

STEINBERG. 

Tu le demandes? Ehl sais-tu ce que c'est que d'é- 
pouser une cantatrice? 

CALABRE. 

Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me 
semble pourtant... 

STEINBERG. 

Quoi? 

CALABRE. 

Que si Monsieur épousait Madame, il ne pourrait y 
avoir grand mal. 11 me semble qu'il y a bien des exem- 
ples... Elle est jeune et jolie; sa réputation, comme 



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SCÈNE III. 2»5 

VOUS le disiez, est excellente. Elle est riche,... vous 
Têtes aussi. * 

STEINBERCr. 

En es-tu sûr? 

CALABRE. 

Vous êtes si généreux !... 

STEINBERG. 

Preuve de plus que je ne suis pas riche. Je Tai été, 
mais je ne le suis plus. 

CALABRE. 

Est-il possible, Monsieur? 

STEINBERG. 

Oui, Galabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce 
que m'ont coûté mes folies, je ne le regrette pas, je 
n'en sais rien; mais depuis que j'ai l'amour au cœur, 
c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les femmes 
qui ne coûtent rien, — et par là-dessus le lansquenet... 

CALABRE. 

Vous-jouez donc toujours, Monsieur ? 

STEINBERG. 

Eh ! pas plus tard qu'hier cela m'est arrivé. 

CALABRE. 

Chez la princesse? Et vous avez perdu... 

STEINBERG. 

Cinq cents louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je 
vais les payer ce matin, et je compte bien prendre ma 
revanche; mais, je te le dis, je suis ruiné, je n'ai plus le 
sou, je n'ai plus de quoi vivre. 

CALABRE. 

Si une pareille chose pouvait être vraie, etsi Monsieur 

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296 BETTINE. 

le baron se trouvait gêné, j'ai quelques petites écono- 
mies... 

STEnSTBERG. 

Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as pas 
compris ce que je voulais dire. Ma fortune étant à 
moitié perdue... 

CALABRE. 

Il me semble alors que ce serait le cas... 

STEINBERG. 

De me marier, n'est-îl pas vrai? D'autres que toi 
pourraient me donner ce conseil, d'autres que moi 
pourraient le suivre. Voilà justement le motif, la raison 
impossible à dire, mais impossible à oublier, qui me 
force à quitter Bettine. 

CALABRE. 

Quitter madame? est-ce vrai? 

STEINBERG. 

Ehl que veux-tu donc que je fasse? J'avais le des- 
sein, en l'épousant, de lui faire abandonner le théâtre ; 
mais, si je ne suis plus assez riche pour cela, ne veux- 
tu pas que je l'y suive, quitte à rester dans la coulisse? 
— Que me veut-on? qu'est-ce que c'est? 

SCÈNE IV 

LÈS PRÉCÉDENTS, UN DOMESTIQUE. 

LE DOMESTIQUE. 

Monsieur le baron c'est une carte que je porte à ma- 
dame. 



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SCÈNE IV. 297 

STEINBEBG. 

Elle n'est pas levée. 

LE DOMESTIOUE. 

Pardon, monsieur le baron. 
On entend chanter dans la coulisse. 
STEINBERG. 

Tu as raison, voyons cette carte. Le marquis Stéfani? 
Qu'est-ce que c'est que cela. 

LE DOMESTIQUE. 

Monsieur le baron, c'est un monsieur qui se pro- 
mène dans le jardin. 

STEINBERG. 

Dans le jardin? 

LE DOMESTIQUE. 

Monsieur, voyez plutôt ; le voilà auprès du bassin, 
qui regarde les poissons rouges. Il dit qu'il revient d'un 
grand voyage. 

STEINBERG. 

Eb bien! qu'est-ce qu'il veut? 

LE DOMESTIQUE. 

Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible. 

STEINBERG, à part. 

Stéfani I Je connais ce nom-là. 

Haut. 

Galabre, n'est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant à 
' Florence? 

GALABRE. 

Mais... oui. Monsieur,... je le crois du moins. 

STEINBERG, regardant au balcon. 

C'est lui-môme, je le reconnais. C'est un vrai pilier de 

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298 BETTINE. 

coulisses, soi-disant grand connaisseur, et grand admi- 
rateur de la signora Bettina. 

GALABRE. 

G*est un homme riche, Monsieur, un grand person- 
nage. 

STEINBERG. 

Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce, à 
l'ancienne mode de Venise ; mais il n'est pas prouvé 
que son engouement pour la signora s'en soit tenu à 
l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de dire à 
Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là. 
Je sors; je reviendrai tantôt. 

CALABRE. 

Vous allez encore jouer, Monsieur? 

STEINBERG. 

Fais ce que je te dis ; tu m'as entendu? 

Il sort. 

CALABRE. 

Oui, Monsieur. 



SCENE V 
CALABRE, LE NOTAIRE, piiis BETTINE. 

CALABRE, à part. 

Gela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, si 
bonne, si jolie! 

LE NOTAIRE. 

Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis 
dans le pavillon, et je ne vois pas les futurs conjoints. 



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SCÈNE V. 209 

CALABRB. 

Tout à rheure, monsieur Gapsucefalo. 

LE NOTAIRE. 

Et les témoins? 

GALABRE. 

Je vous ai dit que monsieur le baron les amènerait. 

BETTINE, arrivant en chantant. 

Ah! te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami ! 
As-tu tes paperasses? 

LE NOTAIRE. 

Oui, Madame, le contrat est prêt. J*ai seulement 
. laissé en blanc les sommes qui ne sont point stipulées. 

BETTINE. 

Tu ne stipuleras pas grand*chose, quand ce seraient 
tous mes trésors. — Est-ce que tu n'as pas vu Filippo 
Valle, mon chargé d'affaires ? il a dû t'instruire là-dessus. 

LE NOTAIRE. 

Madame veut plaisanter, mais monsieur le baron est 
connu pour puissamment riche. 

BETTINE. 

Je n'en sais rien. Où est-il donc? 

% GALABRE. 

Il est sorti. Madame, pour un instant. 

BETTINE. 

Sorti maintenant? Est-ce que tu rêves ? 

GALABRE. 

C'est à-dire... je ne sais pas trop... 

BETTINE. 

Va donc le chercher. — Gapsucefalo, attendez-nous 
dans le pavillon. 



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300 BETTINE. 

LE NOTAIRE. 

J'en sors, Madame, je suis à vos ordres. 

 Galabre. 
Que ces grandes artistes sont charmantes! Avez-vous 
observé qu'elle m'a tutoyé ? 

GALABRE. 

C'est sa manière quand elle est contente. 

LE NOTAIRE. 

Huml VOUS m'aviez promis quelques rafraîchisse- 
ments. 

BETTINE. 

Mais certainement. 

A Galabre. 

A quoi penses-tu donc? 

GALABRE^ 

Je l'avais oublié^ Madame^ 

BETTINE. 

Vite* des citrons^ du sucre * de reeiu bien fraîche, ou 
du café, du chocolatj ce qu'il voudra* Non, il a peut- 
être faim ; vite, un flacon de tnoscatelle et un grand plat 
de macaroni. 

LE NOTAIRE. # 

Madame j je suis bien reconnaissant. 
Il se retii*e arec de grandes salutations. . 
BETTINE^ à Galabre. 

Eh bien ! toi^ qu'est-ce que tii fais là? tu as l'air d'un 
âne qu'on étrille^ Je t'avais dit d'aller chercher Stein- 
berg* Tiensj le voilà dans le jaMin. 

GALABRE. 

PaMon^ Madame, ce n'est pas lui; 



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SCÈNE V. 301 

5ETT1NE. 

Qui est-ce donc? Ah! jour heureux I c'est Stéfani, 
mon cher Stéfani. Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est 
là?... Dis-lui qu'il vienne, dépêche-toi. 

CALABRE. 

Il vous a sans doute aperçue, Madame, car le voilà 
qui monte le perron ; mais je dois vous dire que mon- 
sieur le baron... 

BETTINE. 

Que je suis contente! Eh bien, le baron, le perron, 
qu'est-ce que tu chantes ? Est-ce que tu fais des vers? 

GALABRE* 

Non, Madame ) pas si bête! Je dis seulement que 
M* deSteinberg m'a recommandé..* 

BETTINE» 

Parte donc. 

CALABtlE. 

Monsieur le baron m'a chargé de vous prier..» 

BETTINE. 

Tu me feras mourir avec tes phrases. 

CALABRE é 

De ne pas recevoir ce seigneur. 

BETTINE. 

Qui? Stéfani? tu perds la tête. 

CALABRE; 

Non, Madame; monsieur le bardn m'a ordonné 
expressément».; 

BETTINE j riant. 

Ah tu es fou,.. Ah! le pauvre homme! il ne sait ce 
qu'il dit^ c'est clair, il radote... Ne pas recevoir Stéfani ! 

COMÉDIES. Ilî. i^^t^t^tMf^ 

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302 BETTINE. 

un vieil ami que j'aime de tout mon cœur!... Ah île 
voici... Va-t'en vite, va chercher Steinberg. 
CALABRE, à part, en sortant. 

Qu'est-ce que j'^y peux? Je n'y peux rien... Gela va 
bien mal. 

SCÈNE VI 
BETTINE, LE MARQUIS. 

BETTINE, allant au-devant du marquis. 

Et depuis quand dans ce pays? et par quel hasard, 
cher marquis?.:. Gomment vous portez-vous? que 
faites-vous? que devenez-vous?... Vous avez bon vi- 
sage... Que je suis ravie de vous voir! 

LE MARQUIS. 

Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, je 
suis enchanté; mais, dès qu'on vous voit, c'est tout 
simple. 

BETTINE. 

Des compliments I Vous êtes toujours le même. 

LE MARQUIS. 

Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus 
charmante que jamais; et savez- vous qu'il y a quelque 
chose comme deux ou trois ans que je ne vous ai vue? 

BETTINE. 

Gher Stéfani, si vous saviez dans quel moment voue 
arrivez!... Je vais me marier!... Avez-vous déjeuné? 

LE MARQUIS. 

Oui, certes; vous me connaissez trop pour me croire 
capable de m'embarquer sans avoir pris... 

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SCÈNE VI. 303 

BETTINE. 

Vos précautions. D'où venez-vous donc? 

LE MARQUIS. 

Là, d*à côté, de chez la princesse, votre voisine. 

BETTINE. 

Ahl VOUS êtes lié avec elle? On dit qu'elle est très-sé- 
duisante. 

LE MARQUIS. 

Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard, 
en causant, m'a appris que vous étiez ici. Je ne m'en 
doutais pas, je suis accouru... Et vous allez vous marier? 

BETTINE. 

Oui, mon ami, aujourd'hui même. 

LE MARQUIS. 

Aujourd'hui même? 

BETTINE, 

Le notaire est là. 

. LB MARQUIS. 

Eh bien ! tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C'est 
bien de votre part, cela, c'est très-bien. Je ne m'y at- 
tendais pas, je suis enchanté. 

BETTINE. 

Vous ne vous y attendiez pas? Voilà un beau compli- . 
ment cette fois ! Est-ce que vous êtes venu ici pour me 
dire des injures, monsieur le marquis? 

LE MARQUIS. 

Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde! Oh! 
comme je vous retrouve bien là! Voilà déjà vos beaux 
yeux qui s'enflamment. Calmez-vous; je sais que vous^ 
êtes sage, très-sage, je vous estime autant que je vous 



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304 BETTINE. 

aime, c'est assez dire que je tous connais. Mais vous 

avez une certaine tête. . . 

BETTINE. 

Comment, une tête? 

LE MARQUIS. 

Eh! oui, une tête... 

Il la regarde. 

Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, 
d'esprit et d'imagination, qui comprend tout, à qui 
rien n'échappe, et qui porterait une couronne au besoin, 
témoin le dernier acte de Cendrillon. 

BETTINE. 

Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire. 

LE UARQUIS. 

C'est vrai ; avec votre blouse grise, vous aviez beau 
chanter comme un ange, quand je vous voyais courbée 
dans les cendres, j'avais toujours envie de sauter sur la 
scène, de rosser monsieur votre^père, et de vous enlever 
dans mon carrosse. 

BETTINE. 

Miséricorde, marquis ! quelle vivacité ! 

LE MARQUIS. 

Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande 
robe lamée d'or, avec vos trois diadèmes l'un sur l'autre, 
étincelante de diamants... 

BETTINE. 

Je chantais bien mieux, n'est-ce pas? 

LE MARQUIS. 

Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra^ 
comment était-ce donc? 



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SCÈNE VI. 305 

BETTINE chante les premières mesures de l'air final de la Cene- 
rentola, puis s*arrète tout à coup et dit : 

Ah ! que tout cela est loin maintenant ! 

LE UARQUIS. 

Que dites-vous donc là? Renoncez-vous au théâtre? 

BETTINE. 

Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon mari, 
il le sera tout à Theure) me laisserait remonter sur la 
scène? Cela ne se pourrait pas, marquis. Songez-y 
donc sérieusement. 

LE MARQUIS. 

C'est selon le goût et les idées des gens. Mais vous ne 
renoncez pas du moins à la musique ? 

BETTINE. 

Ah ! je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en 
vivons ici, cher marquis, et quand vous nous ferez 
rhonneur de venir manger la soupe, nous vous en ferons 
tant que vous voudrez,... plus que vous n'en voudrez. 

* LE MARQUIS. 

Oh î pour cela, j'en défie... Mais c'est égal, cela me 
fend le cœur de penser que je ne pourrai plus, après le 
dîner, m'aller blottir dans ce cher petit coin où j'étais 
à demeure pour me délecter à vous entendre. 

BETTINE. 

Oui, vous étiez un de mes fidèles. 

LE MARQUIS. 

Pour cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles 
me faisait chaque soir un petit salut en accrochant son 
dernier quinquet, car je ne manquais pas d'arriver 
dans ce moment-là. Ma foi, j'étais de la maison. 

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306 BETTINE. 

BBTTINE. 

Mieux que cela, marquis; je me souviens très-bien 
que vous avez été mon chevalier. 

LE UARQUIS. 

C'est vrai. Contre ce grand benêt d'officier. 

BETTINE. 

Qui m'avait sifflée dans Tancrède. 

LE MARQUIS. 

Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en reçus 
le plus rude coup d'épée... Ah! c'était le bon temps, 
celui-là ! 

BETTINE. 

Oui. Ah, Dieu ! que tout cela est loin ! 

LE IfARQUIS. 

C'est votre refrain, à ce qu'il paraît? Que dirai-je 
donc, moi qui suis vieux? 

BETTINE. 

Vous, marquis? Est*ce que vous pouvez? Victor 
Hugo a fait son vers pour vous, lorsqu'il a dit que le 
cœur n'a pas de rides. 

LE MARQUIS. 

Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous pour- 
quoi, Bettine? C'est que je commence à aimer mes 
souvenirs plus qu'il ne faudrait ; c'est un grand tort. 
Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais tomber 
dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir 
injustes, tant de connaisseurs incurables,, par ce triste 
effet des années, que je m'étais juré de rester impartial 
pour les choses nouvelles comme pour les anciennes . 

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SCÈNE VI. 307 

Je ne voulais pas être de ces bonnes gens qui ressem- 
blent aux cloches de Boileau ; 

Poui' honorer les morts, font mourir les vivants. 

Eh bien ! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce 
que j'ai aimé que ce que j'aime. Je ne dis point de mal 
de vos auteurs nouveaux ; mais Rossini est toujours 
mon homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses 
gestes de statue antique i là gazouillait ce rossignol que 
Rubini avait dans la gorge ; je vois le vieux Garcia avec 
sa fière tournure, escorté du long nez de Pellegrini ; 
Lablache m'a fait rire, la Malibran pleurer. Eh I que 
diantre voulez-vous que j'y fasse ? 

BETTINE. 

Je ne vois pas que. vous ayez si grand tort. Et moi 
aussi, j'aime mes souvenirs. 

LE MARQUIS. 

Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge ? 

BETTINE. 

Pouriquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos 
souvenirs sont les aînés des miens, cela n'empêche pas 
qu'ils ne se ressemblent. 

LE HARQUIS. 

Bah ! les vôtres sont nés d'hier ; ce sont des enfants 
qui grandissent. Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre. 

BETTINE. 

Jamais, cher Stéfani, jamais. 

LE HARQUIS. 

Mais, voyons, dans ce temps-là n'étiez-vous pas heu- 
reuse? 



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308 BETTINE. 

BETTINE. 

G'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah I c'est que je 
n'avais pas aimé. 

LE MARQUIS. 

Qu'est-ce que vous voulez dire par Ki ? 

BET-mNE. 

Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insou- 
ciante, coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas 
notre droit, par hasard ? Mais je ne suis plus rien de 
tout cela, depuis que j'ai senti mon cœur. 

LE MARQUIS. 

L'amour vous a rendu la raison ! Ah, morbleu ! prou- 
vez-nous cela I Mais ce serait à en devenir fou, rien que 
pour tâcher de se guérir de la sorte. Vous l'aimez donc 
beaucoup, ce monsieur de... de..., vous ne m'avez pas 
dit .. 

BETTINE. 

Si je l'aime ! ah ! mon cher ami, que les mots sont 
froids, insignifiants, que la parole est misérable quand 
on veut essayer de dire combien l'on aime I Vous 
n'îivez pas l'idée de notre bonheur, vous ne pouvez pas 
vous en douter. 

LE MARQUIS. 

Si fait, si fait, pardonnez-moi. 

BETTINE. 

C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez- vous pas 
tout à l'heure que vous aviez eu quelquefois l'envie de 
m'enlever ? 

LE MARQUIS. 

Oui, le diable m'emporte I 



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SCÈNE VI. 309 

BETTINE. 

Eh bien I il Ta fait, lui. Figurez-vous, mon cher, quel 
charme inexprimable! Nous avons tout quitté, nous 
sommes partis ensemble, en chaise de poste, comme 
deux oiseaux dans Tair, sans regarder à rien, sans son- 
ger à rien ; j'ai rompu tous mes engagements, et lui 
m'a sacrifié toute sa carrière ; j'ai désespéré tous mes 
directeurs.!. 

LE MARQUIS. 

Peste I vous disiez bien, en effet, que Famour vous 
avait rendue sage. 

BETTINE. 

Eh ! que voulez-vous ! quand on s'aime ! Nous avons 
fait le plus délicieux voyage ! Imaginez, marquis, que 
nous n'avons rien vu, ni une ville, ni une montagne, ni 
un palais, pas la plus petite cathédrale, pas un monu- 
ment, pas la moindre statue, pas seulement le plus petit 
tableau ! 

l'e marquis. 

Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d'Italie. 

BETTINE. 

N'est-ce pas, marquis ? quand on s'aime I Qu'est-ce 
que cela nous faisait, vos curiosités ? Si vous saviez 
comme il est bon, aimable I Que de soins il prenait de 
moi 1 Ah ! quel voyage, bonté divine ! Moi qui bâillais 
en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis, j'ai 
fait quatre cents lieues comme un rêve. — Votre Italie ! 
qui veut peut la voir, mais je défie qu'on la traverse 
comme nous I Nous avons passé comme une flèche, et 
nous sommes venus droit ici. 



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310 sBETTINE. 

LE UARQUIS. 

Pourquoi ici, dans cette province ? 
bettine: 

Pourquoi?... mais je ne sais trop;... parce qu'il Ta 
voulu,... parce qu'il avait loué cette campagne... Que 
vous dirai-je?... Je n'en sais rien... Je serais aussi bien 
allée autre part,... au bout du monde,... que m'im- 
portait? Je me suis arrêtée ici, parce qu'en descendant 
devant la grille, il m'a dit : Nous sommes arrivés. 

LE MARQUIS. 

Que ne vous épousait-il à Paris ? 

BETTINB. 

Sa famille s'y opposait. C'est encore là un des cent 
mille obstacles... 

LE MAHQUIS. 

Vous ne m'avez pas encore dit son nom. 

BETTINE. 

Ah, bah I je ne vous l'ai pas dit? C'est qu'il me sem- 
ble que tout le monde le sait. Il se nomme Steinberg, 

LE MARQUIS. 

Mais ce n'est pas un nom français, cela. 

BETTINE. 

Non, mais sa famille habite la France. 

LE MARQUIS. 

En ôtes-vous sûre ? 

BETTINE. 

Oh ! il me l'a dit. 

LE MARQUIS. 

Steinberg I je connais cela. Il me semble même me 
rappeler certaines circonstances... assez peu gracieu- 



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SCÈNE Vil. 311 

ses... Eh, parbleu ! c'est lui que je viens de voir ce 
matin. 

BETTINE. 

Où cela ? Dites. Chez la princesse ? 

tLE IfARQUIS. 

Précisément, chez la princesse I 

BETTINE. 

Ah I malheureuse I il y est encore ! 

^ * LE MARQUIS. 

Eh I qu'avez-vous, ma bonne amie? 

BETTINE. 

Il y est encore, c'est évident ; c'est pour Cela qu'il ne 
vient pas. Il y est' encore, un jour comme celui-ci I 
quand tout est prêt, quand le notaire est là, quand 
je l'attends I .... Ah I quel outrage ! 

LE K^RQUIS. 

Vous vous fâchez pour peu de chose. 

BETTINE. 

Pour peu de chose ? où avez-vous donc le cœur ? Vous 
ne ressentez pas l'insulte qu'on me fait ? Et cet imper- 
tinent valet qui me répond d'un air embarrassé. Gala- 
bre 1 Galabre I où es-tu ? 

SCÈNE Vil 

LES PRÉCÉDENTS, GALABRE. 
GALABRE. 

Me voilà, Madame, me voilà. Vous m'avez appelé ? 

BETTJNE. 

Oui, réponds. Pourquoi tout à l'heure as-tu fait 

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312 BETTINE. 

rignorant quand je t'ai demandé où était ton maîtce? 

GALABRE. 

Moi, Madame? 

BETTINE. 

Oui; essaye donc de me mentir encore, lorsque tu 
sais qu'il est chez la princesse. 

CALABRE. 

Ma foi. Madame, je ne savais pas... 

BETTINE. 

Tu ne savais pas ! 

CALABRE. 

Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire ma- 
dame. 

BETTINE» 

Ahl on te Tavait donc défendu? Parleras-tu? 

CALABRE. 

Eh bien I Madame, puisque vous le voulez, je ne vous 
cacherai rien. Monsieur le baron avait joué hier, il 
avait perdu sur parole* Il s'était engagé à payer ce 
matin. Il a voulu, avant toute autre affaire, tenir sa 
promesse. 

BETTINE* 

Il avait perdu, mon ami ? Ah I mon Dieu I je n'en sa- 
vais rien. Vous le voyez, marquis, c'était là son secret, 
c'était là tout ce qu'il me cachait. Et il l'avait dit à Ga- 
labre t N'est-ce pas (Jue c'est mal de ne m'en avoir rien 
dit? 

LE BIARQUIS. 

'*Je ne vois de sa part^ dans tout cela, qu'un excès de 
délicatesse; 



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SCÈNE VII. 313 

BETTINE. 

N'est-ce pas ? Oh ! c'est que mon Steinberg n'a pas 
l'âme faite comme tout le monde... Il pourrait pourtant 
revenir plus vite. 

LE MARQUIS. 

Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on 
"paye dans les vingt-quatre heures, comme ui^.huissie'r, 
croyez-moi, ma chère , ce n'est pas celle-là qu'on 
aime. 

BETTINE. 

Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi, Gala- 
bre, que ne t'envoyait-il porter cet argent? 

CALABRE. 

Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller à 
la ville le demander à son correspondant. 

BETTINE. 

Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah ! que c'est mal ! 
que c'est cruel! C'est donc une somme considérable? 

CALABRE. 

Non^ Madame, je ne sais pas aU juste ; mais il m^a 
dit que cela ne le gênait point. 
LE Marquis. 

Allons, Madame et charmante amie, je;V0Us quitte, 
je reprends ma course* Je suis heureu^ de vous voir 
heureuse* Adieu. ' , . 

ÈEttlNE. 

Mais vous nous reviendrez ! Oh 1 je veux (j[ue vous 
soyez notre ami, d'abord^ entendez-vous? notre ami à 
tous deux I Je prétends vous voir tous les joui's, à la 
mode de notre pays. Où demeurez-vous? 

COMÉDIES, m, 27 

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314 BETTINE. 

LE MARQUIS 

À trois pas d*ici, à cette maison blanche, là, derrière 
les arbres. 

BETTINE. 

C'est délicieux I nous voisinerons. 

LE MARQUIS. 

Je le voudrais, mais c'est que je pars demain. 

BETTINE. 

Ah! bah ! si vite, c'est impossible ! nous ne permet- 
trons jamais cela. Et où allez-vous? 

LE MARQUIS. 

Je vais à Parme. Vous savez que j'ai là ma famille, 
et, dans ce lïioment-ci, je suis absolument forcé... 

BETTINE. 

Ah, mon Dieu! quel ennui! Vous êtes forcé, dites- 
vous? Eh bien! tenez, j'aimerais mieux ne pas vous 
avoir revu du tout. Oui, en vérité, car ce n'est qu'un 
regret de plus que vous êtes venu m'apporter, et Dieu 
sait maintenant quand vous reviendrez ! Allez I vous 
êtes un méchant homme ! — Mais au moins restez à 
dîner. Je veux que vous signiez mon contrat. 

LE MARQUIS. 

Je ne le peux pas, je suis engagé ; mais je reviendrai 
vous faire ma visite d'adieu ; et, puisque je ne puis 
signer votre contrat, je vous enverrai un bouquet de 
noce. 

BETTINE. 

Un bouquet? 

LE MARQUIS. 

Oui. 



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SCÈNE VIII. 315 

BETTINE. 

Va pour un bouquet. 

LE MARQUIS. 

OÙ allez-vous donc, s'il vous plaît? 

BETTINE. 

Je vous reconduis jusqu'à la grille. Je veux vous gar- 
der le plus longtemps possible. Dieu ! que vous êtes 
ennuyeux I que vous êtes insupportable ! 



SCEN.E VllI 
CALABRE, seul, puis LE NOTAIRE. 

GALâBKE. 

Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur 
le baron rendra cette fois quelque justice à mon intel- 
ligence. Ah I mon Dieu I le voilà qui rentre ; il va ren- 
contrer madame avec le marquis;... et la défense qu'il 
m*a faite ! 

n regarde au balcon. 

Non, non I il prend une ^utre allée ; il va Mu côté du 
petit bois, comme s'il faisait exprès de les éviter. Se- 
rait-il possible? Oui, c'est bien clair; il les a vlis, il fait 
un détour. 

LE NOTAIRE. 

Monsieur Galabre, les futurs conjoints sont-ils dispo- 
sés?... 

CALABRE. 

Non, monsieur Gapsucefalo, non, pas encore; dans 
un instant, dans une minute. 



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316 BETTINE. 

LE NOTAIRE. 

Fort bien, Monsieur, je suis tout prêt. 

GALABRE. 

Plaît-il? 

LE NOTAIRE. 

Gomment? 

GALABRE, regardant toujours. 

Je croyais que vous disiez quelque chose. 

LE NOTAIRE. 

Oui, je disais que je suis tout prêt. 

GALABRE. 

Port bien. Vous avez encore de la moscatelie ? 

LE NOTAIRE. 

Oui, Monsieur, plus qu'il ne m'en faut. 

GALABRE. 

A merveille. Monsieur, à merveille. Il est inutile 
de vous déranger. Je vous avertirai quand il sera 
temps. 

LE NOTAIRE. 

Je ne bougerai point. Monsieur, je ne bougerai point 
d'ici. 



SCÈNE IX 
GALABRE, STEINBERG. 

STEINBERG. 

C'est donc ainsi qu'on suit mes ordres? 

GALABRE. 

Monsieur, je puis vous assurer... 

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SCÈNE IX. 317 

STEINBERG. 

Quoi 1 Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas 
voir cet homme ici? 

GALABRE. 

Monsieur, j'ai fait votre commission; mais madame 
n'en a pas tenu compte. 

STEINBERG. 

• Ce n*est pas possible. Lui avez-vous répété?... 

GALABRE. 

Tout ce que Monsieur m'avait ordonné. J'ai même 
trouvé une excuse pour justifier l'absence de Monsieur. 

STEINBERG. 

Quelle excuse as-tu trouvée ? 

GALABRE. 

Monsieur, j'ai dit que vous aviez joué. 

STEINBERG. 

Gomment, malheureux ! Et qu'en savais-tu ? 

GALABRE. 

Voilà encore que j'ai eu tort! Je n'ayais pas d'autre 
ressource, Monsieur; vous me l'aviez dit ce matin, et 
j'ai eu bien soin d'ajouter que c'était peu de chose. 

STEINBERG. 

Oui, peu de chose I C'était peu ce matin, mais main- 
tenant... Mort et furies ! c'est une maison de jeu, c'est 
un enfer que ce palais ! 

GALABRE. 

Vous avez encore joué, Monsieur? Hélas! je vous l'a- 
vais bien dit. 

STEINBERG. 

Tu me l'avais bien dit, animal ! Répète-le donc encore 

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318 BETTINE. 

une fois ! Y a-t-il au monde une phrase plus sotte et plus 
inepte que celle-là? et dès qu'il vous arrive malheur, 
elle est dans la bouche de tout le monde. Mon cheval 
trébuche en sautant un fossé, je tombe, je me casse la 
jambe : Nous vous l'avions bien dit, s'écrient ceux qui 
vous relèvent. Quel doux effort de Tamitié ! 

PALABRE. 

Monsieur, j'ai déjà essayé de prendre la liberté de 
vous dire que si mes petites économies... 

STEINBERG. 

Eh, morbleu! tes économies, que diantre veux-tu 
que j'en fasse? 

GALABRE. 

J'ai quinze mille francs à moi. Monsieur. Il me sem- 
ble... 

STEINBERG. 

Quinze raille francs! La belle avance! Écoute-moi; 
mais sur ta vie, garde pour toi ce que je vais te dire. Il 
faut que je parte. 

GALABRE. 

Vous, Monsieur! Est-ce bien possible? 

STEINBERG. 

Je n'ai pas autre chose à faire. Cet argent perdu, je 
ne l'ai pas ; il faut que je le trouve, et, pour le trouver, 
il faut que j'aille à Rome ou à Naples. Je connais là 
quelques banquiers. Je partirai secrètement, je trou- 
verai un prétexte. 

CALABRE. 

Et madame, Monsieur, madame? Elle en mourra. 

STEINBERG. 

Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre pas 



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SCÈNE X. 319 

moi-même? C'est avec le désespoir dans Tâme que je 
m'éloigne de ces lieux; mais, je le répète, il faut que je 
parte,... ou que je me donne la mort. Ainsi, que veux- 
tu? Va dans ma chambre, appelle Pietro et Giovanni, 
prépare tout,... et pas un mot de trop. Tu enverras 
ensuite à la poste demander des chevaux pour ce soir. 

GALABRE. 

Et vous ne voulez pas de mes quinze mille francs, 
Monsieur ? 

STEINBERG. 

Quinze mille francs ! Il m'en faut cent mille I 



SCENE X 

LES PRÉCÉDENTS, BETTINE. 
BETTINE. 

Cent mille francs, SteinbergI II vous faut cent mille 
francs? 

STEINBERG. 

Qui dit cela, ma chère Bettine ? 

n lui baise la main. 

Gomment VOUS portez-vous ce matin? Vous êtes fraî- 
che comme une rose. 

BETTINE. 

Il ne s'agit pas de moi, mais de vous. Parlez franche- 
ment. Vous avez joué ? 

. STEINBERG 

Vous avez mal entendu, ma chère. 



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320 BETTINE. 

BETTINE. 

Mal entendu, est-ce vrai, Galabre? 

GALABRE. 

Moi, Madame! je ne sais pas... 

STEINBERG. 

Allez à votre besogne, Calabre. Pour aujourd'hui, 
c'est assez bavarder. 

CALABRE, à part, en sortant. 

Bon ! encore une gourmade en passant. Mon Dieu ! 
tout cela va de mal en pis. 



SCENE XI 
STEINBERG, BETTINE. 

BETTINE. 

Vous n'êtes pas sincère, mon ami. 

STEINBERG. 

Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme 
dont je parlais, c'était dans l'idée d'un changement, 
d'une fantaisie. 

BETTINE. 

D'un changement? 

STEINBERG. 

Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle 
avec un palais, qui est à vendre, qui est pour rien, et 
que vous trouveriez peut-être à votre goût. Nous en 
causerons plus tard, s'il vous plaît. J'ai quelques ordres 
à donner. 



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SCÈNE XI. 32i 

BBTTINB. 

Steinberg, vous n'êtes pas sincère. 

STEINBERG.. 

Pourquoi me dites- vous cela? 

BETTINE. 

Parce que je lé vois. 

STEINBERG. 

Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me 
croyez pas? 

BETTINE. 

Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu 
venir de loin dans le jardin, vous étiez pâle, pourquoi 
vous parliez tout seul, pourquoi ^vous avez pris l'allée 
pour nous éviter. 

STEINBERG. 

J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais 
pas de vous rencontrer dans la compagnie où je vous 
voyais. 

BETTINE. 

Comment I Stéfani I Vous ne le connaissez pas! C'est 
un ancien ami. Quel motif pourriez-vous avoir? 

STEINBERG. 

Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas 
toujours m'empôcher d'en entendre; mais je ne les 
répète jamais. 

BETTINE. 

Des propos sur quoi? Sur mon compte et sur celui 
de ce bon marquis? — Ah! cela n'est pas sérieux... 
Mais, maintenant je me rappelle,... vous l'avez vu chez 
moi, à Florence... Est-ce là qu'on tenait des propos ? 

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322 BETTINE. 

STEINBBRG. 

Peut-être bien, 

BETTINE. 

Quoi? à Florence! Mais Stéfani venait comme tout 
le monde. Souvenez-vous donc, j'avais une cour, j'étais 
reine alors, mon ami ; j'avais mes flatteurs et mes cour- 
tisans, voire mes soldats et mon peuple, ce brave par- 
terre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si bien... 
Ingrat! qui, seul dans cette foule, m'étiez plus cher 
que mes triomphes, et que j'ai appelé entre tous pour 
mettre ma couronne à vos pieds,... vous, Steinberg, 
jaloux d'un propos, fâché d'une visite que je reçois par 
hasard! Allons, voyons, c'est une plaisanterie, conve- 
nez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, je vous devine, 
c'est un prétexte, un biais que vous prenez pour me 
faire oublier ce que je voulais savoir et vous délivrer de 
mes questions. 

STEINBERG, s' asseyant. 

Oh! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et 
moi je suis... bien malheureux. 

BETTINE. 

Malheureux, vous ! près de moi! Qu'est-ce que c'est? 
Vite, dites-moi, de quoi s'agit-il? 

STEINBERG. 

J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce que 
c'est qu'un joueur;... eh bien! Bettine, c'est vrai, j'ai 
joué, et je suis rentré de mauvaise humeur ; mais ce 
n'est rien, rien qui en vaille la peine; n'y pensons plus, 
pardonnez-moi. 

' BETTINE. 

Ce n'est pas encore bien vrai ce que vous dites là. 



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SCÈNE XI. 323 

STEINBERG. 

Je VOUS demande en grâce d'y croire. 

BETTINE. 

Vous le voulez? 

STEINBERG. 

Je vous en supplie. 

BETTINE. 

Eh bien! j'y crois, puisque cela vous plaît. Galmez- 
vous, voyons, trêve aux noirs soucis. Éclaircissez- 
nous ce front plein d'orages. Vous souvenez-vous de 
cette chanson? 

Elle se met au piano et joue la ritournelle d'une romance. 
STEINBERG, se levant. 

Bettine, pas cette chanson-là. 

BETTINE. 

Pourquoi? vous TaVez faite pour moi en passant à 
Sorrente, après une promenade en mer. Est-ce parce 
qu'elle se rattache à ces souvenirs qu'elle a déjà cessé 
de vous plaire? Elle vous ôtait jadis vos etinuis. 
Elle chante. 

Nina ton sourire. 
Ta vpix qui soupire^ 
Tes yeux qui font dire 
Qu'on croit au bonheur, — 
Ces belles années, 
Ces douces journées, 
Ces roses fanées, 
Mortes sur ton cœur... 

STEINBERG, à part, tandis que Bettine joue sans chanter. 

Pourrais-je jamais l'abandonner? et pour qui? grand 

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324 BETTINE. 

Dieu ! par quelle infernale puissance me suis-je laissé 
subjuguer? 

BETTINE. 

A quoi rêvez-vous donc, Monsieur? est-ce que c'est 
poli, ce que vous faites-là?... il me semble que je me 
trompe,... je ne me rappelle pas bien,... venez donc... 

STEINBERG, se rapprochant du piano et chantant. 

Nina, ma charmante, 
Pendant la tourmente, 
La mer écumante 
Grondait à nos yeux : 
Riante et fertile, 
La plage tranquille ^ 

Nous montrait Tasile 
Qu*appelaient nos vœux I 

ENSEMBLE. 

Aimable Italie, 

Sagesse ou folie. 
Jamais, jamais ne t'oublie 

Qui t*a vue un jour ! 

Toujours plus chérie, 

Ta rive fleurie 
Toujours sera la patrie 

Que cherche l'amour. 

STEINBERG. 

Mon amie^ écoutez-moi. Cette chanson^ ces paroles du 
cœur, ces souvenirs me pénètrent Tâme, me rendent à 
moi-même*.. Non, tant d'amour ne sera point un rêve I 
tant d'espoir de bonheur ne sera point un mensonge ! 
j'en fais le serment à Vos pieds* 

n se met à genoux. 

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SCÈNE XII. 325 

Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je 
vous ai donné souvent trop de raisons de Têtre... 

BETTINE. 

Ne parlons pas de cela, Steinberg. 

STEINBERG, se levant. 

j'en veux parler, je suis las de feindre, de me con- 
traindre, de me sentir indigne de vous. Mes visites chez 
la princesse vous ont coûté des larmes, je le sais... 

BETTINE. 

Charles! 

STEINBERG. 

Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre 
parler d'elle. Vivons chez nous, en nous, pour nous, et 
que l'univers nous oublie à son tour! Le notaire est là, 
n'est-ce pas? Eh bien! Bettine, signons à l'instant 
même. Les témoins ne sont pas arrivés? Je sais bien 
pourquoi, et je vous le dirai. Prenez la première voi- 
sine venue, et moi, morbleu 1 je prendrai Calabre. Que 
je sois votre mari, et advienne que pourrai Je répète, 
avec le vieux proverbe : Celui qui aime et qui est aimé 
est à l'abri des coups du sorti 

SCÈNE XII 

LES PRÉCÉDENTS, CALABRE* 

CALABRE, entrant avec une lettre et une boite. 
• On apporte cette lettre pour monsieur le baron. 

STEINBERG. 

Eh, que diantre I est-ce donc si pressé? 

COMÉDIES. III. 28 ^ 

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9^ BETTINB, 

GALABRE. 

Oui, Monsieur; rhomme qu*on envoie a dit qu*on 
attendait la réponse. 

STEINBERG. 

Voyons ce que c'est. 

n prend la lettre. 

CALâbre, donnant la botte à Bettine. 
Ceci est pour Madame. 

STEINBERG, après avoir lu précipitamment la lettre. 
Galabre I 

GALABRE. 

Monsieur. 

STEINBERG. 

Qui est-ce qui est là? 

GALABRE. 

Monsieur, c'est un homme... delà-bas... 

STEINBERG. 

De chez la princesse? Oti est-il cet homme? 

GALABRE. 

Là, dans l'antichambre. 

STEINBERG. 

Je vais lui parler. 

SCÈNE Xlll 
BETTINE, GALABRE. 

BETTINQ. 

Qu'arrive-t-il encore, mon ami? As-tu remarqué, en 
ouvrant cette lettre, comme il a changé de visage? Est- 



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SCÈNE XIII. 327 

ce encore un nouveau malheur? Ah ! cette femme nous 
fait bien du mal. 

CALABRE. 

La lettre n^est pas d'elle, Madame; c'est un de ses ' 
gens qui Ta apportée, mais ce n'est pas son écriture. 

BETTINE. 

Son écriture, hélas I excepté moi, tout le monde la 
connaît donc dans cette maison? 

CALABRE , désignant la boite . 

Ceci, Madame, vient de la part du marquis. 

BETTINE. 

Ah I je n'y pensais plus. 

Elle ouvre la boite. 
Des diamants 1 

CALABRE. 

Il y a un petit billet. 

BETTINE. 
Elle lit: 
« Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer 
un bouquet de noce... » 

Ah I ciel I j'entends la voix de Steinberg; il parle avec ' 
une violence I L'entends-tu, Galabre? Il revient ici... 
Garde cet écrin, il ne faut pas qu'il le voie, pas mainte- 
nant, et dis-moi vite, avant qu'il vienne, combien a-t-il 
perdu? 

CALABRE. 

Abl Madame, il m'est impossible... 

BETTINE. 

Il faut que je le sache, il faut que tu parles, quand tu 
serais lié par mille serments 1 Faut-il te le demander à 
genoux ? 

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328 


BETTINE. 




GALABRE» 


Ah! ma chère damel 




BETTINE. 


Est-ce cent mille francs? 




CALABRE, à voix basse. 


Eh bien I oui. 






SCÈNE XIV 


LES 


PRÉCÉDENTS, STEINBERG. 



STETNBERG, àCalabre. 

Que faites-vous là? retirez-vous. 

Galabre sort. 

BETTINE. 

Vous paraissez ému, Steinberg; cette lettre semble 
vous avoir... contrarié. 

STEINBERG. 

Pas le moins du monde. — Qu'est-ce donc que cette 
boîte que Ton vient de vous envoyer? 

BETTINE. 

Une bagatelle. —Dites-moi, mon ami,toutàrheure... 

STEINBERG. 

Une bagatelle! mais enfin quoi? 

BETTINE. 

Mon Dieu, ce n'est pas un mystère,... c'est un ca- 
deau de Stéfani. 

STEINBERG. 

Ahl un cadeau? et à quel propos? 

BETTINE. 

A propos... de notre mariage. 



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SCÈNE XIV. 329 

STEINBERG. 

Un cadeau de noce !... Est-il votre parent? 

BETTINE. 

Non, mais, .je vous Tai dit, c'est un ancien ami. 

STEINBERG. 

Et les anciens amis font aussi des présents ? Je ne con- 
naissais pas cet usage. Voyons cette boîte, si vous le 
voulez bien. 

BETTINE, 

Elle n'est pas là, on Ta portée chez moi. Mais, mon 
ami, ne me ferez-vous pas la grâce de me dire ce que 
cette lettre... 

STEINBERG. 

Voulez-vous que j'appelle votre femme de chambre? 

BETTINE. 

Pourquoi? 

STEINBERG. 

Pour voir ce cadeau. Vous savez que je suis un con- 
naisseur. 

BETTINE. 

Je me trompais... Cet écrin n'est pas chez moi... 
Galabre, je crois. Ta gardé. 

STEINBERG. . 

Ahl... si c'est un objet de prix, la précaution est fort 
sage. 

Appelant. 

Galabre I holà I Galabre! oîi êtes- vous donc? 



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330 BETTINE. 

SCENE XV 

LES PRÉCÉDENTS, CALABRE. 
GALABRE. 

Monsieur... 

STEINBERG. 

OÙ ôtes-vous donc quand j 'appelle ? 

GALABRE. 

Monsieur, j'étais dans votre appartement. Vous vous 
rappelez sans doute les ordres... 

STEINBERG. 

Il n'est pas question de cela. 

BETTINE. 

Galabre, avez- vous Técrin que je viens devons confier ? 

GALABRE. 

Oui, Madame. 

BETTINE. 

Donnez-le-moi. 

Elle le remet à Steinberg. 

STEINBERG, ouvrant Técrin. 

Ce sont de fort beaux diamants. Peste I un bouquet 
de fleurs en brillants, mêlés de rubis et d'émeraudes ! 
c'est tout à fait galant! — Il y a un mot d'écrit. 

BETTINE. 

Vous pouvez le lire. 

STEINBERG. 

A Dieu ne plaise I ma curiosité ne va pas jusque-là. 

BETTINE. 

Je vous en prie ; je ne l'ai pas lu. 



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SCÈNE XV. 331 

STEINBERG. 

Vraiment ? Puisque vous le voulez.. • 
Il lit : 

« Vous m'avez permis^ belle «dame, de vous envoyer 
un bouquet de noce. Si je devais rester longtemps 
dans ce pays, je vous enverrais des fleurs qui, lors- 
qu'elles seraient fanées, se remplaceraient aisément ; 
mais, puisque ma mauvaise étoile me défend de vivre 
près de vous-, laissez-moi vous offrir, je vous le demande 
en grâce, quelques brins d'herbe un peu moins fragi- 
les. Puisse ce souvenir d'une vieille amitié vous en rap- 
peler parfois quelques autres que pour ma part je 
n'oublierai jamais. — J'aurai l'honneur de* vous voir 
ce soir. » 

C'est à merveille! Monsieur Galabre, avez-vous fait 
demander des chevaux? 

n pose récrin sur une table. . 
GALABRE. 

Pas encore. Monsieur ; je pensais... 

STEINBERG. 

Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu'on 
m'entende? Que Pietro parte sur-le-champ. 

BETTINE. 

Des chevaux, Steinberg? pourquoi faire? 

STEINBERG. 

Il faut que j'aille à la ville. Hâtez-vous, Calabre. 

BETTINE. 

Un instant encore I Ne se pourrait-il ?«<< 

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332 BETTINE. 

STEINBERG. 

A qui obéit- on ici? 

Calabre s'inclin« et va pour sortir. 
BETTINE. 

Charles, je sais votre secret! Je. ne voulais vous .en 
rien dire. J'aurais attendu, j'aurais désiré que la co.n- 
fidence m'en vînt de votre part; mais vous voulez par- 
tir... Pourquoi? 

STEINBERG. 

Vous savez tout, dites-vous, et vous le demandez I II 
paraît qu'il y a ici une inquisition dans les règles, et 
qu'on s'inquiète fort de mes intérêts; mais il semble 
aussi que M. Calabre conserve plus discrètement ce 
que vous lui confiez qu'il ne sait respecter mes ordres. 

CALABRE. 

Monsieur, je vous jure sur mon âme... 

STEINBERG. 

Je ne vous interroge pas. — Et moi aussi je voulais 
garder le silence ; mais puisque vous avez voulu tout 
savoir, eh bien ! Madame, soyez satisfaite ! Oui, j'ai agi 
imprudemment; oui, ma parole est engagée; ma for- 
tune, déjà compromise, est aujourd'hui à peu près 
perdue. Cette lettre vient d'un créancier qui m'annonce 
tout d'un coup un voyage, qui prétexte un départ subit 
pour me demander de l'or, comme votre marquis pour 
vous en donner. 

BETTINE. 

Bonté divine ! perdez-vous la raison? 

STEINBERG. 

Non, pas. Croyez-vous, s'il vous plaît, que je ne sa- 



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SCÈNE XV. 333 

che pas par cœur ces finesses, ces artifices de comédie, 
ces petites ruses de coulisse? Supposer qu'on s'en va 
■pour se faire retenir I accompagner cela d'un présent 
bien solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre! 
voilà qui est nouveau, voilà qui est merveilleux I Mîiis 
il faudrait, pour n'y pas voir clair, n'avoir jamais mis le 
pied dans le foyer d'un théâtre, n'avoir jamais connu 
vos pareilles I 

BETTINE. 

Mes pareilles, Steinberg? — Vous voulez m'offenser. 
Vous n'y parviendrez pas, je vous en avertis, car ce 
n'est pas vous qui parlez. Si vos ennuis vous ren- 
dent injuste,, le plus simple est d'en détruire la cause. 
Écoutez-moi. — Je n'ai pas, bien entendu, cent mille 
francs dans mon tiroir; mais Filîppo Valle, notre cor- 
respondant, les a pour moi. Il n'y a qu'à les faire pren- 
dre à la ville, et vous les aurez dans une heure. 

STEINBERG. 

Je n'en veux pas. 

BETTINE. 

Signons notre contrat; dès cet instant, vous ôtes 
mon mari. 

STEINBERG. 

Jamais ! 

BETTINE. 

Vous le vouliez tout à l'heure. 

STEINBERG. 

Jamais, jamais à un tel prixl 

BETTINE. 

A un tel prix !... Ah I vous ne m'aimez plus. 



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33t BBTTINE. 

STEINBERG. 

Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent. 
Et qu'arriverait-il si je cédais? Vous seriez ridicule, et 
moi méprisable. 

BETTINE. 

Ge ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait 
pitié. 

STEINBERG. 

Ririez-vous aussi de votre ruine? 

BETTINE. 

Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas 
insupportable, elle n'a rien que je redoute. Si elle vous 
effraye, eh bien I je ne suis pas morte, et ce que j'ai fait 
pout se recommencer. 

STEINBERG. 

Remonter sur la scène, n'est-il pas vrai? ^ C'est là 
votre secret désir, d'autant plus vif que vous savez bien 
que je n'y saurais consentir. 

BETTINE. 

Mon ami... 

STEINBERG. 

Brisons là, je vous en prie... Je n'ajouterai qu'un 
seul mot : j'étais prêta vous épouser lorsque je croyais 
pouvoir vous assurer une existence honorable et libre ; 
maintenant je ne le puis plus. 

BETTINE. 

Pourquoi cela? où est le motif? 

STEINBERG. 

OÙ est le motif? Et mon nom? et ma famiDe? et 
mes amis? et le monde?... 



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SCÈNE XV. 335 

BETTINE. 

Ah l voilà Tobstacle. 

STEINBERG. 

Oui, le voilà, comprenez-le donc ; oui, c'est le monde 
qui nous sépare, le monde, dont personne ne peut se 
passer, qui est mon élément, qui est ma vie, dont je 
n'attends rien, dont j'ai tout à craindre, mais que j'aime 
par-dessus tout; le monde, Timpitoyable monde, qui 
nous laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne nous 
préviendrait pas d'un danger, mais qui, le lendemain 
d'une faute, se ferme devant nous comme un tom- 
beau. 

BETTINE. 

Je ne croyais pas le monde si méchant. 

STEINBERG. 

Il ne l'est pas du tout, Madame. Il a raison dans tout 
ce qu'il fait. C'est incroyable ce qu'il pardonne, et 
comme il vous soutient, comme il vous défend, par 
respect pour lui-même, dès l'instant c^u'on en est, 
tant que vous vous conformez à ses lois, les plus dou- 
ces, les plus praticables et les plus indulgentes qu'on 
puisse imaginer; mais malheur à qui les transgresse! 
Malheur à qui brave cette impunité, à qui abuse de 
cette indulgence I II est perdu, il n'a rien à dire, et 
cette affable cruauté, cette sévère patience, qui ne 
frappe que lorsqu'on l'y force, n'est que justice. 

BETTINE. 

Ainsi vous partez? 

. STEINBERG. 

Et que voulez-vous donc? De quel front, de quel vi- 



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336 BETTINE. 

sage irais-je subir ce rôle d*un mari qui vit d'une for- 
tune qui n'est pas la sienne, et promener, par toute 
ritalie une femme que je ne ferais que suivre, avec 
mon nom sur son passe-port et mes armes sur sa voi- 
ture? Encore faudrait-il, si, par impossible, on consen- 
tait à pareille chose, encore faudrait-il que cette femme 
fût digne d*un tel sacrifice I 

BETTINE. 

Est-ce bien là le motif, Steinberg? 

STEINBERG. 

Je sais donc bien mal me faire comprendre. 

Montrant Técrin. 
Eh bien 1 le motif, le voilà. 

Il sort. 



SCÈNE XVI 
BETTINE, GALABRB. 

BETTINE. 

GALABRE. 

BETTINE. 



Calabre. 
Madame. 
Je suis perdue. 

GALABRE. 

Patience, Madame, il ne faut pas croire... 

BETTINE. 

Je suis perdue, perdue à jamais* 

CALABRE. 

Non, Madame^ je vous le répète, il no faut pas croire 



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SCÈNE XVI. 337 

que monsieur le baron vous ait dit là son dernier mot, 
ni même qu'il ait parlé sincèrement; non, c'est impos- 
sible. Il changera de langage quand son dépit sera 
calmé, car ce n'est pas contre vous qu'il peut être 
irrité ; il reviendra, Madame, il va revenir. 
BETTINE, regardant au balcon. 
Le voilà qui part. 

CALABKE. 

Est-ce possible? 

BETTINE. 

Tu ne le vois pas? Il part seul, à pied. Où va-t^il? 
Sans doute à la ville. Cours après lui, Galabre, retiens- 
le... Ab! le cœur me manque. 

CALABRE. 

J'y vais, Madame, je vous obéis... Mais permettez du 
moins... 

BETTINE. 

Nonl arrête! laisse-le partir; mais il faut que tu 
partes aussi. Il faut que tu sois avant lui à la ville. 
Te sens-tu la force de prendre la traverse par le che- 
min de la montagne ? 

Elle va à la table et écrit. 

GALABRE. 

Pour VOUS, Madame, je monterais au Vésuve. 

BETTINE. 

Il n'y a que toi qui puisses faire ma commission. 
Filippo Valle te connaît. — Et toi, connais- tu la per- 
sonne à qui Steinberg doit ce qu'il a perdu? 

CALABRE. 

L'homme qui a apporté la lettre m'a dit que c'était 
le comte Alfani. 

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338 BËTTINE. 

BETTINE. 

Voici un mot pour Valle. Il doit avoir à moi, chez 
lui, la somme nécessaire. 11 faut qu'il renvoie sur-le- 
champ à cet Alfani, et qu'il fasse dire que c'est la prin- 
cesse qui prête cet argent à Steinberg. 

CALABRE. 

Gomment, Madame, vous voulez... 

BETTINE. 

Oui. Il ne m'aime plus assez pour accepter de moi un 
service ; mais, croyant qu'il vient d'elle, il n'osera pas 
refuser. Allons, Galabre, dépôche-toi ; nous n'avons pas 
de temps à perdre. 

CALABRE. 

Mais, Madame, pensez donc que cette somme est con- 
sidérable, et que vous disiez ce matin même au notaire 
que votre fortune ne l'était guère... 

BETTINE. 

C'est bon, c'est bon. Ne t'inquiète pas. 

UN DOMESTIQUE, entrant. 

Monsieur le marquis Stéfani demande si madame 
veut le recevoir. 

BETTINE. 

stéfani 1 

Après un silence. 
Oui, sans doute, qu'il vienne. Allons, Galabre, tu 
n'es pas parti ? 

CALABRE. 

Hélas 1 Madame... 

BETTINE. 

Ne t'inquiète pas, te dis-je. Je t'ai entendu tantôt, il 
me semble, offrir quinze mille francs à ton maître ? 



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8GÈNE XVII. 330 

GALABRE. 

Oai, Madame, et s'il se pouyait... 

BETTINE. 

En possèdes-tu beaucoup davantage? 

GALABRE. 

Je ne dis pas ; mais dans un cas pareil... 

BETTINE. 

Et tu ne veux pas que je fasse ce que tu voulais faire ? 
Va, Galabre, va, mon vieil ami, — et quand je serai 
ruinée, tu me feras tes offres, à moi, et j'accepterai. 

GALABRE. 

Je vais prendre le vieux cheval de chasse. Il a encore 
le jarret ferme, et moi aussi, quoiqu'on ea dise. Je 
serai bientôt parti et revenu. Ah I si M. de Steinberg a 
du cœur, il sera dans un quart d'heure à vos pieds I 

BETTINE. 

Va, ne me fais pas penser à cela. 



SCENE XVII 

BETTINE, LE MARQIH^, entrant à droite pendant que 
Galabre sort à gauche. 

BETTINE, à part. 

C'est pourtant bien là ce que j'espère I 

LE MARQUIS. 

Vx)ilà une action généreuse, ma chère, digne en tout 
point de vous, mais elle a son danger. 

BETTINE. 

C'est vous, Stéfani ? De quoi parlez-vous ? 



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340 BETTINE. 

LE MARQUIS. 

Eh ! de ce que vous venez de faire. 

BETTINE. 

Étiez-Yous là? M'auriez-vous écoutée? 

LE MARQUIS. 

Non, Dieu m'en garde I mais j'ai entendu. 

BETTINE. 

Marquis I 

LE MARQUIS. 

Ne vous fâchez pas, de grâce, etne vous défendez pas 
non plus. Je venais vous voir tout bonnement, comme 
je vous l'avais dit, pour vous faire mes adieux. Il n'y 
avait personne à la salle basse, ni personne dans la ga- 
lerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vînt à 
passer quelqu'un de vos gens, lorsque votre voix est 
venue jusqu'à moi. Je n'ai pas tout saisi au juste, mais 
j'ai bien compris à peu près. Vous payez une petite 
dette et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous 
cachez même sous le nom d'une autre ; — c'est bien 
vous, cela, Elisabeth. Seriez-vous blessée de ce qu'une 
fois de plus j'ai eu la preuve de tout ce que votre âme 
renferme.de délicatesse et de générosité? 

BETTINE. 

Mais... est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là? 

LE MARQUIS. 

Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et je vous 
le dis, j'ai compris vaguement. Gomme je mettais le 
pied sur l'escalier, j'ai aperçu votre monsieur de... 
Steinberg, qui s'en allait par le jardin. Il ne m'a pas 
rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque chose ? 



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SCÈNE XVII. . 341 

BETTINE. 

Plaisantez- VOUS ? Il vous connaît à peine. 

LE MARQUIS. 

Vous pourriez même dire pas du tout. 

BETTINE. 

Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très-préoc- 
cupé. 

LE MARQUIS. 

Oui,... je comprends bien ;... cet argent perdu, pas 
vrai ? ce jeune-homme là joue trop gros jeu. 

BETTINE. 

Oui. 

LE MARQUIS. 

Oui, et il ne sait pas jouer. 
Bettine s'assied pensive 

Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête qu'il 
est, soit du pur hasard. Il y a manière de perdre son 
argent. Je sais bien qu'à tout prendre, c'est un jeu aussi 
savant que pile ou face ou la bataille. L'indifférent qui 
regarde n'en voit pas davantage ; mais demandez à celui 
qui touche aux cartes si elles ne lui représentent que 
cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont pas 
seulement pour lui rouge ou noir ; ils veulent dire heur 
ou malheur. La fortune, dès qu'on l'appelle, peu im- 
porte par quel moyen, accourt et voltige autour de la 
table, tantôt souriante, tantôt sévère ; ce qu'il faut étu- 
dier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint ni les 
dés, ce sont ses caprices, ce sont ses boutades, qu'il 
faut pressentir, qu'il faut deviner, qu'il faut savoir sai- 
sir au vol... Il y a plus de science au fond d'un cornet 
que n'en a rêvé d'Alembert. 

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342 BETTINE. 

BETTINE, 

Vous parlez en vrai joueur, marquis. — Est-ce que 
vous l'avez été î 

LE MARQUIS. 

Oui, et joueur assez heureux, parce que j'étais très 
hardi quand je gagnais, et, dès que la fortune me tour- 
nait le dos, cela m'ennuyait. 

BETTINE. 

On dit que cette passion-là ne se corrige jamais. 

LE MARQUIS. 

Bon I comme les autres. Mais je suis là à bavarder... 
Je ne voulais que vous baiser la main, et je me sauve, 
car j'importunerais... 

BETTINE. 

Non, Stéfani, r^fetez, je vous en prie. Puisque vous 
savez à peu près mes secrets, nous n'en dirons rien, 
n'est-ce pas ? Et vous me pardonnerez si je suis distraite. 
— Le chagrin n'est jamais aimable. 

LE MARQUIS. 

Celui que vous avez est bien mieux que cela : il est 
estimable, et il vous honore. Je connais des gens qui 
rendent service comme l'ours de la fable avec son pavé. 
Ils se font prier, ils vous marchandent, et, lorsqu'ils 
vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance 
éternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait. Ils 
détruisent ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne 
grâce d'une bonne action. Vous n'avez pas de ces fa- 
çons-là, ma chère, et votre main est plu« légère encore 
lorsqu'elle obéit à votre cœur que lorsqu'elle court sur 
ce piano pour exprimer votre pensée. 

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SCÈNE XVII. 343 

BETTINE. 

Asseyez-vous donc, je vous en supplie. 

LE MARQUIS, s'asseyant. 

A la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, 
une minute avant que je sois de trop, d*ètre assez de 
mes amis pour me mettre à la porte. 

BETTINE. 

•De vos amis, marquis ? A propos, savez-vous bien que 
vous m*avez envoyé un bouquet magnifique, mais à tel 
point que je ne l'accepterais certainement de personne 
au monde, excepté vous. 

LE MARQUIS. 

Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole 
échappée de vos lèvres. — Mais il y a quelque chose 
qui me tracasse. — Laissez-moi vous faire une seule 
question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous ne pre- 
nez pas vos précautions ? 

BETTINE, 

Quelles précautions? 

LE MARQUIS. 

Mais, dame ! une signature, une hypothèque, une 
garantie. 

BETTINE. 

Je n'entends rien à tout cela. 

LE MARQUIS. 

Vous avez tort, morbleu I vous avez tort. 

BETTINE. 

C'était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant, 
qu'il y avait un danger pour moi ? 

LE MARQUIS. 

Précisément. 

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344 BETTINE. 

BETTINB. 

Expliquez-vous donc. 

LE MARQUIS. 

G*est que cela est fort délicat, et puis j'augmenterais 
vos inquiétudes. 

BETTINE. 

Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler 
qu'à demi. 

LE MARQUIS. 

Vous avez raison, et j'ai tort.' N'en parlons plus; pre- 
nez que je n'ai rien dit. 
Il se lève. 

BETTINE. 

Non pas, car je comprends vos craintes... Vous con- 
naissez la princesse ? 

LE MARQUIS. 

Eh 1 oui, eh oui I je la connais. 

BETTINE. 

La croyez-vous capable d'une mauvaise action ? 

LE BfARQUIS. 

Eh I je n'en sais rien. 

BETTINE. 

Mais je dis,... d'une perfidie,... d'une noirceur... 

LE MARQUIS. 

Eh! qui en répondrait? 

BETTINE. 

Stéfani, vous m'épouvantez. Écoutez-moi: vous m'a- 
vez vue ce matin presque jalouse de cette femme. 

LE BiARQUIS. 

Vous l'étiez bien un peu tout à fait. 



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SCÈNE XVII. . 345 

BETTINE. 

Oui, par instants ; mais, vous savez ce que c'est, mon 
ami : — on croit douter des gens qu'on aime, on les 
accable de reproches, on les appelle parjures, infi- 
dèles ;... au fond de Tâme on n'en croit pas un mot, et 
pendant que la bouche accuse, le cœur absout. N'est- 
ce pas vrai ? 

LE MARQUIS. 

Sans doute. Eh bien ? ma chère Bettine... 

BETTINE. 

Eh bien, marquis, sincèrement, je n'ai jamais pensé, 
je n'ai jamais cru possible qu'il aimât cette femme. 
Cette horrible idée me vient maintenant! Vous l'avez 
vu chez elle, qu'en pensez- vous ? 

LE MARQUIS. 

Bon Dieu, ma belle, que demandez-vous là ? On ne 
voit pas les cœurs, comme dit Molière. Franchement, 
d'ailleurs, je n'en crois rien. 

BETTINE. 

Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez ? 

LE MARQUIS. 

Ah I c'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y 
a fagot et fagot. 

BETTINE. 

Et vous croyez que celle-ci... 

LE BiARQUIS. 

Elle me fait tant soit peu l'effet de n'être pas de bien 
bonne fabrique, et d'avoir été achetée de hasard. 

BETTINE. 

S'il en est ainsi... 



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346 BETTINE. 

LE MARQUIS. 

Je n'en suis pas sûr ; mais je conviens qu'il m'est pé- 
nible de voir le sort d'une personne comme vous entre 
les mains d'une femme comme elle. 

BETTINE. 

Je ne saurais croire que Steinberg... 

LE MARQUIS. 

Puisse vous tromper? Je suis de votre avis. Eh I pal- 
sambleu I s'il ne vous adore pas, je le plains bien sincè- 
rement. Tenez, on vient, c'est lui, je me retire. Non, 
ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre. 

SCÈNE XVIII 

LES PRÉCÉDENTS, GALABRE. 

^ 

BETTINE. 

Eh bien I Galabré, qu'as-tu fait ? 

GALABRE. 

Tout ce que vous m'aviez dit, Madame. 

BETTINE. 

L'argent est payé ? 

GALABRE. 

Oui, Madame. 

BETTINE. 

As-tu vu Steinberg? 

GALABRE. 

Hélas I oui. 

BETTINE. 

Quet'a-tril dit? 



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SCÈNE XVIII. 347 

CALABRE. 

Voici une lettre. 

BETTINE, après avoir lu vite. 

Ah! c'est très-bien,... parfaitement bien,... c'est à 
merveille. 

Elle tombe évanouie sur un fauteuil. 
CAIABRE. 

Madame I Madame ! . . . 

LE MARQUIS. 

Qu'y a-t-ildonc? 

CALABRE. 

Veillez sur elle. Monsieur, je vais chercher ce qu'il 
faut. 

LE UARQUIS, tirant un flacon. 

Ce flacon suffira. Qu'êtes-vous donc venu lui an- 
noncer? 

CALABRE. 

Ahl Monsieur, c'est horrible à dire I... Il est parti 
avec la princesse. 

LE MARQUIS. 

Parti I — La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ôter 
cette lettre... 

Il va pour prendre la lettre que Bettine tient à la main. 
BETTINE. 

Non, nonl... oh! ne m'ôtez pas cela... Oîi suis-je 
donc? J'ai fait un rêve. C'est vous, marquis? Je vous 
demande pardon. 

LE MARQUIS. 

Restez en repos ; ne vous levez pas. 

BETTINE. 

Ahl malheureuse I je me souviens. Il est parti; n'estr 



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348 BETTINE. 

ce pas, Cûlabre? Savez-vous cela, Stéfani? — Il est 
parti avec cette femme I Tenez, lisez cette lettre, lisez- 
la tout haut. 

le: marquis. 

Je sais tout, ma chère. 

BETTINE. 

Ahl vraiment? Cette nouvelle est-elle déjà connue? 
Suis-je déjà la fable de la ville? Sans doute il y a du 
plaisant dans cette aventure, elle fournira matière à la 
gaieté publique; mais comment oseraienl^ils rire de 
moi, avant de savoir ce que je vais faire? Tout n'est pas 
fini, et apparemment j'ai aussi le droit de dire mon 
mot dans cette comédie. 

LE MARQUIS. 

Personne ne se rira de vous. Il n'y a rien de moins 
plaisant que de voler l'argent du prochain* 

BETTINE, s'animant par degrés. 

Voler I qui parle d'une chose pareille? Cette somme 
dont j'ai disposé, je l'ai donnée volontairement, j'ai 
supplié qu'on l'acceptât. J'ai été obligée d'employer la 
ruse pour vaincre un refus obstiné. Il est vrai que mon 
stratagème n'a pas tourné à mon avantage ; mais qui 
peut dire que je m'en repente ? Si c'est de cela que 
vous me plaignez, vous me supposez un singulier cha- 
grin. 

Elle se lève. 

LE MARQUIS. 

Je ne sais pas quelle est la somme, mais il parait 
que ce n'est pas peu de chose. 

BETTINE. 

Eh I que m'importe? Quelle étrange idée vous faites- 

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SCÈNE XYIli. 349 

VOUS donc des personnes mômes que vous prétendez 
estimer, si vous ne voyez ici qu'une affaire d'intérêt? 
Ah I que Steinberg fût revenu à moi, est-ce que le reste 
comptait pour quelque chose? Mais c'est ainsi que 
juge le monde. — Un amour trompé, qu'est-ce que 
cela? Une femme qu'on abandonne, un serment qu'on 
trahit, un lien sacré qu'on brise, ce ne sont que des 
bagatelles I cela se voit tous les jours, cela se raconte, 
cela égayé la bonne compagnie I mais qu'il s'agisse de 
quelques écus de moins, de quelques misérables poi- 
gnées de jetons qu'on aura perdus par hasard, oh ! 
alors chacun vous plaindra, et votre souffrance pécu- 
niaire sera l'objet d'une pitié sordide, à faire monter 
la rougeur au front. 

LE MARQUIS* 

Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez 
mal vos reproches. 

BETTINE. 

Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous 
êtes, je vous offense; mais ce que j'éprouve est si af- 
freux, qu'il faut me pardonner ce que je puis dire, car 
je n'en sais rien, je suis au fond d'un ab\me. Tenez, Sté- 
fani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en prie. 

LE MARQUIS, lisant 

« Ma chère Bettine, 
(( Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je 
suis obligé de vous remercier de ce que vous venez de 
faire pour moi... » 

ÔETTINE* 

Obligé \ie me remercier! 



COMÉDIES. III. 30 



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^<jOOgle 



350 BETTINB. 

LE MARQUIS, continuant. 

« Mais VOUS comprenez que mon premier soin doit 
être de chercher les moyens de vous rendre la somme 
que vous avez bien voulu m'avancer... » 

BETTINE. 

On n'écrirait pas mieux à un homme d'affaires. 

LE MARQUIS, de môme. 

a Le projet que nous avions formé ne pouvant plus se 
réaliser, les convenances mêmes semblent s'opposer à 
ce que je demeure plus longtemps près de vous... » 

BETTINE. 

Que dites-vous de cela, marquis? 

LE MARQUIS, de môme» 

« Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos 
amies... 

BETTINE. 

Quelle audace 1 

LE MARQUIS, de môme. 

« ... De nos amies part maintenant pour Rome, et 
m'offre de l'accompagner. Je sais, du reste, que je ne 
vous laisse pas seule... » 

BETTINE. 

Continuez, continuez. 

LE MARQUIS, de môme. 

« Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez comp- 

. ter, chère Bettine, que vous recevrez bientôt de mes 

nouvelles. 

a Steinberg. » 

BETTINE. 

Steinberg ! Que le mgnde prononce ton nom quand 
il voudra parler d'un ingrat I 



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SCÈNE XVIII. 35i 

LE MARQUIS. 

Il est certain que tout cela n'est pas beau. ÏJn vérité,- 
cela demanderait vengeance. 

BETTINE. 

Vengeance I ahl oui, n'en doutez pas. Mais quelle 
vengeance puis-je trouver? Vous parlez en homme, 
Stéfani, et vous ressentez en homme un affront. Vous- 
même, cependant, que pouvez-vous faire quand vous 
avez un ennemi? Que pouvez-vous de plus que de le 
tuer? Vous croyez vous venger ainsi... Ah! mon ami, 
pour un cœur honnête, il y a des maux plus affreux 
que la mort; mais pour un lâche, ce qu'il y a de plus 
terrible, c'est la mort, qui n'est rien. 

LE BIARQUIS. 

Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas 
entièrement du fait de votre baron. 11 y a de la femme là 
dedans, — c'est un monstre à deux têtes, — car enfin 
quelle nécessité de vous avertir qu'il ne s'en va pas seul? 
La lâcheté est de lui, l'insulte est féminine. 

BETTINE. 

Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a 
voulu mettre entre nous une barrière infranchissable. 
Il craignait que je voulusse le suivre, il avait peur de 
mon pardon, et il a pris ce moyen de l'éviter ; il savait 
que, lorsqu'une femme frappe le cœur d'une autre, elle 
rend toute espèce de retour impossible, et que la bles- 
sure ne se guérit pas. perfide I le jour même qui était 
fixé, qu'il avait choisi pour notre mariage 1... Hier au 
soir, il fallait voir comme il savait dissimuler I II sem- 
blait, dans son impatience, souffrir d'attendre qu'il fît 



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352 BETTINE. 

jour. ciel 1 c'est moi qu'on joue ainsi 1 mon âme loyale 
ainsi traitée! Vous me connaissez, marquis, n'est-ce 
pas? Eh bien I j'ai combattu mon caractère trop vif, 
j'ai plié mon orgueil, afin de supporter ce qui me révol- 
tait souvent, mais du moins ce que je croyais fait sans 
fausseté, sans dessein de nuire. Maintenant,'je te vois 
tel que tu es, traître, et tu déchires mon cœur et mon 
honneur! 

LE MAHQUIS. 

Ah çàl je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il 

vous dit qu'il ne vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il 

entend par ces paroles? Est-ce donc que Galabre reste 

auprès de vous? 

calâbre. 

Oh I non. Monsieur, cela signifie autre chose. 

BETTINE. 

Tais- toi, Galabre! 

LE MARQUIS. 

Pourquoi donc? — Est-ce une indiscrétion que je 

viens de commettre? 

Bettine ne répond pas. Galabre fait un signe au marquis, et 
lui montre Técrin qui est sur la table. 

LE MARQUIS. 

Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour? 

GALABRE. 

Madame me défend de parler. 

BETTINE. 

Parle si tu veux. 

LE MARQUIS, se levant et allant à la table. 
Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, mon- 
sieur Galabre? 



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SCÈNE XVIII. 353 

GALABRE. 

Eh bien! Monsieur, puisqu'on me permet de le dire, 
c'est que cet écrin est cause en partie de tout ce qui 
arrive. 

LE MARQUIS. 

Vous voulez badiner, sans doute? 

GALABRE. 

Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait des 
reproches horribles à madame d'avoir accepté ces 
bijoux. 

LE MARQUIS. 

Mais cela n'a pas le sens commun ! 

GALABRE. 

Et ce matin, Monsieur, s'il faut ne vous rien taire, 
j'étais chargé moi-même de dire à Madame qu'elle eût 
à ne vous point recevoir. 

LE MARQUIS. 

Ah çàl cela a l'air d'un rêve... Est-ce que c'est vrai, 
Bettine, ce qu'on me raconte là? 

BETTINE. 

Très- vrai. 

LE MARQUIS. 

Mais cela tient du prodige. A propos de quoi cette 
querelle d'Allemand? ce ne pouvait être qu'un mé- 
chant prétexte dont il avait besoin pour se fâcher, 

GALABRE. 

Oh I mon Dieu ouif Monsieur, pas autre chose. 

LE MARQUIS. 

J'entends. Mais quelle bizarre idée ! 

GALABRE. 

C'est que monsieur le marquis venait voir souvent 

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354 BETTINE. 

Madame, du temps qu'elle était à Florence, et monsieur 
le baron s'est imaginé... 

LE MARQUIS. 

Quelque sottise. 

GALABRE. 

Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que vous 
alliez recommencer à faire votre cour à Madame. 

LE MARQUIS. 

Eh bien ! 

GALABRE. 

Et cela l'a fâché. 

LE MARQUIS. 

C'est malheureux. Quoi I il va l'épouser, et voilà le 
cas qu'il sait faire d'elle? Mais c'est un drôle que ce 
monsieur. 

BETTINE. 

Stéfani 1 songez que je l'ai aimé. 

LE MARQUIS. 

C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les 
mêmes raisons que vous pour le ménager. Ainsi donc, 
cher monsieur Calabre, vous dites qu'on est J^oux de 
moi? 

BETTINE. 

Oui, Monsieur. 

LE MARQUIS. 

En vérité ? Eh bien, cela me fait plaisir, cela me ra- 
jeunit. — Ah I on est jaloux de moi I 
Après un Bilence. 

Eh bien I morbleu I il a raison. — Bettine, écoutez- 
moi. Vous avez aimé, vous vous êtes trompée, vous 



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SCÈNE XVIII. 355 

avez fait un mauvais choix, vous en portez la peine ; 
cela est fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes 
gens, c'est môme à eux que cela ne manque guère. Si 
maintenant vous avez quelque rancune, et la moindre 
disposition à courir en poste après le passé, je suis tout 
prêt et je vous aiderai très-volontiers à prendre une re- 
vanche qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied 
assez leste pour me jeter dans une valse, je l'ai encore. 
Dieu merci, assez ferme pour, soutenir un coup d'épée, 
et je serais ravi de rendre à ce monsieur celui que j'ai 
reçu autrefois pour vous. 

BETTINE. 

Mon ami... 

LE MARQUIS. 

Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infini- 
ment préférable), vous pouviez avoir la patience, je 
dirai même le bon sens, de laisser faire le médecin qui 
guérit toute chose, le temps, connu depuis que le monde 
existe, je m'ofTre à vous. 

BETTINE. 

Vous, Stéfani ? 

LE MARQUIS. 

Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas 
dans un mois ni dans six, mais quand vous voudrez, 
quand cela vous plaira, si jamais cela peut vous plaire, 
quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout à fait 
vous-même, c'est-à-dire gaie, aimable et charmante ; 
quand la blessure qu'un ingrat vous a faite s'efTacera 
avec les jours d'oubli, oui, je le répète, je m'ofTre à 
vous. On dit que je veux vous faire ma cour, on a rai- 

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356 BETTINE. 

son; que je vous ai aimée, on a raison; que -je vous 
aime encore, on a raison ; et ce que je vous dis là, il y 
a trois ans que j'aurais dû vous le dire, et je vous le 
dirai toute ma vie. 

BETTINE. 

Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne 
veux pas être moins sincère que vous. Répondre sur- 
le-champ à ce que vous me proposez, vous comprenez 
que c'est impossible. . . , 

LE MARQUIS. 

Quand vous voudrez. 

BETTINE. 

Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout 
de suite et sans hésiter, c'est qu'au milieu des chagrins 
que j'éprouve et de toute l'horreur qui m'accable, à cet 
instant où mon cœur est brisé par un abandon si cruel 
et une trahison si basse, vos paroles viennent d'y exciter 
une émotion qui m'est bien douce. Et pourquoi vous le 
cacherais-je ? oui, Stéfani, je suis heureuse de voir que 
ce monde n'est pas encore désert, et que, si le men- 
songe et la perfidie peuvent quelquefois s'y rencontrer, 
on y peut aussi trouver sur sa route la main fidèle d'un 
ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier. Vous m'en avez 
fait souvenir,... voilà ce dont je vous remercie. 

LE MARQUIS. 

Et vous pourriez douter qu'on vous aime I 

BETTINE. 

Non, je crois ce que vous me dites ; mais il y a une 
réflexion que vous n'avez pas faite. Savez-vous bien à 
qui vous parlez ? 



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SCÈNE XVIII. 357 

LE MARQUIS. 

A la plus charmante femme que je connaisse. 

BETTINE. 

Considérez ceci, marquis : je suis tout à fait déses- 
pérée. Le coup que je viens de recevoir est si imprévu, 
si inconcevable, qu'il m'a d'abord anéantie. Maintenant 
que ma raison se réveille peu à peu, je cherche com- 
ment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité, je ne 
le vois pas. 

LE MARQUIS. 

Prenez courage. 

. BETTINE. 

Non, je ne le vois pas. A examiner froidement, rai- 
sonnablement ce qui m'arrive, je ne vois nul remède, 
nul espoir. Je perds l'homme que j'aimais, et, ce qu'il 
y a de plus afTreux encore, je suis forcée de le mépri- 
ser : que voulez- vous que je devienne ? Es-tu de mon 
avis, Calabre ? Plus je réfléchis, et plus je vois qu'il n'y 
a plus pour mo| d'existence possible. Je ne peux plus 
rien faire que prier et pleurer. Est-ce à ce reste de moi- 
même, à ce fantôme de votre amie que vous voulez 
donner la main ? est-ce à un masque couvert de larmes ? 
Elle pleure. 

LE MARQUIS» 

Oui, morbleu ! et ces larme&-là, je ne vous deman- 
derai jamais de les essuyer. Je respecte trop votre dou- 
leur pour tâcher de vous en distraire, mais je vous dis : 
le temps s'en chargera, — et laissez-moi aussi achever 
ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment. Vous 
n'avez plus, dites-vous, d'existence possible? Vous en 



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358 BETTINE. 

avez une toute faite, la seule qui vous convienne, celle 
que vous aimez, que vous avez choisie, qui est notre 
plaisir et votre gloire... Vous retournerez au théâtre. 

BETTINE. 

Y pensez-vous ? 

LE MARQUIS. 

Pourquoi donc pas ? Gela vous paraît- il si étrange, 
qu'en vous offrant d'être votre époux, je vous parle de 
;emonter sur la scène ? Oui, je me souviens que, ce 
matin, vous me disiez qu'une fois mariée vous y comp- 
tiez renoncer pour toujours ; mais je vous ai répondu, 
ce me semble, que ce n'était point mon avis, ni de 
mon goût, je vous assure. Est-ce qu'on résiste à son ta- 
lent? En a-t-on la force, en a-t-on le droit, surtout 
quand ce talent heureux vous a portée sur cette jolie 
montagne oîi les Muses dansent autour d'Apollon, et 
les abeilles autour des Muses ?... Croyez-vous donc que 
l'on puisse être tout bonnement baronne ou marquise 
en revenant de ce pays-là ? Oh I que non pas I La nature 
parle : bon gré, mal gré, il faut qu'on l'écoute. Eh 1 
palsambleu I un poète fait des vers et un musicien des 
chansons, tout comme un pommier fait des pommes. 
Lorsqu'on me raconte que Rossini se tait, je déclare 
que je n'en crois rien. Et vous non plus, Béttine, vous 
ne vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, 
vous reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma 
place dans mon petit coin, à côté de mon cher quinquet. 
Vous reverrez cette foule émue, attentive, qui suit vos 
moindres gestes, qui respire avec vous, ce parterre qui 
vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent de 

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SCÈNE XVIII. 359 

leurs Cannes, ces jeunes dandies qui, parés pour le bal^ 
déchirent leurs gants en vous applaudissant, ces belles 
dames dans leurs loges dorées, qui, lorsque le cœur 
leur bat aux accents du génie, lui jettent si noblement 
leurs bouquets parfumés 1 Tout cela vous attend, vous 
regrette et vous appelle... Ah I je jouissais jadis de vos 
triomphes I votre amitié m*en donnait une part. — ^ Que 
serait-ce donc si vous étiez à moi? 

BETTINE. 

Àh r Stéfani... Mais c'est impossible. 

LE BIARQUIS. 

Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. G*est là 
tout ce que je vous demande, 
n lui baise la main. 

LE NOTAIBE, sortant du pavillon. 
Monsieur Galabre 1 

GALABRE. 

Ah I c'est vous ? 

LE NOTAIRE. 

Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois tou- 
jours pas les futurs conjoints. Je vais retourner à la 
ville. 

GALABRE, lui montrant Bettine, qui a laissé sa main dans celle du 
marquis. 

Attendez, attendez un peu. 



FIN DE BETTINB 



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TABLE DES MATIÈRES 



DN CAPRICE 1 

IL FAUT qu'une porte SOIT OUVERTE OU FERMÉE 53 

LOUISON 84 

ON NE SAURAIT PENSER A TOUT 131 

CABHOSINE 185 

BETTINE 287 



FIN DE LA TABLE I)E^ MATIÈRES. 



COMÉDreS. ni. Digitizedby 



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CORBEIL. — TYP. ET STER. DE CRÉTÉ. 



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